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    Walmart, oui, mais pas tout de suite

    New Delhi — Le gouvernement de Manmohan Singh n'est pas au sommet de sa forme. Après qu'il a été réélu en 2009 avec assez de députés pour ne plus avoir à composer avec le Front de la gauche, qui avait tenu sa coalition en laisse pendant son premier mandat, on le voyait profiter du nouvel horizon pour appliquer des réformes économiques occidentalisantes, dont l'impact était comparé d'avance à l'épique libéralisation de 1991.


    C'est très exactement le contraire qui est en train de se produire. Voici, deux ans plus tard, un gouvernement qui a perdu le nord, assommé par les scandales de corruption. Sans compter que l'économie nationale souffre d'un persistant taux d'inflation à hauteur de dix pour cent et que, tout à coup, la croissance économique hoquette et que la roupie pique du nez sur les marchés des changes. À tout ce qu'il propose, le BJP, le principal parti d'opposition, qui ne se porte lui-même pas très bien, a décidé que la seule stratégie électorale viable consistait à opposer à M. Singh une obstruction aveugle. Ce qui fait que le Lok Sabha (la Chambre des députés) n'a pour ainsi dire pas fonctionné depuis le début de l'année. On se croirait presque au Congrès américain.

    L'exercice du pouvoir se résume à des chamailleries partisanes. À tel point que, même si l'on prend en compte dans l'équation le coefficient d'exagération dont sont capables les médias indiens, l'hypothèse d'élections générales hâtives, fin 2012, gagne ces temps-ci en vraisemblance.

    Tombe, fin novembre, la décision soudaine du gouvernement de M. Singh d'ouvrir le commerce de détail indien aux grands investisseurs étrangers comme Walmart et Carrefour. Le Parti du Congrès aurait-il voulu faire la preuve de son déficit de flair politique qu'il n'aurait pas agi autrement. Pour le gouvernement Singh, il s'agissait de prendre, après 18 mois de dérive, une initiative susceptible de remettre en selle, si ce n'est que symboliquement, son programme «réformiste».

    Mais semble lui avoir complètement échappé le fait que sa décision touchait à des sensibilités économiques — et culturelles — profondes dans un pays où le commerce de détail relève pour l'essentiel de l'économie informelle et emploie des dizaines de millions de petites gens. Une occasion en or pour le BJP de prendre la défense du «citoyen ordinaire» — et d'agiter le spectre de l'odieuse domination étrangère, un argument qui a toujours son utilité. Après quoi, la chef du gouvernement de l'État du Bengale-Occidental et par ailleurs redoutable populiste, Mamata Banerjee, dont le parti est un allié influent au sein de la coalition de M. Singh à Delhi, a dénoncé le projet. Le clou dans le cercueil. La décision n'avait pas été prise depuis deux semaines que le gouvernement la «suspendait».

    ***

    Décision «suspendue», le temps que le ciel se dégage. Car l'arrivée de Walmart et consorts en Inde n'est sans doute qu'une question de temps — de temps probablement long, en fait, vu la complexité de la société indienne et la somme d'objections qu'autorise par bonheur sa vie démocratique. La classe politique dans son ensemble (le BJP, qui y était favorable il y a dix ans, ne s'y oppose aujourd'hui que par opportunisme électoral), les élites économiques et une grande partie des médias urbains y sont clairement favorables. En tout cas, M. Singh a pu compter, début décembre, sur l'appui indiscutable de The Economist, campé à droite sur le plan éditorial. Ce qui donne d'ailleurs à penser que l'initiative est davantage tributaire de considérations extérieures qu'intérieures. Classes dominantes de tous les pays, unissez-vous autour du grand chantier de la mondialisation!

    Sur le fond, le débat n'a pourtant pas eu lieu. Comment, par exemple, le gouvernement peut-il prétendre que l'entrée en scène des grandes chaînes fera inévitablement plus de bien que de mal, y compris en emploi? L'impact négatif de ces chaînes internationales et de leur politique de prix prédatrice sur le commerce local dans des pays «en développement» comme la Thaïlande et le Brésil — sans compter ce qu'il a été même aux États-Unis — est pourtant bien documenté. Le commerce de détail indien a ceci de particulier qu'il est infiniment fragmenté, dominé par la petite entreprise familiale, employant 40 millions de personnes à petit salaire. Il existe bien de grands détaillants indiens, comme Big Bazaar, mais leur pénétration est encore très faible. Le gouvernement Singh fait aussi miroiter que, après les consommateurs, ce sont les agriculteurs qui bénéficieront le plus de l'ouverture, puisqu'ils pourront dorénavant faire l'économie des intermédiaires, vendre directement leurs produits au superdétaillant et, donc, en obtenir un meilleur prix... L'agriculture fait encore vivre, en 2011, plus de la moitié des Indiens. Mais, se demandent les sceptiques, le gouvernement n'a-t-il pas remarqué que, une fois leurs concurrents éliminés, les Walmart de ce monde réduisent au minimum le prix d'achat qu'ils consentent à leurs fournisseurs captifs?

    L'Inde est un pays en développement, n'est-ce pas, une superpuissance en gestation. Qu'importe si les exigences de sa «modernisation» en font baver à des millions de pauvres pendant quelques générations... L'intellectuel indien Ashis Nandy s'en prenait récemment à cette conception du «progrès» dans les pages de la revue Tehelka. «L'avenir de pays comme l'Inde et la Chine, écrit-il, est largement conçu comme une version révisée de ce que sont aujourd'hui les sociétés développées.» L'Inde: États-Unis en latence...? En général, la réponse est non.
     
     
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