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Mort de Kim Jong-il - L'art délicat de la succession nord-coréenne

Barthélémy Courmont, professeur de science politique à Hallym University (Corée du Sud), directeur associé, sécurité et défense, à la Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques de l'UQAM  21 décembre 2011  Actualités internationales
Du grand-père, il a le visage rond et débonnaire; du père, le diabète, mais surtout les faveurs du benjamin parvenu à écarter l'un après l'autre les frères aînés, pour se présenter comme l'ultime espoir d'une pérennité de la dynastie.

Depuis deux jours, il est l'orphelin le plus célèbre de la planète. Kim Jong-un est le nouveau dirigeant nord-coréen, troisième génération de la dictature la plus fermée au monde, une prouesse jamais réalisée jusqu'alors. À 28 ans, il est quasi inconnu et n'a qu'une expérience très limitée de la politique, son ascension ayant été accélérée au cours des deux dernières années, problèmes de santé de son père obligent.

Mais qu'importe. Dans une dictature familiale comme celle de la Corée du Nord, l'expertise et l'expérience n'ont aucune valeur; seuls comptent les symboles et l'autorité. Sans doute son père, Kim Jong-il, lui a-t-il rappelé qu'en 1994, à la mort du «grand dirigeant» Kim Il-sung, son inexpérience était moquée à l'extérieur, les experts du «royaume ermite» prédisant même de manière quasi unanime la chute prochaine du régime. Et pourtant, il a tenu fermement la barre jusqu'à son dernier souffle, dans un contexte international d'une hostilité que son père, récipiendaire d'une généreuse aide de l'Union soviétique, n'avait jamais connu, même pendant la Grande Guerre de Corée.

En 17 ans de règne, il a vu son peuple souffrir de la famine chronique, a négligé les exigences de la communauté internationale et conduit des essais nucléaires. Il a vu de multiples dictateurs tomber sous les coups de printemps multiples, et ses soutiens se détourner l'un après l'autre, à l'exception de Pékin. La Chine justement, dernier créancier de Pyongyang, a adoubé le jeune Kim, invitant le peuple nord-coréen à se ranger derrière lui. C'est officiel, Kim Jong-un est désormais à la tête d'un pays de 23 millions d'habitants totalement exsangue, mais qui dispose cependant de l'arme suprême.

Un héritage qui n'a rien d'un cadeau


Sans doute le jeune Kim a-t-il développé, au fil des ans, un ego démesuré et accentué par la perspective de prendre les commandes du parti des travailleurs et de la toute puissante commission de la défense nationale (il n'est pas le président de la Corée du Nord, ce poste étant occupé par son grand-père, pour l'éternité...). Pour autant, l'héritage laissé par son père n'a rien d'un cadeau.

Non seulement la misère s'est installée dans tout le pays et le contexte international reste inchangé, mais il va devoir en plus s'imposer auprès des cadres du parti, certains en poste depuis des décennies, et s'inventer un personnage afin de perpétuer une tradition de façonnage de la légende de son clan, que son grand-père puis son père ont si intelligemment mise en place.

Kim Il-sung est représenté par la propagande comme le père de la nation, celui qui a libéré le pays des envahisseurs japonais (ce qui est évidemment faux), conduit une guerre héroïque contre l'agresseur américain (l'agresseur était en fait lui-même en 1950), et assuré le développement de la République démocratique de Corée (ce qui aurait été impossible sans les subsides de Moscou). Son visage souriant et son imposante carrure qui évoque la protection sont visibles absolument en tous lieux du pays, comme pour rappeler aux Nord-Coréens que même deux décennies après sa mort, il veille encore sur eux.

Peuple orphelin

Son fils devait se définir différemment pour ne pas être comparé à cette ombre omniprésente, et risquer d'éveiller des rêves d'émancipation. Les sanctions internationales et la situation précaire du régime furent paradoxalement son salut. Avec l'aide d'une propagande bien rodée, il s'imposa peu à peu comme le défenseur des Nord-Coréens dans un environnement hostile, sorte de mère de la patrie se vouant corps et âme, et travaillant au-dessus de ses forces. Dans ces conditions, on ne s'étonne pas de voir autour des annonces officielles de sa mort l'évocation d'une surcharge de travail pour justifier sa disparition. Comme il n'est pas surprenant de voir les Nord-Coréens pleurer sa disparition, eux qui se sentent désormais orphelins de père et de mère, et s'inquiètent d'un monde dont ils ne connaissent absolument rien.

Peuple infantilisé à l'extrême, les Nord-coréens suivront sans rechigner le «grand héritier», surnom déjà donné au nouveau dirigeant, à condition toutefois que celui-ci parvienne à se créer un personnage à la hauteur de ses aïeux. Dans la famille Kim, Jong-un devra ainsi rapidement piocher une carte, dont son surnom semble déjà indiquer le profil.

Un réformateur né?

Pour s'imposer parmi la vieille garde du parti, Kim Jong-un a plusieurs options. La plus sage consiste à choisir un régent influent qui le forme progressivement à la difficile fonction de dictateur. Son oncle Jang Song-taek, réhabilité en 2006 par son beau-frère et numéro 2 officieux du régime, est le candidat idéal. Mais Jang serait peu influent auprès des militaires, et le jeune général Kim devra donc s'appuyer sur d'autres personnages afin d'éviter des dissensions. L'autre option consiste à asseoir son autorité avec force, en procédant à quelques remaniements, et imposer son style. Mais quel est-il?

Malgré ses études en Suisse et une ouverture à l'international supposée en conséquence, Kim Jong-un peut-il être considéré comme un «réformateur» susceptible d'assouplir le régime? Rien n'est moins sûr. Reste enfin la carte internationale, sur laquelle il est attendu au tournant. Son grand-père fut protégé par les équilibres de la guerre froide, et son père fut l'un des dirigeants les plus souvent montrés du doigt à l'extérieur. À lui, là encore, de définir son style avant de l'imposer et, pourquoi ne pas rêver un peu, ouvrir une nouvelle page de l'histoire mouvementée de cette dictature d'un autre âge.

Sur tous ces points, sa marge de manoeuvre est réduite, et tout échec pourrait se traduire par un effondrement rapide du régime. Chez les Kim, on cultive de père en fils l'art de la dictature depuis sept décennies. Mais c'est un art qui reste délicat et doit sans cesse s'adapter à des contraintes multiples.

***

Barthélémy Courmont, professeur de science politique à Hallym University (Corée du Sud), directeur associé, sécurité et défense, à la Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques de l'UQAM
 
 
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