Les trois Khan
New Delhi — Pour malsaines que soient les relations politiques entre l'Inde et le Pakistan, elles ne sont pas complètement bloquées sur le plan des échanges commerciaux. Nécessité fait loi. Quoique ces échanges demeurent anémiques. Ils n'étaient que de 1,5 milliard de dollars l'année dernière. La récente décision du gouvernement pakistanais, attendue depuis des années à Delhi, d'accorder à l'Inde le statut de «nation la plus favorisée» a mis une goutte de baume sur les méfiances. Il semble que, de part et d'autre, on veuille sincèrement décrisper les conditions de commerce entre les deux pays, ne serait-ce qu'en réduisant, par exemple, les obstacles pour obtenir un visa d'affaires. Les plus optimistes, et ils ont peut-être raison, veulent croire que l'apaisement économique entre les deux pays est inévitable malgré la glaciation politique. L'argument est également social: voici deux peuples séparés à la naissance dont les nouvelles générations ne partagent pas tout le traumatisme et toute l'aigreur des plus vieux face à la Partition.
C'est un peu cubain comme situation: l'histoire dans son temps long, culturelle et familiale, finit par retisser des liens. À cette énorme différence près que la question américano-cubaine n'est pas gangrenée par des attentats terroristes. On aurait plus grand espoir si le Pakistan n'était présentement plongé dans un imbroglio particulièrement déprimant — encore un — où la Cour suprême du pays, lancée dans un activisme judiciaire qui n'est certainement pas sans mérite démocratique, se trouve dans les faits à devenir l'allié objectif du tout-puissant establishment militaire, pour lequel il est hors de question de laisser le gouvernement civil du premier ministre Yousuf Raza Gilani miner ses prérogatives.
Le Pakistan est au bord d'un nouveau coup d'État militaire.
***
Islamabad n'a levé l'interdit de distribution de films indiens au Pakistan qu'en 2006 — il y a à peine plus de cinq ans. Le succès, concentré dans le Pendjab pakistanais, a été instantané. À tel point que la grosse machine bollywoodienne considère maintenant le Pakistan, où elle distribue une cinquantaine de films par année, comme l'un de ses cinq principaux marchés étrangers. En invitant de nouveaux investissements, l'arrivée du cinéma indien a par ailleurs stimulé la faiblarde industrie cinématographique pakistanaise, qui n'a distribué que dix films l'année dernière, mais qui compte doubler sa production en 2012. Ce qui n'est pas précisément l'abondance, considérant que le pays compte 170 millions d'habitants.
Son succès pakistanais, Bollywood le doit en fait à trois de ses très grandes vedettes masculines... qui sont également musulmanes: Salman Khan, croisement indien de Sylvester Stallone et de Bruce Willis; le beau Shah Rukh Khan, dont le Don 2, son imbuvable dernier film, si vous me passez l'adjectif désobligeant, est un succès de guichet en Inde et au Pakistan; et Aamir Khan, l'intello de la bande, celui qui fait le plus d'efforts pour rénover le cinéma bollywoodien et le sortir de la prison de ses scénarios tous pareils. Après la «diplomatie du cricket», celle du cinéma? En tout état de cause, l'extraordinaire réussite en Inde de ces trois acteurs a quelque chose de singulier, vu la suspicion qu'une proportion notable de la majorité hindoue continue d'entretenir, dans la vraie vie, à l'égard de la minorité indo-musulmane. L'écran est un monde en soi dont Bollywood veut que la surface soit parfaitement lisse.
***
Quand il fait soleil, les filles sur le point de se marier circulent sur leur scooter couvertes de la tête aux pieds, la tête enveloppée dans des foulards, avec aux mains des gants qui leur remontent jusqu'aux épaules. Parce qu'il est crucial de se présenter à son mariage avec le teint le plus clair possible.
Il va de soi que les films ne contredisent pas l'idéal, le fantasme de la femme blanche, mais l'entretiennent au contraire. L'héroïne a toujours un teint d'ivoire.
Dans les agences matrimoniales indiennes, on fait remplir aux clients des fiches d'enregistrement dont les trois premières questions sont, dans l'ordre, le nom, la caste et le teint. Narayani Wedlinks, agence basée à Chennai, dit inscrire 60 000 nouveaux clients par mois. «Les parents et leur fils n'iront même pas vérifier le degré d'instruction ou les qualifications professionnelles de la fille si elle n'a pas le teint suffisamment clair, dit un patron de l'entreprise au Times of India. Il y a des choses qui ne changent pas.»
Cette obsession fait du marché des crèmes blanchissantes une mine d'or, surtout au sud, là où les peaux sont plus mates. Bien qu'elles ne soient pas d'une efficacité à tout casser, ces crèmes accaparent presque la moitié du marché indien des produits de soins pour la peau. Les hommes y ont recours aussi, et de plus en plus, mais pour se trouver un emploi plutôt qu'une femme... Dans cette Inde-là, l'avenir rêvé demeure monochrome.
C'est un peu cubain comme situation: l'histoire dans son temps long, culturelle et familiale, finit par retisser des liens. À cette énorme différence près que la question américano-cubaine n'est pas gangrenée par des attentats terroristes. On aurait plus grand espoir si le Pakistan n'était présentement plongé dans un imbroglio particulièrement déprimant — encore un — où la Cour suprême du pays, lancée dans un activisme judiciaire qui n'est certainement pas sans mérite démocratique, se trouve dans les faits à devenir l'allié objectif du tout-puissant establishment militaire, pour lequel il est hors de question de laisser le gouvernement civil du premier ministre Yousuf Raza Gilani miner ses prérogatives.
Le Pakistan est au bord d'un nouveau coup d'État militaire.
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Islamabad n'a levé l'interdit de distribution de films indiens au Pakistan qu'en 2006 — il y a à peine plus de cinq ans. Le succès, concentré dans le Pendjab pakistanais, a été instantané. À tel point que la grosse machine bollywoodienne considère maintenant le Pakistan, où elle distribue une cinquantaine de films par année, comme l'un de ses cinq principaux marchés étrangers. En invitant de nouveaux investissements, l'arrivée du cinéma indien a par ailleurs stimulé la faiblarde industrie cinématographique pakistanaise, qui n'a distribué que dix films l'année dernière, mais qui compte doubler sa production en 2012. Ce qui n'est pas précisément l'abondance, considérant que le pays compte 170 millions d'habitants.
Son succès pakistanais, Bollywood le doit en fait à trois de ses très grandes vedettes masculines... qui sont également musulmanes: Salman Khan, croisement indien de Sylvester Stallone et de Bruce Willis; le beau Shah Rukh Khan, dont le Don 2, son imbuvable dernier film, si vous me passez l'adjectif désobligeant, est un succès de guichet en Inde et au Pakistan; et Aamir Khan, l'intello de la bande, celui qui fait le plus d'efforts pour rénover le cinéma bollywoodien et le sortir de la prison de ses scénarios tous pareils. Après la «diplomatie du cricket», celle du cinéma? En tout état de cause, l'extraordinaire réussite en Inde de ces trois acteurs a quelque chose de singulier, vu la suspicion qu'une proportion notable de la majorité hindoue continue d'entretenir, dans la vraie vie, à l'égard de la minorité indo-musulmane. L'écran est un monde en soi dont Bollywood veut que la surface soit parfaitement lisse.
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Quand il fait soleil, les filles sur le point de se marier circulent sur leur scooter couvertes de la tête aux pieds, la tête enveloppée dans des foulards, avec aux mains des gants qui leur remontent jusqu'aux épaules. Parce qu'il est crucial de se présenter à son mariage avec le teint le plus clair possible.
Il va de soi que les films ne contredisent pas l'idéal, le fantasme de la femme blanche, mais l'entretiennent au contraire. L'héroïne a toujours un teint d'ivoire.
Dans les agences matrimoniales indiennes, on fait remplir aux clients des fiches d'enregistrement dont les trois premières questions sont, dans l'ordre, le nom, la caste et le teint. Narayani Wedlinks, agence basée à Chennai, dit inscrire 60 000 nouveaux clients par mois. «Les parents et leur fils n'iront même pas vérifier le degré d'instruction ou les qualifications professionnelles de la fille si elle n'a pas le teint suffisamment clair, dit un patron de l'entreprise au Times of India. Il y a des choses qui ne changent pas.»
Cette obsession fait du marché des crèmes blanchissantes une mine d'or, surtout au sud, là où les peaux sont plus mates. Bien qu'elles ne soient pas d'une efficacité à tout casser, ces crèmes accaparent presque la moitié du marché indien des produits de soins pour la peau. Les hommes y ont recours aussi, et de plus en plus, mais pour se trouver un emploi plutôt qu'une femme... Dans cette Inde-là, l'avenir rêvé demeure monochrome.








