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    Le boom et la fourmilière

    New Delhi — On a tendance à le rabâcher comme si, en cela seul, tout était à peu près dit: la croissance de l'Inde — croissance ou «développement économique», ces mots sont souvent utilisés indifféremment, comme si c'était du pareil au même — passe absolument par l'amélioration de ses «infrastructures» et une exploitation, plus rentable à tous points de vue, de ses «ressources». Il n'est pas faux de dire que l'Inde a drôlement besoin d'être dépoussiérée... Besoin de routes, d'aqueducs et de centrales électriques.

    Le problème, c'est que l'État indien, si tant est qu'il ait véritablement le souci d'améliorer le niveau et la qualité de vie du plus grand nombre, peine énormément à redistribuer sa nouvelle richesse. À tel point que, malgré quasi vingt ans de taux de croissance spectaculaires du PIB, l'Inde affiche aujourd'hui en certains domaines des indices de développement humain qui ne se sont pas améliorés de façon notable depuis 1990. Avec le résultat que l'espérance de vie, pour ne prendre que l'un des indicateurs les plus surprenants contenus dans le rapport de 2010 de l'ONU sur le développement humain, est de trois ans plus longue au Bangladesh (67 ans) qu'elle ne l'est en Inde (64 ans)...

    ***

    À ras de terre, il y a, par exemple, Lingaraj Pradhan, petit paysan qui a la tête d'un homme d'environ 55 ans. Un Indien parmi les 600 millions d'Indiens et plus qui entrent dans la grande catégorie statistique de ceux dont le salaire est de deux dollars et moins par jour. Lingaraj habite en périphérie de Bhubaneshwar, capitale de l'Orissa, un État doté d'immenses réserves minières. Sa source de revenus, c'est un lopin de terre, fatigué comme lui, et une bicoque au bord de la route où il vend du paan à quelques roupies la chique — du tabac enveloppé dans une feuille de bétel, populaire stimulant indien.

    Pas jasant, M. Pradhan. Un homme de peu de mots. Antithèse de l'Inde étincelante. Pour lui, le «boom économique indien» et le «développement des infrastructures», c'est très précisément le risque que «mon commerce soit démoli sans préavis pour élargir la route». Avec compensation? Vous voulez rire!

    ***

    L'Inde a pour autant besoin que se prolonge cette période de croissance substantielle, si ce n'est que parce que le revenu moyen (multiplié par quatre en vingt ans pour atteindre 3560 dollars en 2010) est encore bien insuffisant pour garantir à ses citoyens un niveau de vie raisonnable. Mais les gouvernements refusent, sauf exception, de prendre acte du fait que ces taux de croissance ne sont pas une fin en soi, affirment dans un récent essai les économistes Jean Drèze et Amartya Sen, deux grands spécialistes du sous-continent. On voit bien, disent-ils, que quelque chose ne tourne pas rond dans la «stratégie» de développement indienne dans le fait que l'Inde, hier socialement plus saine que son voisinage immédiat, a pris du retard en matière d'indicateurs sociaux sur tous les pays d'Asie du Sud, sauf le Pakistan. Le revenu moyen au Bangladesh est moitié moins élevé qu'en Inde et, pourtant, le Bangladesh dame le pion à son grand voisin à plusieurs égards: espérance de vie, taux de mortalité et de malnutrition infantiles, taux d'alphabétisation des femmes de moins de 24 ans...

    Non moins intrigante est la comparaison avec le Népal qui, il y a 20 ans, avait des indicateurs sociaux très à la traîne par rapport à ceux de l'Inde. Vingt ans plus tard, les indicateurs sont à peu près les mêmes dans les deux pays, en dépit du fait que le revenu moyen en Inde est trois fois ce qu'il est au Népal et que la démocratie dans le petit pays himalayen, sorti il y a cinq ans d'une guerre civile, est encore loin d'être aussi enracinée qu'en Inde.

    Les indicateurs ne décrivent peut-être pas les réalités nationales dans toute leur complexité, mais il reste que la comparaison, font valoir MM. Sen et Drèze avec insistance, montre à quel point les politiques indiennes de développement sont anémiques. Au demeurant, les élites — politiques et d'affaires — ne peuvent guère évoquer la démesure démographique de l'Inde, tant la comparaison avec l'autre géant asiatique, la Chine, est gênante.

    Difficile à admettre, mais la Chine autoritaire fait bien meilleur usage de sa croissance pour développer ses services publics. Pékin dépense quatre fois plus en santé que le gouvernement indien — qui préconise d'ailleurs le modèle américain. Dans l'opinion publique indienne, il y a beaucoup de jaloux des succès du système à parti unique chinois, plus «discipliné» que la démocratie indienne — dynamique, oui, mais tellement mal organisée... Moins de démocratie, suivant cette conception paternaliste, donnerait à l'Inde plus de cohésion!

    C'est oublier, évidemment, que la dictature chinoise n'est pas à l'abri de l'erreur, qu'elle a adopté à la fin des années 1970, avant de se raviser, des mesures de libéralisation qui ont démoli son système de couverture médicale en milieu rural, que la Révolution culturelle a fait des centaines de milliers de morts, que sa justice exécute plus de citoyens en une semaine que l'Inde ne l'a fait depuis l'indépendance... Le sophisme traduit moins de la part des Indiens une disposition à sacrifier des libertés civiles que leur exaspération face à leurs dirigeants déconnectés. C'est de plus de démocratie que l'Inde a besoin, comme du reste tous les pays du monde, pas de moins.
     
     
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