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    Syrie - Les dangers du romantisme militaire

    11 juin 2012 |Jean-Baptiste Jeangène Vilmer - Chercheur postdoctoral Banting à la Faculté de droit de l’Université McGill et membre expert du Réseau francophone de recherche sur les opérations de paix, l’auteur vient de publier La guerre au nom de l’humanité. Tuer ou laisser mourir (PUF, 2012) | Actualités internationales
    Spectateurs impuissants des massacres en Syrie, nous sommes tous indignés. La volonté d’intervenir est normale, et elle peut s’appuyer sur cette longue tradition qui refuse de considérer la souveraineté comme un bouclier derrière lequel on peut tuer impunément. Mais il faut savoir pour qui on intervient : pour eux, ou pour nous ?
    Photo: Agence Reuters Ali Abu Salahh Spectateurs impuissants des massacres en Syrie, nous sommes tous indignés. La volonté d’intervenir est normale, et elle peut s’appuyer sur cette longue tradition qui refuse de considérer la souveraineté comme un bouclier derrière lequel on peut tuer impunément. Mais il faut savoir pour qui on intervient : pour eux, ou pour nous ?
    « Dans une affaire aussi dangereuse que la guerre, disait Clausewitz, les erreurs dues à la bonté d’âme sont la pire des choses. » Difficile, d’ailleurs, de distinguer la bonté sincère du besoin de se donner bonne conscience, ou une bonne image.

    Spectateurs impuissants des massacres en Syrie, nous sommes tous indignés. La volonté d’intervenir est normale, et elle peut s’appuyer sur cette longue tradition qui refuse de considérer la souveraineté comme un bouclier derrière lequel on peut tuer impunément. Mais il faut savoir pour qui on intervient : pour eux, ou pour nous ?


    Si c’est pour eux, pour aider les Syriens, il faut se demander quel genre d’intervention serait dans leur intérêt. Ce n’est pas ce que fait Bernard-Henri Lévy (BHL) lorsque, dans une tribune largement diffusée dans les médias internationaux le 29 mai dernier, il demande au président français d’intervenir militairement en Syrie, puisqu’il l’a fait en Libye.


    Il faut que la France, exige-t-il, fasse « pour Houla et Homs, ce qu’elle a fait pour Benghazi et Misrata ». Y aurait-il donc de bonnes et de mauvaises victimes ? Celles que l’on doit secourir, et d’autres que l’on peut laisser mourir ? C’est la critique bien connue du « deux poids, deux mesures », qui s’appuie sur le plus minimal principe de justice : traiter de manière similaire les cas similaires.

     

    Une partie du problème


    Mais dans quelle mesure, précisément, les cas sont-ils similaires ? Ne comparer que les massacres, comme le fait BHL, c’est ne voir qu’une partie du problème. Il est vrai que, pour utiliser le vocabulaire de la doctrine de la guerre juste, nous aurions dans l’un et l’autre cas la même cause juste d’intervenir.


    Mais, si cela suffisait, il aurait également fallu intervenir contre la Chine pour le Tibet, contre la Russie pour la Tchétchénie, et partout où nous ne l’avons pas fait en raison de cet autre critère que sont les conséquences probables de l’intervention. La raison d’être d’une intervention humanitaire n’est pas d’avoir lieu toutes les fois où elle serait justifiée, mais de sauver davantage qu’elle ne tue.


    C’est ici, précisément, que la similarité entre la Libye et la Syrie trouve ses limites. Car ces deux contextes sont suffisamment différents pour donner des raisons de croire que les conséquences d’une intervention seraient, elles aussi, différentes et, dans le cas syrien, beaucoup moins favorables aux victimes qu’on prétend secourir.


    En Libye, l’opposition était forte et contrôlait une partie du territoire, l’armée régulière était faible et le risque d’embrasement régional quasi nul. En Syrie, c’est exactement le contraire : l’opposition est courageuse, mais faible et, à moins de prendre Alep, ne contrôle pas une partie du territoire qui lui permettrait de se ravitailler ; l’armée régulière, équipée par les Russes, est forte et la situation du pays, au coeur d’une poudrière géopolitique, rend le risque d’embrasement régional très élevé.

     

    Égalité de considération


    Si nous n’intervenons pas en Syrie comme nous l’avons fait en Libye, ce n’est pas seulement pour des raisons légalistes (absence d’autorisation du Conseil de sécurité), mais surtout pour ces raisons prudentielles : parce que nous avons peur, non pas de « ce tigre de papier » comme l’écrit BHL, mais de faire plus de mal que de bien.


    Le principe de justice est donc sauf : on peut ne pas traiter de manière similaire ces deux cas, qui ne sont similaires qu’à l’égard des raisons que nous aurions d’intervenir, pas des conséquences probables de l’intervention. L’important est d’avoir une égalité de considération pour toutes les situations : considérer également des situations différentes peut naturellement produire des traitements différents.


    Ne pas se poser la question en ces termes, en rester abstraitement au principe de cohérence qui voudrait qu’on intervienne soit partout, soit nulle part, c’est se placer du point de vue de l’intervenant, pas de celui des victimes. Le paradoxe est que ce sont ceux qui, comme BHL, semblent le plus penser aux victimes, à travers de vibrants appels à intervenir pour les sauver, qui en réalité prennent le moins en compte leurs intérêts, puisqu’ils ne se posent pas la question de l’effet d’une intervention militaire dans un contexte donné. Ils postulent seulement que la guerre résoudra leurs problèmes, puisqu’elle a une cause juste et que nous avons la « responsabilité de protéger ».

     

    Inutile et dangereux


    Ce romantisme militaire, particulièrement populaire dans une France qui se définit elle-même comme la « patrie des droits de l’homme » (alors qu’historiquement elle ne l’est pas davantage que l’Angleterre et les États-Unis), témoigne que, à l’échelle d’un individu comme à celle d’un État, les motivations morales sont souvent narcissiques, et que l’intervention est menée pour sauver non seulement les autres, mais aussi et surtout l’image que l’on a de soi.


    Ce romantisme militaire n’est pas seulement inutile : il est aussi dangereux. En défendant une croyance de façon doctrinale sans se soucier des conséquences, il peut proposer des remèdes pires que les maux. En accordant trop d’importance à des notions vagues - la « responsabilité de protéger », qui n’est pas une obligation juridique, mais un appel politique, ou la « communauté internationale », qui est davantage un objectif louable (former une communauté) qu’une réalité - et en négligeant les intérêts des États, il ne permettra jamais de comprendre la sélectivité des interventions.


    « Le réalisme, disait à juste titre Raymond Aron, la reconnaissance des égoïsmes nationaux, est plus propice à la prise de conscience, par chacun, des intérêts et des idées des autres que l’idéalisme ou le culte des principes abstraits. » Une solution réaliste à la crise syrienne existe : ce n’est pas de faire la guerre au nom de principes abstraits, mais de durcir les sanctions ; négocier avec la Russie qui est la clé du problème, en convainquant Poutine qu’il est dans son intérêt de ne plus soutenir Assad - et de le faire vite puisqu’il peut encore en tirer crédit, quand trop de massacres plus tard on ne verra plus que son impuissance - ; et rassembler, former voire armer l’opposition, dans ce qui est d’ores et déjà une guerre civile.

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    Jean-Baptiste Jeangène Vilmer - Chercheur postdoctoral Banting à la Faculté  de droit de l’Université McGill et membre expert du Réseau francophone de recherche sur les opérations de paix, l’auteur vient de publier  La guerre au nom de l’humanité.  Tuer ou laisser mourir (PUF, 2012)













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