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    Entrevue avec Rory Stewart - Leçons de réalisme

    Le député britannique Rory Stewart s'est forgé une réputation d'homme de terrain, ce qui lui a valu le surnom de «Lawrence d'Arabie du XXIe siècle»

    Kaboul, Afghanistan. Rory Stewart pose devant un bâtiment en rénovation qui abrite les bureaux de la Fondation Turquoise Mountain, une ONG fondée en 2006 pour laquelle il a agi à titre de directeur général jusqu’en 2010. L’organisme caritatif œuvre à maintenir et renforcer la culture afghane.<br />
    Photo: Source: Lana Slezic - Panos Pictures Kaboul, Afghanistan. Rory Stewart pose devant un bâtiment en rénovation qui abrite les bureaux de la Fondation Turquoise Mountain, une ONG fondée en 2006 pour laquelle il a agi à titre de directeur général jusqu’en 2010. L’organisme caritatif œuvre à maintenir et renforcer la culture afghane.
    Il y a eu l'Afghanistan, puis l'Irak et la Libye. Avant, il y avait eu la Bosnie et le Kosovo. On lorgne aujourd'hui la Syrie du coin de l'œil. Certaines interventions de la communauté internationale ont été un succès, d'autres, un échec. Y a-t-il une recette universelle pour réussir ces grandes expéditions des temps modernes? Non, répond en entrevue au Devoir le jeune député britannique Rory Stewart, surnommé le «Lawrence d'Arabie du XXIe siècle», dans son plus récent ouvrage, Can Intervention Work?, coécrit avec Gerald Knaus (W.W. Norton & Company). Car les différences d'un cas à l'autre et les limites intrinsèques à l'interventionnisme sont beaucoup plus importantes que les capitales occidentales veulent bien l'admettre. Et le cas afghan en est l'illustration.

    Rory Stewart s'est élevé à répétition contre l'augmentation du nombre de soldats en Afghanistan. Les premières fois en 2005, alors que l'administration Bush a commencé à y renforcer la présence américaine, et ensuite lorsque Barack Obama a pris le pouvoir. De 38 000 qu'ils étaient, en janvier 2009, le président américain a porté le nombre de militaires en Afghanistan à près de 100 000. Ce n'est que depuis l'été dernier que les Américains ont commencé à plier bagage. Sauf avis contraire, ils devraient avoir quitté le sol afghan en 2014.

    Pour le député britannique conservateur de 38 ans, l'intervention en Afghanistan est un échec au ralenti, et la décision de rapatrier les troupes est la meilleure stratégie adoptée depuis longtemps. «Oui, je crois qu'il est très important de réduire le nombre de soldats en Afghanistan, affirme au téléphone Stewart, joint dans ses bureaux au Royaume-Uni. Cela ne signifie pas qu'on doit quitter complètement le pays. Mais on doit arrêter les opérations de contre-insurrection. Nous pouvons continuer à offrir un appui aérien, nous pourrions vouloir garder quelques diplomates sur place, de même que quelques consultants en développement et quelques milliers de soldats. Mais certainement pas 100 000...»

    Rory Stewart résiste aux classifications rapides. Politicien, il est député à Westminster depuis l'an dernier. Diplomate, il a travaillé pour le Royaume-Uni en Indonésie et au Monténégro. Administrateur international, il a été gouverneur adjoint de deux provinces irakiennes sous l'Autorité provisoire de la coalition. Universitaire, il a été titulaire du Carr Center for Human Rights à Harvard, un poste qu'avait précédemment occupé Michael Ignatieff.

    Sur l'Afghanistan, le jeune iconoclaste est d'abord et avant tout un randonneur qui a traversé le centre du pays à pied tout juste après le renversement du régime des talibans en 2001.

    Trop confiants, trop abstraits, ignorants

    Son récit de voyage a d'ailleurs été consigné dans son ouvrage The Places in Between, que le New York Times a élu l'un des 10 meilleurs livres de 2006. Maîtrisant le dari, l'une des deux langues officielles d'Afghanistan, il a aussi mis sur pied la fondation Turquoise Mountain, dont le mandat est de revitaliser l'art traditionnel et les quartiers historiques du pays.

    Les problè-mes qui accablent l'Afghanistan selon Stewart sont essentiellement les mêmes que recense la communauté internationale: absence d'un gouvernement central fort et légitime, pays pauvre manquant de leviers pour se développer, interférence dangereuse des pays voisins comme le Pakistan... «Mais il y a des choses sur lesquelles nous, en tant qu'étrangers, avons une influence nulle ou très limitée», dit-il.

    Comme le suggère le titre de son ouvrage coécrit avec un collègue de Harvard, Can Intervention Work?, Rory Stewart avance que l'ultime question n'est pas de savoir si intervenir relève d'un quelconque devoir moral, mais bien de voir si la chose est possible. Trop souvent, dit-il, les décideurs de la communauté internationale pêchent par excès d'optimisme dans leurs ambitions, élaborent des plans trop abstraits et ignorent la réalité du contexte particulier dans lequel ils interviennent.

    Or, ce qui fonctionne en Bosnie ne s'applique pas nécessairement à l'Afghanistan, et vice-versa. La recette universelle de l'interventionnisme, qui fonctionnerait partout en dépit des différences locales, est une chimère.

    En Afghanistan, l'interventionnisme à l'occidentale a tout de même remporté quelques victoires, nuance-t-il. Pendant les deux premières années, la banque centrale a été mise sur pied, la monnaie stabilisée, les soins de santé améliorés, des routes, des ponts et des écoles ont été construits, le réseau de télécommunications développé... Mais tout cela était d'ordre technique, facilement réalisable à partir d'un savoir générique.

    L'erreur, poursuit-il, réside dans la volonté qui a suivi d'implanter une «solution durable», soit construire un État central fort. Au lieu de se limiter à des missions ciblées de contre-terrorisme contre al-Qaïda et au développement, la communauté internationale a dès lors voulu s'attaquer aux causes fondamentales de la faiblesse de l'État et au conflit avec les talibans.

    C'est à partir de ce moment qu'elle s'est butée aux réalités locales. «Plus les décideurs internationaux se sont rapprochés des véritables structures [sociales et politiques] et des formes de résistance dans la vie rurale afghane, pire ils ont fait», dit-il.

    Max Weber en Afghanistan

    L'ignorance et l'isolation physique des étrangers sont parmi les pires maux dont souffre la communauté internationale d'aujourd'hui, selon Stewart. En neuf ans, il dit n'avoir rencontré aucun représentant étranger d'importance capable de maîtriser l'une des langues d'usage en Afghanistan.

    Au sein du service extérieur britannique, par exemple, la connaissance approfondie d'une langue ou de la culture locale n'est plus un critère de promotion ou d'embauche, regrette-t-il, comme ce fut déjà le cas.

    Physiquement, les étrangers sont limités dans leurs mouvements et barricadés dans des immeubles ultraprotégés. Les Occidentaux sont-ils devenus allergiques au risque? «Je ne crois pas que nous manquions de courage, répond le député au bout du fil. Il y a beaucoup de courage chez les individus. Mais je crois en effet que sur le plan institutionnel, nous som-mes devenus allergiques au risque. Nos bureaucraties le sont. Elles n'ont pas d'initiative, elles sont très inquiètes au sujet de leurs obligations légales et de la sécurité. Les individus veulent prendre des risques, mais nos gouvernements les en empêchent: leurs séjours sont trop courts, les con-traintes de sécurité trop grandes, l'accent n'est pas assez mis sur les con-naissances linguistiques et sur les régions rurales. Leur approche est trop théorique.»

    Stewart donne en exemple l'application de l'approche DDR (Désarmement, Démobilisation, Réinsertion), dont l'objectif est de désarmer pour de bon les milices en Afghanistan. Le but ultime de cette approche étant d'appliquer le principe weberien bien établi dans les États occidentaux voulant que l'État central doive avoir le monopole de la violence légitime. Autrement dit, que seul l'État, grâce à son armée et à sa police, puisse recourir légitimement à la violence. En agissant de la sorte, notamment dans la province centrale de Ghôr, explique Stewart, la communauté internationale s'est retrouvée «à interférer violemment dans un microsystème fragile de vendettas dans une province éloignée, et à déstabiliser la région autour de Herat [voisine de Ghôr], qui était alors la province la mieux gérée, la plus stable et la plus prospère du pays».

    Accepter l'échec

    Le jeune député formule le souhait que la communauté internationale change son approche, sans toutefois se faire d'illusions. «Il est très difficile de changer nos bureaucraties. Nous pouvons les changer un peu. Vous pouvez par exemple embaucher plus de monde parlant les langues locales. Mais fondamentalement, ce n'est pas réaliste de croire qu'elles peuvent véritablement changer. [...] Je crois surtout que les gouvernements étrangers doivent être beaucoup, beaucoup plus modestes dans leurs ambitions. Le scénario le plus optimiste est bien pire que ce à quoi ils veulent bien s'attendre.»

    Toutes les interventions sont intrinsèquement imprévisibles, chaotiques, incertaines et peuvent rapidement compromettre les plans les mieux conçus et les prédictions les plus prudentes, estime Stewart.

    Il n'y a donc rien d'insensé, croit-il, à reconnaître l'impossibilité d'atteindre ses objectifs en cours de route, à rebrousser chemin et à accepter que l'échec soit une option.

    ***

    Rory Stewart sur :

    La sagesse canadienne


    «Le Canada a été l'un des pays les plus impressionnants en Afghanistan. Fixer une date précise pour retirer les troupes en 2011 était courageux et juste. Les décideurs canadiens ont fait exactement ce qu'il fallait faire à l'endroit de la communauté internationale, qui est de dire: "Nous allons à Kandahar, nous nous battrons fermement, prouverons que nous pouvons jouer notre rôle, mais nous mettrons un terme à cela". Et je crois que plusieurs pays [membres de la coalition en Afghanistan] sont envieux du Canada aujourd'hui et du fait qu'il ait annoncé son intention trois années avant tout le monde. Cela a envoyé un message clair voulant que s'il est impossible de réussir avant 2011, il est peu plausible de réussir 10 ans plus tard. Le Canada a été raisonnable et les Canadiens devraient être reconnaissants d'en sortir.»

    La Libye

    «La Libye a été le meilleur modèle [d'intervention]. Il n'y a pas eu de soldats déployés sur le terrain, ils [les intervenants] se sont appuyés sur des opérations aériennes, alors le peuple libyen s'est senti responsable de la situation. J'étais à Tripoli il y a trois mois et je pouvais voir que les Libyens sentaient que c'était leur révolution, pas un événement étranger. Je n'ai jamais vu tant d'excitation et d'euphorie, et il n'y avait aucun étranger. L'intervention a réussi, car ce n'était pas une intervention totale.»

    La Syrie

    «La Syrie est un bon exemple d'où l'Occident doit être incroyablement prudent. Il est très difficile de croire que quoi que ce soit de bon puisse ressortir d'une intervention extérieure. Nous devons résister à la pulsion d'intervenir. L'intervention en Libye a fonctionné d'une façon qui ne conviendrait pas en Syrie, car les deux pays sont très différents: la Libye est plus petite [en population], beaucoup plus homogène ethniquement et religieusement, et possède une base économique plus solide. Il n'y a pas de modèle universel d'intervention.»

    ***

    Le parcours de Rory Stewart


    1997 > Membre du personnel diplomatique britannique en Indonésie, à l'âge de 24 ans


    1999 > Représente le gouvernement britannique au Monténégro


    2000-2002 > Parcourt 10 000 km à pied, de la Turquie au Bangladesh


    2002 > Traverse l'Afghanistan à pied


    2003-2004 > Devient gouverneur adjoint de deux provinces en Irak


    2004 > Publie The Places in Between, son récit de marche en Afghanistan


    2006 > Fonde et dirige la fondation Turquoise Mountain, à Kaboul


    2006 > Publie The Prince of the Marshes, sur son expérience irakienne


    2009 > Nommé directeur du Carr Center for Human Rights Policy, à l'Université Harvard


    2010 > Est élu député conservateur de Penrith and the Border, au Royaume-Uni












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