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Les tensions en Syrie traversent la frontière libanaise

Tripoli, Liban — Des violences entre pro et anti-al-Assad ont éclaté, vendredi et samedi, entre quartiers alaouite et sunnite de la deuxième ville du pays. Bilan: trois morts et une vingtaine de blessés.

Tripoli, le quartier sunnite de Bab al-Tebbaneh apparaît encore plus pauvre que les quartiers chiites de la banlieue de Beyrouth. Dans les rues, les voitures ont l'air d'avoir été dépecées, les selles des motos déchirées par des chiens méchants et les magasins vendent davantage de l'occasion que du neuf. Au milieu des petites boutiques, qui offrent trois fois rien, et des immeubles lézardés et comme rongés à l'acide, une pâtisserie, propre, soignée, fait bonne figure. C'est là que cheikh Ayman Kharma, un imam de tendance plutôt salafiste, a donné rendez-vous. «Chaque habitant de ce quartier a un membre de sa famille qui a été soit tué, soit arrêté par les Syriens, sans compter ceux qui demeurent handicapés à cause des tortures subies», lance d'emblée ce religieux, qui a lui-même connu les geôles syriennes.

Fidélité

Pas besoin d'insister pour comprendre que ce qui se déroule en Syrie est vécu par les religieux sunnites de Tripoli comme le prolongement de ce qui s'est passé au Liban, quand les Syriens régnaient sur ce pays, jusqu'à ce que la révolution du Cèdre les en chasse, en mars 2005. Aussi les communautés libanaises considérées comme les alliées de la Syrie, soit les chiites et les alaouites — un autre rameau du chiisme dont est issue la famille de Bachar al-Assad —, sont-elles particulièrement vilipendées. Le cheikh Kharma ne s'en prive pas: «On essaye de ne pas avoir de problème avec les chiites et les alaouites, mais s'ils exécutent le programme syrien, des problèmes, il y en aura. Nous avons des informations comme quoi les gens de Jabel Mohsen [le grand quartier alaouite de Tripoli] et le Hezbollah se battent aux côtés de Bachar al-Assad contre le peuple syrien.»

Le quartier de Jabel Mohsen est précisément à quelques ruelles de là. Entre ce quartier, où les slogans peints sur les murs et les portraits du président syrien, témoignent de la fidélité du quartier, et celui de Bab al-Tebbaneh, où le leader alaouite est honni, il n'y a qu'une grande artère commerçante, qui sert de ligne de démarcation entre les deux communautés. Ironie du sort, elle s'appelle rue de la Syrie. Jour et nuit, l'armée libanaise y campe, notamment avec des blindés, en particulier depuis juin, lorsque des affrontements armés entre les deux communautés avaient fait six morts.

Vendredi et samedi, elle n'a pu cependant empêcher la violence de reprendre, faisant cette fois trois morts, dont une fille de 17 ans, et une vingtaine de blessés. Cette fois, les incidents ont commencé après la prière du vendredi quand, sortant d'une mosquée de Bab al-Tebbaneh, quelque 700 personnes ont défilé pour demander la fin de la répression en Syrie.

C'est une banderole sur laquelle on pouvait lire «boucher» à l'intention du président syrien, qui, bien que brandie brièvement, a mis le feu aux poudres. Une grenade a été lancée rue de la Syrie, suivie par d'autres, entraînant le départ précipité des familles qui vivent à proximité de la «ligne de démarcation». Quelques minutes plus tard, les deux quartiers se battaient à l'arme automatique et au lance-roquettes jusqu'en fin d'après-midi.

On croyait les heurts terminés, mais ils ont repris de plus belle samedi, malgré l'engagement de l'armée qui a eu dix blessés, dont un sergent dans un état critique. C'est l'état-major qui a réussi à parrainer une trêve entre les chefs de clan sunnite et alaouite. «L'armée s'opposera à tous ceux qui portent atteinte à la stabilité, quelle que soit la partie à laquelle ils appartiennent», a-t-elle prévenu dans un communiqué, qui affirme aussi que des hommes armés ont été arrêtés. Les violences font redouter un débordement de la crise syrienne au Liban, d'autant plus que les dissensions politicoreligieuses n'ont cessé de s'exacerber depuis l'assassinat en février 2005 de l'ex-premier ministre Rafic Hariri. «Notre sort est lié à celui de la Syrie. Il dépendra de qui l'emportera, l'opposition ou le régime», redoute Nafez Warrak, un médecin (chrétien) de la région voisine de l'Akkar.

Neutre

Au-delà de Tripoli, le Liban compte une douzaine de villages alaouites, dont celui de Massaoudya. Sur les murs, les slogans sont sans ambiguïté: «Dieu, Bachar et la Syrie», «longue vie à Bachar» ou encore «merci la Russie, merci la Chine». Là encore, l'armée veille et, selon le maire, «elle intervient au moindre signe de tension communautaire». Même s'il gouverne grâce au soutien du Hezbollah et de personnalités pro-syriennes, le premier ministre, Najib Mikati, un sunnite de Tripoli, s'efforce d'adopter une position neutre. «Nous devons prendre en compte les divisions du Liban. Nous croyons qu'il est préférable de nous tenir à distance des événements de Syrie», déclarait-il samedi de Paris, où il était en visite officielle.

«Mikati joue un rôle pacifique. Il a accepté d'être premier ministre pour éviter une guerre civile», reconnaît cheikh Ayman Kharma. Mais cette guerre civile, le religieux ne l'exclut pas pour autant: «Si le régime syrien tombe, on conseille au Hezbollah d'améliorer ses relations avec les sunnites. Sinon, il y aura une guerre confessionnelle — ce que nous ne souhaitons pas. Et comme rien ne va dans la région, elle peut devenir générale.»
 
 
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