Exception algérienne
Des despotes que l’on croyait inamovibles - avec de très bons amis à Paris, à Londres ou à Washington - ont été chassés par la clameur publique. Certains de ces mouvements ont obtenu des résultats pacifiquement, même si la violence a souvent fait irruption dans le processus.
Plusieurs de ces pays - l’Égypte, la Tunisie, même le Maroc où la monarchie a su conserver l’initiative grâce à une ouverture limitée - ont découvert, après des décennies d’élections truquées et de parti unique de facto, la griserie du vote libre.
À l’extrémité est du monde arabe, les régimes fermés du golfe Persique ont résisté à la vague et évité les critiques occidentales, tout en soutenant de façon hypocrite et intéressée les soulèvements de Libye ou de Syrie.
À l’extrémité ouest, le Maghreb a été très présent dans tout ce mouvement, mais avec une exception de taille. Un cas extrême d’immobilisme : l’Algérie, immense pays de 37 millions d’habitants, arabe mais aussi berbère, tête de pont entre l’Afrique du Nord et l’Afrique noire francophone.
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En Algérie, les autorités sont encore, en 2012, capables de braver avec succès le vent du changement, et d’accoucher de résultats « officiels » qui confondent analystes, sondeurs et témoins sur le terrain.
Les élections législatives de jeudi dernier ont donné des résultats proprement « incroyables » : plus de 62 % des sièges au FLN (ex-parti unique, au pouvoir depuis 50 ans) et à son petit clone, le RND du premier ministre Ahmed Ouyahia.
« Ces résultats n’ont aucun sens », ont clamé des officiels de l’AAV (Alliance de l’Algérie verte), principale coalition islamiste autorisée, annoncée première et qui, le soir du vote, se retrouve avec la portion congrue : à peine plus de 10 % des 462 sièges. Un résultat qui contraste de façon spectaculaire avec ce qu’on a vu ailleurs dans le monde arabe, et que semble démentir le spectacle de la rue, culturellement islamisée.
Quant à la participation - importante pour la légitimation de tout vote -, elle a été officiellement fixée à 43 %. Chiffre apparemment modeste, mais qui serait tout de même loin de la réalité, encore plus modeste : probablement dans les 20 ou 25 %. Jeudi dernier dans les bureaux de vote, c’est une image de désertion en masse qu’on a pu voir, d’Oran à Constantine en passant par Alger.
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Ces résultats peuvent-ils représenter ce qui s’est vraiment passé ? Ou ne sont-ils qu’une fraude pure ? La vérité pourrait se situer entre les deux.
Le souvenir sanglant, traumatisant, paralysant des horribles années 1990 ; le spectacle ambigu, parfois violent, des révoltes dans les États voisins ; le contrôle politique habile d’autorités solidement soutenues par l’armée toute-puissante ; l’arrosage de subventions grâce à la rente pétrolière : tout cela peut expliquer l’apathie sociale et politique.
Dans ce pays qu’aucun mouvement durable, depuis 16 mois, n’est venu ébranler - malgré les quelques émeutes, vite oubliées, de janvier 2011, et quelques auto-immolations horriblement banalisées -, beaucoup d’Algériens ont pu se dire : « Plus jamais nous ne jouerons avec le feu de la contestation ! » Ce qui expliquerait l’abstention massive, ainsi qu’un vrai vote FLN-RND… même s’il ne se situe sûrement pas à 62 %.
La fraude et les élections « arrangées » sont une tradition dans ce pays, qui fut longtemps le plus « soviétique » d’Afrique du Nord.
Les observateurs étrangers - quelques centaines, dans un pays plus étendu que le Québec ! - ont été prompts à saluer, ce week-end, « le calme des opérations de vote » et le caractère crédible des compilations locales qu’ils ont pu voir.
Voilà qui est bien, dans un pays où les dernières vraies élections - celles de 1991 - avaient débouché sur un putsch militaire, suivi d’une guerre civile de dix ans et 200 000 morts.
Mais les observateurs n’ont rien dit sur le processus d’addition et de centralisation des résultats. Certains ont déploré du bout des lèvres « n’avoir pas eu accès à la liste électorale nationale ». Le petit détail que voilà !
Comme la Russie de Poutine, l’Algérie est un pays où on laisse volontiers quelques journaux et radios d’opposition chialer tout leur soûl, et où des partis politiques peuvent mener campagne. Mais où la réalité du pouvoir - verrouillage de la télévision, décomptes électoraux sous influence - reste fermement centralisée, avec une population passivement consentante… Ce qui explique l’« incroyable » exception algérienne.
François Brousseau est chroniqueur d’information internationale à Radio-Canada. On peut l’entendre tous les jours à l’émission Désautels à la Première Chaîne radio et lire ses textes à l’adresse http://blogues.radio-canada.ca/correspondants








