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    Novembre en Inde

    New Delhi — À l'aube, le chant des perroquets, si tant est que les perroquets «chantent», est noyé dans le vacarme des pétards, dans la musique des trompettes et des tambours. La saison des mariages s'est ouverte, et elle courra jusqu'en février. L'hiver approche. L'air pollué de Delhi devient laiteux.

    Tout ce qui se fête en Inde est partagé avec les voisins, pour ne pas dire avec l'ensemble du quartier. Toute célébration doit nécessairement être voyante, pétaradante. Pour autant, sous l'éclat du bruit et de l'exubérance, les Indiens sont des gens qui restent en général sur leur quant-à-soi. Leurs accès sont trompeurs, ils ont une attitude contenue. La société indienne est ritualisée jusqu'au bout des doigts, y compris dans la façon dont les gens font la fête. Jusque dans la fête, ils sont consciencieux, et conscients de la position qu'ils occupent dans la hiérarchie sociale. L'oeil mal entraîné confond la complexité indienne avec le chaos. Sous cette complexité brille en fait un ordre que l'on ne soupçonne pas au départ.

    Le mariage est un événement aussi grave qu'heureux. La fiancée semble le plus souvent trop sérieuse pendant les cérémonies qui s'étirent, écrasée sous les colliers, les breloques, les parures et les boucles d'oreilles. Le fiancé, non moins endimanché, monté sur son cheval blanc, est lui aussi comme accablé d'avance par le poids de la charge familiale qui l'attend. Sans doute la peur de l'autre y est-elle pour quelque chose: l'homme et la femme sont en Inde des mondes profondément compartimentés.

    Et la fanfare qui les suit. Ou plutôt qui les suivait. Car les fanfares, introduites par les Britanniques au XVIIIe siècle, sont ici une espèce en voie de disparition. C'est une tradition qui survit mieux en Amérique latine. Les Indiens qui en ont les moyens leur préfèrent de plus en plus les guitares, les synthétiseurs, les discothèques mobiles. Symptôme de l'exclusion sociale et économique qui frappe de larges pans d'une société indienne en voie de «modernisation»: les musiciens de fanfare sont par définition de pauvres gens appartenant aux castes inférieures. Ils sont tristement beaux dans leurs uniformes élimés. Faute de travail, ils se «recyclent» en vendeurs ambulants et en ouvriers non qualifiés, racontait la revue indienne Motherland dans un texte récent. C'est le signe de l'agonie, écrit aussi Mira Kamdar (auteure de Planet India), d'une culture populaire; ceux qui la faisaient vivre sont «engloutis par une Inde en réinvention furieuse». Oh! Les grands mots!

    Une fête n'arrive jamais seule. L'Inde serait sur la planète le pays où il y a le plus de jours fériés. Une vingtaine, seulement à l'échelle nationale. Sans compter les congés liés aux festivals incessants et aux fêtes régionales. La laïcité en Inde, consistant pour l'État à prendre toutes les religions sous son aile, fait que le pays célèbre officiellement six fois le Nouvel An, en fonction pour plusieurs du calendrier lunaire. Les fonctionnaires sont morts de rire. Le commerce de rue est florissant.

    ***

    La semaine dernière, dans mon quartier de South Delhi, rivalisait avec cet étalage nuptial la célébration de l'anniversaire de naissance du gourou Nanak, fondateur au XVe siècle de la religion sikhe. Un jour chômé parmi d'autres. Les sikhs forment une «petite» minorité de 20 millions de personnes — trois fois la francophonie québécoise. La capitale indienne est aujourd'hui en grande partie le produit des sikhs et des hindous du Pendjab qui ont investi South Delhi à la fin des années 1940, fuyant les violences de la partition des Indes britanniques au moment des indépendances concomitantes de l'Inde et du Pakistan.

    Sikhisme: croisement de mystique soufie et de spiritualité hindoue, fondé en opposition au système de castes. Grands spirituels? Avant tout, les sikhs me semblent être au quotidien des gens d'affaires obnubilés par le commerce. Et grands buveurs de whisky — qu'ils allongent de soda. Les sikhs sont comme les patates, dit le dicton, ils poussent partout. Parmi les sikhs que j'ai croisés, il n'en existe pas un qui n'ait un parent ou un ami à Montréal, à Toronto ou à Vancouver. Ils ne portent d'ailleurs le kirpan ni dans la rue ni à l'école.

    ***

    Qui veut faire la fête festoie. N'est pas un honnête hôte celui qui ne nourrit pas ses invités. On installe des tables dans la rue, devant les maisons. Tout le monde s'invite, y compris le passant.

    Parmi toutes les représentations de l'Inde actuelle — un cocktail de pauvreté immense et de boom économique phénoménal —, il y a celle-ci, par exemple: au dernier décompte, il y avait 252 émissions culinaires à la télévision indienne. Une véritable obsession! Sanjeev Kapoor, un chef connu, vient de lancer Food Food, la première chaîne culinaire spécialisée du pays. En même temps, l'Inde demeure le pays où la proportion des enfants qui souffrent de sous-alimentation est la plus grande au monde (43,5 %), selon les estimations de la Banque mondiale. Trouvez l'erreur.
     
     
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