Manifestations en Russie - Poutine ébranlé
Jamais, depuis les manifestations qui avaient accéléré l'implosion de l'Union soviétique il y a vingt ans, on n'avait vu autant de Russes défiler dans les rues de Moscou, de Saint-Pétersbourg et d'autres villes. Jamais, depuis qu'il maîtrise les rouages du pouvoir, Vladimir Poutine et le système qu'il a imposé n'avaient été aussi ébranlés.
Malgré les cyberattaques ordonnées par le Kremlin pour torpiller l'expression du ras-le-bol qui habite des millions de citoyens, malgré l'attelage hétéroclite de l'opposition au régime, des centaines de milliers de Russes ont scandé le slogan désormais officiel «Non au parti des escrocs et des voleurs». Malgré le jeu de chaises musicales orchestré par Poutine hier et avant-hier et les promesses de «libéralisation» de la presse et de réformes formulées par Dmitri Medvedev, jugées comme autant d'engagements creux, les porte-parole des adversaires à ce duo qui entend régenter le pays pour douze autres années ont indiqué qu'ils n'entendaient pas lâcher prise. Ils voulaient l'annulation des résultats des récentes législatives et ils ne l'ont pas obtenue? Pas question de lâcher prise.
Quand on s'attarde à la ventilation du scrutin tenu au début du présent mois, il y a matière à partager la colère d'une population aspirant plus que jamais à l'instauration d'un État de droit, à l'observation des règles démocratiques les plus élémentaires. Prenons la Tchétchénie, où deux guerres ont été déclenchées par Poutine, la première lorsqu'il était le directeur de cabinet de Boris Eltsine, la deuxième en tant que président. Et alors? Son parti, Russie unie, a récolté 99,5 % des suffrages. Au Daguestan? 91,6 %. En Ingouchie: 91 %. Pour faire court, soulignons que, dans toutes les républiques du Caucase qui ont un lourd contentieux avec Moscou, Poutine a enregistré des résultats «soviétiques». Chapeau!
De cela, les Russes ne sont plus dupes. De cette démocratie cadenassée, ils ne veulent plus. D'autant moins que les meneurs de l'opposition sont en fait les enfants d'une génération qui a déconstruit le mur de Berlin avant d'enterrer l'URSS deux ans plus tard. Dans un article éclairant qu'elle a écrit pour le site Project Syndicate sous le titre «The Eternal Putin», Nina Khruscheva, senior fellow au World Policy Institute de New York, dit que, dans la foulée de la tyrannie tsariste puis communiste, les Russes se percevaient comme des subordonnés à l'État et non comme des acteurs agissants, comme des acteurs formant la société civile. Bien évidemment, cette soumission a nourri un terreau fertile pour le despotisme.
S'il n'a pas totalement disparu, ce sentiment d'inféodation n'est plus aussi largement partagé. Pour se convaincre de cela, il suffit de s'arrêter à la composition sociologique des centaines de milliers d'opposants qui conjuguent désormais le système Poutine à la stagnation brejnévienne. La majorité d'entre eux sont éduqués, urbains et bien au fait, pour avoir voyagé notamment en Europe, de ce qu'est la démocratie. À la différence de leurs parents, ils sont beaucoup plus politisés. Suffisamment en tout cas pour avancer que Poutine a conservé un travers de son premier employeur: le KGB. Lequel? L'inclination marquée pour le contrôle social.
La vague de contestations des dernières semaines a ceci de riche en enseignements qu'elle met en lumière la volonté d'une frange importante du peuple russe d'en finir avec le modèle Poutine qui repose sur trois socles: l'État, le patriotisme, l'orthodoxie. Dans une libre opinion publiée dans le journal Le Monde, Alexandre Melnik, ex-diplomate, suggère que le modèle Poutine est probablement parvenu à son terme. «[...] le renforcement proclamé de l'État débouche sur un secteur public obèse, inefficace et corrompu; le patriotisme affiché vire au nationalisme de plus en plus agressif; la religion orthodoxe, présentée par la propagande officielle comme source de spiritualité, paralyse toute velléité d'action au nom de la contemplation passive.»
À bien des égards, ce dernier point de vue a quelque chose de réjouissant. Car à l'évidence, les milliers de manifestants sont conscients que l'État est obèse, que le nationalisme est le paravent de l'arriération historique, que la religion devrait être cantonnée à la vie privée. On assiste probablement au début d'un processus qui va se conclure par la mise entre parenthèses du modèle Poutine.
Malgré les cyberattaques ordonnées par le Kremlin pour torpiller l'expression du ras-le-bol qui habite des millions de citoyens, malgré l'attelage hétéroclite de l'opposition au régime, des centaines de milliers de Russes ont scandé le slogan désormais officiel «Non au parti des escrocs et des voleurs». Malgré le jeu de chaises musicales orchestré par Poutine hier et avant-hier et les promesses de «libéralisation» de la presse et de réformes formulées par Dmitri Medvedev, jugées comme autant d'engagements creux, les porte-parole des adversaires à ce duo qui entend régenter le pays pour douze autres années ont indiqué qu'ils n'entendaient pas lâcher prise. Ils voulaient l'annulation des résultats des récentes législatives et ils ne l'ont pas obtenue? Pas question de lâcher prise.
Quand on s'attarde à la ventilation du scrutin tenu au début du présent mois, il y a matière à partager la colère d'une population aspirant plus que jamais à l'instauration d'un État de droit, à l'observation des règles démocratiques les plus élémentaires. Prenons la Tchétchénie, où deux guerres ont été déclenchées par Poutine, la première lorsqu'il était le directeur de cabinet de Boris Eltsine, la deuxième en tant que président. Et alors? Son parti, Russie unie, a récolté 99,5 % des suffrages. Au Daguestan? 91,6 %. En Ingouchie: 91 %. Pour faire court, soulignons que, dans toutes les républiques du Caucase qui ont un lourd contentieux avec Moscou, Poutine a enregistré des résultats «soviétiques». Chapeau!
De cela, les Russes ne sont plus dupes. De cette démocratie cadenassée, ils ne veulent plus. D'autant moins que les meneurs de l'opposition sont en fait les enfants d'une génération qui a déconstruit le mur de Berlin avant d'enterrer l'URSS deux ans plus tard. Dans un article éclairant qu'elle a écrit pour le site Project Syndicate sous le titre «The Eternal Putin», Nina Khruscheva, senior fellow au World Policy Institute de New York, dit que, dans la foulée de la tyrannie tsariste puis communiste, les Russes se percevaient comme des subordonnés à l'État et non comme des acteurs agissants, comme des acteurs formant la société civile. Bien évidemment, cette soumission a nourri un terreau fertile pour le despotisme.
S'il n'a pas totalement disparu, ce sentiment d'inféodation n'est plus aussi largement partagé. Pour se convaincre de cela, il suffit de s'arrêter à la composition sociologique des centaines de milliers d'opposants qui conjuguent désormais le système Poutine à la stagnation brejnévienne. La majorité d'entre eux sont éduqués, urbains et bien au fait, pour avoir voyagé notamment en Europe, de ce qu'est la démocratie. À la différence de leurs parents, ils sont beaucoup plus politisés. Suffisamment en tout cas pour avancer que Poutine a conservé un travers de son premier employeur: le KGB. Lequel? L'inclination marquée pour le contrôle social.
La vague de contestations des dernières semaines a ceci de riche en enseignements qu'elle met en lumière la volonté d'une frange importante du peuple russe d'en finir avec le modèle Poutine qui repose sur trois socles: l'État, le patriotisme, l'orthodoxie. Dans une libre opinion publiée dans le journal Le Monde, Alexandre Melnik, ex-diplomate, suggère que le modèle Poutine est probablement parvenu à son terme. «[...] le renforcement proclamé de l'État débouche sur un secteur public obèse, inefficace et corrompu; le patriotisme affiché vire au nationalisme de plus en plus agressif; la religion orthodoxe, présentée par la propagande officielle comme source de spiritualité, paralyse toute velléité d'action au nom de la contemplation passive.»
À bien des égards, ce dernier point de vue a quelque chose de réjouissant. Car à l'évidence, les milliers de manifestants sont conscients que l'État est obèse, que le nationalisme est le paravent de l'arriération historique, que la religion devrait être cantonnée à la vie privée. On assiste probablement au début d'un processus qui va se conclure par la mise entre parenthèses du modèle Poutine.
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