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Les Pygmées chassés de la forêt

La protection des gorilles et de leur habitat s'est faite aux dépens des humains qui le partageaient depuis des temps immémoriaux

Les Pygmées squattent des terres publiques ou privées à la lisière du parc des Virungas, où ils sont soumis à diverses formes de discrimination et vivotent en exerçant toutes sortes de petits métiers.<br />
Photo : Agence Reuters Finbarr O'Reilly
Les Pygmées squattent des terres publiques ou privées à la lisière du parc des Virungas, où ils sont soumis à diverses formes de discrimination et vivotent en exerçant toutes sortes de petits métiers.
Le Devoir en République démocratique du Congo - Ils vivent au pied du Nyiragongo, ce volcan qui déverse périodiquement des torrents de lave sur Goma, mais ce n'est pas là le véritable drame puisque cette ville se reconstruit chaque fois, y compris avec ces chalets suisses qui donnent aux rives du lac Kivu de faux airs de paysage du Tessin.

Non, leurs problèmes viennent du fait que leurs ancêtres ont été chassés de leurs forêts en 1925 par les autorités coloniales belges soucieuses de «protéger» les gorilles et de promouvoir le tourisme.

Depuis ce temps, les Pygmées squattent des terres publiques ou privées à la lisière du parc des Virungas, où ils sont soumis à diverses formes de discrimination et vivotent en exerçant toutes sortes de petits métiers.

Ni les Belges ni les gouvernements qui se sont succédé dans le Congo indépendant ne les ont consultés (encore moins indemnisés), du moins jusqu'à tout récemment. L'indépendance n'a en rien amélioré leur situation, la surveillance policière se trouvant plutôt renforcée et les tracasseries à leur endroit tendant à s'accroître.

«Les Pygmées considèrent la forêt comme leur habitat et l'endroit où trouver ce qui est nécessaire à la vie. Se retrouvant sans terre, obligés d'occuper celles qui appartiennent à d'autres communautés, ils ont connu des maladies auxquelles ils n'avaient pas encore été exposés. En outre, la perte de leur habitat les prive de gibier, de miel et de plantes médicinales», explique Justin Masumbucko Shamutwa, qui a fondé une association de défense de son groupe ethnique, l'ADELIPO (Action de développement pour la promotion des droits de la personne et des questions d'intérêt pour les Pygmées originaires du Congo).

«On les tolère sur des terres appartenant à des non-Pygmées, mais on les traite comme des sous-hommes, poursuit le jeune diplômé de l'Institut supérieur de développement rural à Goma. Les Pygmées ont été victimes de mauvais traitements et soumis au travail forcé sans rémunération. Il s'est même constitué une culture d'"appropriation" des Pygmées, qui sont parfois forcés d'exécuter leurs danses folkloriques à l'occasion des fêtes.»

Hewa Bora est une communauté pygmée de quelques centaines d'âmes dans le quartier Mugunga, au nord de Goma, établie sur deux ou trois rues que le volcan a «pavées» en crachant sa lave en 2002, juste au-dessus d'un immense camp de réfugiés administré par le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR).

«Il n'y a pas de travail. C'est une économie de la débrouille, explique Mukindo Mupepo, le chef de la communauté. Les gens partent à 5h du matin, parcourent une douzaine de kilomètres en quête de bois de chauffage et reviennent à la fin de l'après-midi. Ils doivent aller dans le parc, ce qu'ils font évidemment dans l'illégalité. Un grand fagot rapporte 500 francs congolais [un peu plus de 50 cents].»

De temps en temps, les Pygmées entrent plus profondément dans le parc interdit. Ils sont fréquemment arrêtés pour braconnage. «Dans ces cas-là, le Pygmée doit payer s'il ne veut pas qu'on le fouette. Il y a souvent des viols, qui sont commis par des gardiens ou par des hommes qui se font passer pour tels», affirme un résidant.

Les préjugés à l'égard des Pygmées sont parfois surprenants. Il existe notamment un mythe (commode) voulant que faire l'amour avec une femme pygmée soulage le mal de dos! Une autre pratique, à la fois violente et injurieuse, veut qu'en frappant un Pygmée à la jambe on guérisse de ses blessures aux pieds. «Chaque fois qu'on rapporte un vol de bétail, on soupçonne les Mbuti [un autre nom pour les Pygmées du Nord-Kivu]. On dit qu'ils sont paresseux. En fait, ils travaillent quand on leur donne la chance de le faire», explique le sociologue Henri Cirhuza.

Mukindo Mupepo, le chef de la communauté d'Hewa Bora, estime qu'il est de son devoir de «faire le plaidoyer auprès du gouvernement, car les Pygmées n'ont aucun pouvoir». «Auprès de la communauté internationale aussi, pour qu'elle voie que les Pygmées sont menacés: ils ne sont pas intégrés à la structure du pouvoir, ils ne sont pas adéquatement représentés et ils sont absents de tous les forums nationaux ou internationaux, poursuit-il. Ils ont voté, mais n'ont pas d'espoir de changement. Les députés ne se donnent pas la peine d'aller les voir et de les écouter.»

Un autre résidant, Pandasi Malenga, membre d'une organisation appelée IDEPAV (Initative pour le développement endogène et la défense des peuples autochtones et des personnes vulnérables), ajoute: «Nous souhaitons un député provincial pygmée. Nous souhaitons aussi qu'on enseigne le respect des Pygmées dans les écoles.» Trois autochtones se sont présentés aux récentes élections législatives en RDC, dans autant de provinces, mais aucun n'a encore été élu.

Un peuple méconnu

Faute de recensements dignes de ce nom, on ignore le nombre exact de Pygmées en RDC. Les estimations varient habituellement entre 150 000 et 600 000. Certaines font état d'un peu plus d'un million...

La petite école de Hewa Bora compte une soixantaine d'élèves. Très peu d'autochtones sont scolarisés, surtout chez les groupes qui habitent au plus profond de la forêt, et rares sont ceux qui poursuivent des études poussées.

À Isangi, la directrice d'une mission catholique, soeur Madeleine, se souvient d'un groupe d'autochtones qui s'était déplacé jusque-là il y a une dizaine d'années, à l'invitation d'un pasteur qui voulait les sédentariser. «Ils ne connaissaient pas beaucoup d'objets modernes, comme les matelas ou les lampes de poche. Ils faisaient la cuisine sur des feuilles. Les soins pour les femmes en couches étaient rudimentaires», raconte-t-elle.

Dans la forêt, les Pygmées sont nomades. Quand un membre de la communauté meurt, la coutume veut qu'ils migrent par crainte des mauvais esprits. On les dit bons nageurs, doués pour la cueillette des plantes médicinales et pour l'apiculture. Ils sont aussi d'excellents pisteurs, un talent qui leur permet parfois de trouver des emplois de guides dans les parcs nationaux.

Des gorilles et des hommes

De nombreuses organisations de défense des gorilles ont pignon sur rue à Goma. Depuis quelques années, certaines d'entre elles se sont rendu compte que la protection de l'habitat de ces primates s'est faite aux dépens des humains qui le partageaient depuis des temps immémoriaux.

Henri Cirhuza travaille pour l'une d'elles, la Gorilla Organisation. Cette dernière «a des activités dans la région depuis 2000. On a fait une reconnaissance du terrain et on a découvert que les gens vivaient dans la misère et servaient de main-d'oeuvre bon marché. Nous avons dû reconnaître que, si les Pygmées sont misérables, c'est à cause de la protection des gorilles», explique ce sociologue qui a participé à la création d'une autre organisation de défense des autochtones, l'AIMPO.

Depuis 2002, cette ONG travaille auprès d'une centaine d'individus à 70 kilomètres de Goma, en bordure du parc des Virungas. Elle a acheté des terres et du petit bétail, engagé un agronome et construit un dispensaire et des maisons. «L'expérience a connu le succès au début, jusqu'à ce que l'insécurité s'installe avec l'arrivée des milices interhamwe [Hutus rwandais] qui pillaient les animaux et les récoltes; mais aujourd'hui il y a un afflux de personnes qui veulent bénéficier du programme», raconte M. Cirhuza.

La Frankfort Zoological Society travaille également avec des groupes autochtones dans la même région, dans différents domaines, dont l'éducation civique.
 
 
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  • patclou - Abonné
    21 janvier 2012 12 h 11
    Bravo!
    Pour l'article et la très belle photo qui l'accompagne. Malheureusement, vu les résultats de la sensibilisation qui a cours depuis des années autour de la forêt amazonienne et de ses habitants, (de même que pour le «Nord» et les nations autochtones chez nous), on voit guère d'actions positives pour préserver ces richesses naturelles et humaines.
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  • Danielle D - Inscrite
    22 janvier 2012 00 h 53
    Révoltant.
    La bêtise humaine est sans limite.
    Mais qu'est ce que l'humanité a donc a vouloir dominer et détruire ce qui devient de plus en plus rare,des civilisations ancestrales qui pourraient tant nous rapprocher de l'essence de la nature et notre inter-relation avec elle.
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  • René Pigeon - Abonné
    22 janvier 2012 13 h 46
    Excellent reportage !
    Ça valait la peine d'envoyer M. Lévesque nous expliquer la situation en Afrique équatoriale ! J'ai bien aimer apprendre que : "Dans la forêt, les Pygmées sont nomades. Quand un membre de la communauté meurt, la coutume veut qu'ils migrent par crainte des mauvais esprits. On les dit bons nageurs, doués pour la cueillette des plantes médicinales et pour l'apiculture. Ils sont aussi d'excellents pisteurs, un talent qui leur permet parfois de trouver des emplois de guides dans les parcs nationaux.
    De nombreuses organisations de défense des gorilles ont pignon sur rue à Goma. Depuis quelques années, certaines d'entre elles se sont rendu compte que la protection de l'habitat de ces primates s'est faite aux dépens des humains qui le partageaient depuis des temps immémoriaux. Henri Cirhuza travaille pour l'une d'elles, la Gorilla Organisation. Cette dernière «a des activités dans la région depuis 2000. On a fait une reconnaissance du terrain et on a découvert que les gens vivaient dans la misère et servaient de main-d'oeuvre bon marché. Nous avons dû reconnaître que, si les Pygmées sont misérables, c'est à cause de la protection des gorilles», explique ce sociologue qui a participé à la création d'une autre organisation de défense des autochtones, l'AIMPO." Photo illustrant bien le texte !
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