Tunisie, l'an I de la liberté
Il y a un an aujourd'hui, l'immolation d'un jeune marchand de fruits à Sidi Bouzid déclenchait le printemps arabe
Un an jour pour jour après l'immolation de Mohamed Bouazizi, onze mois après la chute de Zine el-Abidine Ben Ali, alors que la Tunisie vient d'organiser ses premières élections libres, 92 % des Tunisiens se disent «optimistes quant à l'avenir». Depuis un an, les habitants du pays du jasmin s'affairent à explorer les moindres recoins de leur liberté durement gagnée, mais les défis du pays restent immenses, entre économie morose, avis de grève et débats sur la laïcité.
Le Devoir en Tunisie
«Le peuple veut la séparation des pouvoirs. Le peuple veut du travail. Ni le Qatar ni les États-Unis, mais la Tunisie.» Devant le palais du Bardo, en plein coeur de Tunis, une foule joyeuse de plus de 2000 personnes manifeste nuit et jour depuis début décembre, au son de l'hymne national.
À l'intérieur du palais? L'assemblée constituante, élue le 23 octobre dernier, chargée de rédiger une nouvelle constitution et de nommer un gouvernement de transition d'ici les prochaines élections, quelque part en 2012.
Pour les manifestants de Bardo I, baptisé ainsi en hommage aux rassemblements révolutionnaires de Kasbah I et II, un seul mot d'ordre: «On vous tient à l'oeil.» Plusieurs requêtes de la foule ont déjà été adoptées par l'assemblée, comme la retransmission télévisée des débats, ainsi que l'adoption du «50 % plus une voix» lors des votes de confiance envers le gouvernement, au lieu de 75 %.
Aucun doute, il flotte dans l'air de la Tunisie, outre celle du jasmin, une douce odeur de liberté. De l'imam au banquier, en passant par l'étudiante voilée, chacun a soif de s'exprimer, de revendiquer et de partager sa vision de la Tunisie nouvelle.
«C'est un devoir de manifester pour le peuple!», s'exclame Dora Bel Hadj Khelifa, une fonctionnaire qui a pris un jour de congé pour venir participer à Bardo I. «On vit avec le souvenir des martyrs de la révolution», ajoute-t-elle. Yasmine, une jeune étudiante en école supérieure de commerce, réclame pour sa part «une révolution de l'emploi».
Revendications
En effet, avec un taux de chômage qui avoisine les 19 %, soit 5 points de plus que l'an dernier, une chute des investissements étrangers de 17 % et une croissance nulle, le pays subit de plein fouet le contrecoup économique de la révolution. Seule différence notable, les Tunisiens sont aujourd'hui libres de manifester leur mécontentement, et ils ne s'en privent pas. Des côtes de la Méditerranée aux sables du Sahara, il n'y a pas de mauvaises raisons de s'exprimer.
Le milieu syndical gagne du terrain et il semble impossible de rencontrer une industrie qui n'ait pas dû rehausser ses conditions salariales à la suite d'une grève, que ce soit dans les mines de phosphate, les cimenteries ou les transports. Ainsi, l'hôtel Africa de Tunis, prestigieux établissement destiné à la clientèle d'affaires, a dû fermer ses portes de février à mars, suite à un mouvement de grève des employés. «Ces revendications sociales n'auraient pas pu avoir lieu avant», avoue, beau joueur, le patron de l'hôtel, Lotfi Mosbahi, qui est finalement arrivé à un compromis avec le syndicat.
Début décembre, le pays a même eu très chaud, puisqu'une menace de pénurie de pain planait au-dessus de la Tunisie à la suite d'un blocage de l'accès à la principale usine de levure boulangère. C'est l'armée qui a finalement dû assurer la distribution de la levure avant que les parties n'arrivent à un accord il y a quelques jours.
«Nous avons gagné la liberté de parler, de débattre et de nous confronter», se félicite Khadija Chérif, secrétaire générale de la Fédération internationale des ligues des droits de l'Homme et fondatrice de l'Association tunisienne des femmes démocrates.
Lune de miel
Les chiffres parlent d'eux-mêmes. Presque 200 nouveaux journaux sont apparus durant la dernière année, ainsi que douze radios et cinq chaînes de télévision. Dans les colonnes des quotidiens, les chroniqueurs se laissent plus volontiers emporter par leur plume.
Au moment de l'ouverture de la campagne électorale, début octobre, le pays comptait déjà 111 partis politiques, soit au total près de 11 000 candidats appartenant à plus de 1400 listes, dont plus du tiers étaient formées d'indépendants. Aux dernières élections fédérales canadiennes, on comptait 1587 candidats pour dix-huit partis, et ce, dans un pays trois fois plus peuplé.
N'empêche, pour nombre d'électeurs les bénéfices de la révolution restent flous. À la question «Qu'est-ce qui a changé depuis la chute de l'ex-président?», il n'est pas rare de s'entendre répondre: «Pas grand-chose.» Certes, la place du 7 novembre, date de l'investiture de Ben Ali en 1987, est désormais la «place du 14 janvier 2011», marquant sa fuite en Arabie Saoudite. Certes, le portrait de Mohamed Bouazizi orne désormais les timbres de 600 millimes de dinars, mais pour beaucoup, «c'est comme le début d'une lune de miel. On est encore dans le brouillard», résume Nasser Kachrami, un vendeur de souvenirs ambulant.
Lorsqu'il évoque les bénéfices de la liberté, Lotfi Mosbahi ne semble pas complètement sûr de lui et il ne peut s'empêcher de lire une feuille qu'il a préparée, pour évoquer ce nouveau «pays libre et démocratique et résolument orienté vers le strict respect des libertés individuelles».
Pour Khadija Chérif, la liberté représente un puissant outil pour exiger le respect des lois, se réunir, faire pression ou même se déplacer. «La société civile doit rester vigilante, il reste de nombreux combats à mener», prévient-elle, alors que l'élection du parti islamiste Ennahda relance le débat sur la laïcité du pays. Devant le palais du Bardo, de jeunes militants islamistes radicaux sont aussi venus faire entendre leur voix, alors que d'autres protestent aux portes de l'Université de la Manouba de Tunis pour y faire installer des salles de prières. «Quoi qu'il en soit, je préfère ce combat à celui de l'ère Ben Ali», conclut Khadija Chérif.
***
Collaboration spéciale
Avec l'assistance de Mélanie Thibault
***
Valérian Mazataud et Mélanie Thibault se sont rendus en Tunisie à l'invitation de l'Office national de tourisme tunisien au Canada.
Le Devoir en Tunisie
«Le peuple veut la séparation des pouvoirs. Le peuple veut du travail. Ni le Qatar ni les États-Unis, mais la Tunisie.» Devant le palais du Bardo, en plein coeur de Tunis, une foule joyeuse de plus de 2000 personnes manifeste nuit et jour depuis début décembre, au son de l'hymne national.
À l'intérieur du palais? L'assemblée constituante, élue le 23 octobre dernier, chargée de rédiger une nouvelle constitution et de nommer un gouvernement de transition d'ici les prochaines élections, quelque part en 2012.
Pour les manifestants de Bardo I, baptisé ainsi en hommage aux rassemblements révolutionnaires de Kasbah I et II, un seul mot d'ordre: «On vous tient à l'oeil.» Plusieurs requêtes de la foule ont déjà été adoptées par l'assemblée, comme la retransmission télévisée des débats, ainsi que l'adoption du «50 % plus une voix» lors des votes de confiance envers le gouvernement, au lieu de 75 %.
Aucun doute, il flotte dans l'air de la Tunisie, outre celle du jasmin, une douce odeur de liberté. De l'imam au banquier, en passant par l'étudiante voilée, chacun a soif de s'exprimer, de revendiquer et de partager sa vision de la Tunisie nouvelle.
«C'est un devoir de manifester pour le peuple!», s'exclame Dora Bel Hadj Khelifa, une fonctionnaire qui a pris un jour de congé pour venir participer à Bardo I. «On vit avec le souvenir des martyrs de la révolution», ajoute-t-elle. Yasmine, une jeune étudiante en école supérieure de commerce, réclame pour sa part «une révolution de l'emploi».
Revendications
En effet, avec un taux de chômage qui avoisine les 19 %, soit 5 points de plus que l'an dernier, une chute des investissements étrangers de 17 % et une croissance nulle, le pays subit de plein fouet le contrecoup économique de la révolution. Seule différence notable, les Tunisiens sont aujourd'hui libres de manifester leur mécontentement, et ils ne s'en privent pas. Des côtes de la Méditerranée aux sables du Sahara, il n'y a pas de mauvaises raisons de s'exprimer.
Le milieu syndical gagne du terrain et il semble impossible de rencontrer une industrie qui n'ait pas dû rehausser ses conditions salariales à la suite d'une grève, que ce soit dans les mines de phosphate, les cimenteries ou les transports. Ainsi, l'hôtel Africa de Tunis, prestigieux établissement destiné à la clientèle d'affaires, a dû fermer ses portes de février à mars, suite à un mouvement de grève des employés. «Ces revendications sociales n'auraient pas pu avoir lieu avant», avoue, beau joueur, le patron de l'hôtel, Lotfi Mosbahi, qui est finalement arrivé à un compromis avec le syndicat.
Début décembre, le pays a même eu très chaud, puisqu'une menace de pénurie de pain planait au-dessus de la Tunisie à la suite d'un blocage de l'accès à la principale usine de levure boulangère. C'est l'armée qui a finalement dû assurer la distribution de la levure avant que les parties n'arrivent à un accord il y a quelques jours.
«Nous avons gagné la liberté de parler, de débattre et de nous confronter», se félicite Khadija Chérif, secrétaire générale de la Fédération internationale des ligues des droits de l'Homme et fondatrice de l'Association tunisienne des femmes démocrates.
Lune de miel
Les chiffres parlent d'eux-mêmes. Presque 200 nouveaux journaux sont apparus durant la dernière année, ainsi que douze radios et cinq chaînes de télévision. Dans les colonnes des quotidiens, les chroniqueurs se laissent plus volontiers emporter par leur plume.
Au moment de l'ouverture de la campagne électorale, début octobre, le pays comptait déjà 111 partis politiques, soit au total près de 11 000 candidats appartenant à plus de 1400 listes, dont plus du tiers étaient formées d'indépendants. Aux dernières élections fédérales canadiennes, on comptait 1587 candidats pour dix-huit partis, et ce, dans un pays trois fois plus peuplé.
N'empêche, pour nombre d'électeurs les bénéfices de la révolution restent flous. À la question «Qu'est-ce qui a changé depuis la chute de l'ex-président?», il n'est pas rare de s'entendre répondre: «Pas grand-chose.» Certes, la place du 7 novembre, date de l'investiture de Ben Ali en 1987, est désormais la «place du 14 janvier 2011», marquant sa fuite en Arabie Saoudite. Certes, le portrait de Mohamed Bouazizi orne désormais les timbres de 600 millimes de dinars, mais pour beaucoup, «c'est comme le début d'une lune de miel. On est encore dans le brouillard», résume Nasser Kachrami, un vendeur de souvenirs ambulant.
Lorsqu'il évoque les bénéfices de la liberté, Lotfi Mosbahi ne semble pas complètement sûr de lui et il ne peut s'empêcher de lire une feuille qu'il a préparée, pour évoquer ce nouveau «pays libre et démocratique et résolument orienté vers le strict respect des libertés individuelles».
Pour Khadija Chérif, la liberté représente un puissant outil pour exiger le respect des lois, se réunir, faire pression ou même se déplacer. «La société civile doit rester vigilante, il reste de nombreux combats à mener», prévient-elle, alors que l'élection du parti islamiste Ennahda relance le débat sur la laïcité du pays. Devant le palais du Bardo, de jeunes militants islamistes radicaux sont aussi venus faire entendre leur voix, alors que d'autres protestent aux portes de l'Université de la Manouba de Tunis pour y faire installer des salles de prières. «Quoi qu'il en soit, je préfère ce combat à celui de l'ère Ben Ali», conclut Khadija Chérif.
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Collaboration spéciale
Avec l'assistance de Mélanie Thibault
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Valérian Mazataud et Mélanie Thibault se sont rendus en Tunisie à l'invitation de l'Office national de tourisme tunisien au Canada.
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