Inédit de Gil Courtemanche - L'odyssée de Youssef
Photo : Agence Reuters Antony Njuguna
Un peu partout au Sahel, le désert avance.
Nous publions un extrait d'un texte inédit que l'écrivain a fait parvenir aux éditions du Boréal la veille de son décès, en août dernier. L'intégralité de ce texte paraîtra dans Le camp des justes, un recueil composé, outre cet inédit, d'une sélection des chroniques de Gil Courtemanche parues dans Le Devoir. À paraître le 15 novembre.
Selon le Haut Commissariat aux réfugiés des Nations unies, le nombre de réfugiés a augmenté de 15 % en 2006. Ils sont 1,5 million d'Irak à avoir pris les chemins qui mènent à la Jordanie et à la Syrie, plusieurs centaines de milliers à avoir quitté le Darfour pour le Tchad ou la République centre-africaine. Et il y a ceux qu'on ne nomme pas, qu'on voit parfois à la télévision, qui quittent les côtes du Sénégal pour les îles Canaries, qui s'embarquent sur des esquifs, des canots pneumatiques et qui tentent de traverser du Maroc ou de la Libye vers l'Espagne. Leurs cadavres tordus s'étendent parfois sur des plages paisibles ou se fracassent sur des rochers pointus. Du Pakistan sont revenus heureux et pleins d'espoir des centaines de milliers d'Afghans, attirés par les promesses de paix depuis la chute des talibans. Des Kurdes de la Turquie ne choisissent pas le Kurdistan irakien, pourtant pratiquement autonome, pays relativement pacifique dans le pays irakien. Ils ne sont pas attirés par Mossoul. Ils traversent le Bosphore et tentent de se glisser dans la foule anonyme européenne.
Ils viennent de partout et nul n'est terroriste. Du Mali et du Tchad, de la Turquie, du Myanmar, du Pakistan, du Sri Lanka. Ils arpentent la planète à la recherche de filières secrètes qui leur ouvriront, non pas les portes du bonheur, mais celles de la dignité. On les retrouve en Albanie tentant de traverser vers l'Italie. Ils vivotent dans la clandestinité en Espagne, en Serbie, en Allemagne. Les plus chanceux, c'est-à-dire les plus riches et les mieux instruits, font la ligne devant les ambassades canadiennes ou américaines de ces pays. Ils accumulent des points devant des fonctionnaires impassibles et attendent plusieurs mois ou des années pour apprendre leur libération ou leur emprisonnement. Puisqu'ils ont quelques moyens, ils ne meurent pas dans leur prison, mais ils y souffrent et y pleurent. Ils ne sont pas heureux. Le bonheur n'est pas inscrit dans la Charte des droits de l'homme. L'humain a le droit au logement, à l'alimentation, à l'éducation. Il est protégé contre toutes les formes de discrimination, comme les enfants sont interdits d'exploitation, mais lorsque l'humain cherche un lieu où il peut vivre de ces droits, il doit franchir des frontières impénétrables. L'homme pauvre du Sud qui veut être libre et atteindre le bonheur qu'il imagine est condamné à la clandestinité et à la criminalité. C'est un triste paradoxe. [...]
***
Youssef, qui vit dans un village à cent kilomètres de Niamey, a vu depuis tout petit le sable avancer. Il adore le sable et s'y roule après s'être aspergé d'eau pour montrer comment son corps brun devient doré. Il faisait cela quand il était petit et rieur. Maintenant, il regarde le sable avancer au point qu'il atteint maintenant son lit au fond de la case qu'il habite avec ses sept frères et soeurs, sa grand-mère et ses deux parents. Les vaches maigrissent, et le prix qu'on peut en tirer au marché ne vaut même plus la peine de les y amener. Le puits du village est sec. Il faut marcher six kilomètres pour aller quérir de l'eau. Les aînés se demandent s'il ne faut pas déménager.
Plus rien ne pousse, les pâturages sont trop éloignés.
Youssef, qui est un garçon fier et fort, bâti comme un arbre qui résiste aux tempêtes, s'obstine à piocher et à arroser un petit lopin de terre qui lui donne parfois quelques oignons et des haricots minuscules. Youssef a fréquenté l'école primaire d'un village voisin qui a fermé faute d'élèves. La sécheresse a convoqué tous les enfants aux champs. De tout le village, il est le seul à savoir lire et surtout à s'exprimer correctement en français. C'est lui que les aînés ont choisi pour sauver le village. Ça n'a pas été facile, car il est le plus vaillant et aussi le plus généreux. Ce n'est pas sous un baobab que les vieux sages ont palabré, car le grand arbre du village est devenu rachitique et ne fournit plus l'ombre indispensable à de longues discussions. Ils l'ont fait dans une grande case fumante. Ça n'a pas été facile de recueillir les mille euros, mais avec les villages environnants et quelques cousins éloignés qui gagnaient un peu leur vie à Niamey, ils y sont parvenus.
Youssef, en allant travailler en Europe, sauvera le village. Une forme d'invasion économique pour cause de survie locale. Youssef ne part pas pour devenir riche, pour nous dérober nos emplois. Youssef entre dans le monde de la clandestinité et de la criminalité pour que son village ne meure pas. Là-bas en Europe,
il gagnera beaucoup d'argent qu'il fera parvenir chez lui. Ils sont si peu nombreux, ceux qu'on appelle les réfugiés économiques, à vouloir s'acheter une auto, posséder un pavillon ou un appartement, des vêtements qui ne sont pas d'occasion, à partir seulement pour conquérir le bonheur de la consommation. On choisit rarement l'exil et le risque de la mort pour des breloques et la pacotille de la civilisation de consommation.
On lui a fait une fête avec le peu qu'on avait, mais il s'est dit qu'on avait mis beaucoup dans les écuelles. Un cousin de Niamey lui a apporté un veston et un pantalon des années 1980, comme on en trouve dans les marchés africains, qui sont les dépotoirs de nos modes successives. Il les a mis dans un sac Nike des années 1990, avec quelques effets personnels, la brosse à dents, un stylo, une photo de la famille, un cahier et des enveloppes pour écrire des lettres, quelques paires de chaussettes et un savon.
Au Bar des sportifs, ils sont une dizaine à vouloir tenter l'aventure. Certains l'ont déjà fait plusieurs fois. Youssef les a interrogés longuement, des heures et des heures. Il a pris des notes, réfléchi sur les chemins et les moyens. Il a rapidement éliminé le chemin du Sénégal et des esquifs qui mènent aux Canaries. Il n'a jamais vu la mer. Il ne sait pas nager, il n'aime pas l'eau et il lui semble d'après la télé que c'est la route la plus meurtrière. Il a vu un reportage à TV5 sur les jeunes Marocains qui tentent de s'accrocher aux essieux des camions qui partent de La Ciotat sur les traversiers en direction de l'Espagne. Il ne se voit pas courir comme un ado après un camion pendant que des policiers marocains courent pour les rejoindre et que tous ou presque sont repris. Après avoir beaucoup parlé, discuté, évalué, Youssef choisit de se rendre en Libye et de tenter la courte traversée de Tripoli jusqu'aux îles italiennes de Lipari. Dans les reportages, les Italiens semblent gentils et accueillants. Ce n'est pas une route facile, selon les cartes.
Arrêt sur image de Youssef qui marche dans une tempête de sable et qui a dû donner cinquante euros à un chamelier qui prétend se diriger vers la Libye. Sur les plages de Miami et de Fort Lauderdale, la population, les députés, les télés accueillent glorieusement de petits bateaux qui s'échouent et qui dégorgent de Cubains triomphants. Ils étaient tous plus riches que Youssef, mais ils choisissent la liberté contre le mal castriste, ce sont des héros à qui on tend des couvertures, des victuailles. On les conduit dans des camps bien équipés, on les nourrit, on les soigne même s'ils sont en bonne santé, car le système de santé cubain est bien plus efficace que le système américain. Réfugiés de la liberté.
Arrêt sur image encore. Les mêmes petits bateaux, les mêmes garde-côtes, mais ce sont des Haïtiens qui débarquent ou dont on découvre les cadavres qui roulent sur les plages policées de Key West. Personne pour les accueillir sinon des policiers et des prisons. Les Cubains incarnent la liberté, les Haïtiens annoncent la criminalité. Dans l'échelle des réfugiés, il faut aussi venir de la bonne dictature, celle que le pays d'accueil veut détruire. Les Cubains vivent en dictature, mais ils ont accès à l'école, à l'hôpital. Les Haïtiens et les Mexicains ne connaissent même pas l'aspirine gratuite, mais quand ils se présentent aux portes du paradis de la liberté, on les enferme et les retourne chez eux.
C'est comme Youssef, qui ne vient pas de la Somalie ou qui ne se bat pas pour Salman Rushdie au Pakistan, qui ne connaît de l'islam que les cinq prières et qui a depuis longtemps oublié la polygamie, car pour avoir plusieurs femmes, il faut assurer leur subsistance. La polygamie meurt avec la désertification. Youssef, avant même d'entreprendre son voyage de sauveur, est un homme traqué. Comme des milliers de ses semblables, il brille comme un petit point sur l'écran radar des grandes agences de sécurité. On l'attend de pied ferme, on tend des pièges tout comme s'il était un terroriste ou un passeur de drogue. Au large du Sénégal, une armada de navires de guerre français et espagnols patrouille pour intercepter les pirogues et les barques chargées de Youssef qui veulent atteindre les Canaries, territoire espagnol. On appelle cela une frontière avancée, une sorte de frontière préventive. En Méditerranée, ce sont des vedettes rapides espagnoles ou italiennes qui tentent sans succès d'empêcher Tchadiens, Nigériens, Sénégalais, Albanais d'aborder les côtes de la terre promise. Si on veut à tout
prix empêcher ces petits poissons maigrelets de venir frayer dans nos eaux, c'est bien pour une raison. Ils menacent l'équilibre écologique de nos eaux riches. Ce sont des espèces parasites étrangères, des prédateurs voraces et sans scrupules qui risquent de détruire la stabilité et la pureté du milieu comme ces moules tigrées qui ont emprunté des carlingues de navires asiatiques pour venir peupler les Grands Lacs et obstruer les prises d'eau des municipalités riveraines. Ce sont des corps étrangers, des virus.
Nous ne le disons pas souvent ainsi, mais certains le font, comme Le Pen, Berlusconi, Sarkozy, Bush, pas nécessairement toujours dans ces mots, mais toujours dans ce sens. Alors, en même temps que les pays riches parlent d'ouverture pour les denrées et les services, ils installent la fermeture pour les humains. La démarche européenne et celle des USA à cet égard ressemblent étrangement à toutes ces communautés de riches qui foisonnent aux États-Unis. Ce sont des enclaves ceinturées par des murs de protection, patrouillées par des milices privées lourdement armées, et on ne peut y résider que si sa candidature est acceptée par l'ensemble de la communauté. On ne fait pas de périphrases pour justifier l'existence de ces enclaves: l'homme qui a réussi n'a pas à vivre dans la crainte de tout perdre, de ne pas jouir de la vie, de ne pas vivre comme il l'entend. L'homme qui a réussi ne doit rien à personne. Sa réussite l'exclut du monde où règnent la maladie, la misère et la violence. Il ne fait pas partie de cette humanité et il fait tout pour s'en protéger.
***
Gil Courtemanche - Journaliste et écrivain
Selon le Haut Commissariat aux réfugiés des Nations unies, le nombre de réfugiés a augmenté de 15 % en 2006. Ils sont 1,5 million d'Irak à avoir pris les chemins qui mènent à la Jordanie et à la Syrie, plusieurs centaines de milliers à avoir quitté le Darfour pour le Tchad ou la République centre-africaine. Et il y a ceux qu'on ne nomme pas, qu'on voit parfois à la télévision, qui quittent les côtes du Sénégal pour les îles Canaries, qui s'embarquent sur des esquifs, des canots pneumatiques et qui tentent de traverser du Maroc ou de la Libye vers l'Espagne. Leurs cadavres tordus s'étendent parfois sur des plages paisibles ou se fracassent sur des rochers pointus. Du Pakistan sont revenus heureux et pleins d'espoir des centaines de milliers d'Afghans, attirés par les promesses de paix depuis la chute des talibans. Des Kurdes de la Turquie ne choisissent pas le Kurdistan irakien, pourtant pratiquement autonome, pays relativement pacifique dans le pays irakien. Ils ne sont pas attirés par Mossoul. Ils traversent le Bosphore et tentent de se glisser dans la foule anonyme européenne.
Ils viennent de partout et nul n'est terroriste. Du Mali et du Tchad, de la Turquie, du Myanmar, du Pakistan, du Sri Lanka. Ils arpentent la planète à la recherche de filières secrètes qui leur ouvriront, non pas les portes du bonheur, mais celles de la dignité. On les retrouve en Albanie tentant de traverser vers l'Italie. Ils vivotent dans la clandestinité en Espagne, en Serbie, en Allemagne. Les plus chanceux, c'est-à-dire les plus riches et les mieux instruits, font la ligne devant les ambassades canadiennes ou américaines de ces pays. Ils accumulent des points devant des fonctionnaires impassibles et attendent plusieurs mois ou des années pour apprendre leur libération ou leur emprisonnement. Puisqu'ils ont quelques moyens, ils ne meurent pas dans leur prison, mais ils y souffrent et y pleurent. Ils ne sont pas heureux. Le bonheur n'est pas inscrit dans la Charte des droits de l'homme. L'humain a le droit au logement, à l'alimentation, à l'éducation. Il est protégé contre toutes les formes de discrimination, comme les enfants sont interdits d'exploitation, mais lorsque l'humain cherche un lieu où il peut vivre de ces droits, il doit franchir des frontières impénétrables. L'homme pauvre du Sud qui veut être libre et atteindre le bonheur qu'il imagine est condamné à la clandestinité et à la criminalité. C'est un triste paradoxe. [...]
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Youssef, qui vit dans un village à cent kilomètres de Niamey, a vu depuis tout petit le sable avancer. Il adore le sable et s'y roule après s'être aspergé d'eau pour montrer comment son corps brun devient doré. Il faisait cela quand il était petit et rieur. Maintenant, il regarde le sable avancer au point qu'il atteint maintenant son lit au fond de la case qu'il habite avec ses sept frères et soeurs, sa grand-mère et ses deux parents. Les vaches maigrissent, et le prix qu'on peut en tirer au marché ne vaut même plus la peine de les y amener. Le puits du village est sec. Il faut marcher six kilomètres pour aller quérir de l'eau. Les aînés se demandent s'il ne faut pas déménager.
Plus rien ne pousse, les pâturages sont trop éloignés.
Youssef, qui est un garçon fier et fort, bâti comme un arbre qui résiste aux tempêtes, s'obstine à piocher et à arroser un petit lopin de terre qui lui donne parfois quelques oignons et des haricots minuscules. Youssef a fréquenté l'école primaire d'un village voisin qui a fermé faute d'élèves. La sécheresse a convoqué tous les enfants aux champs. De tout le village, il est le seul à savoir lire et surtout à s'exprimer correctement en français. C'est lui que les aînés ont choisi pour sauver le village. Ça n'a pas été facile, car il est le plus vaillant et aussi le plus généreux. Ce n'est pas sous un baobab que les vieux sages ont palabré, car le grand arbre du village est devenu rachitique et ne fournit plus l'ombre indispensable à de longues discussions. Ils l'ont fait dans une grande case fumante. Ça n'a pas été facile de recueillir les mille euros, mais avec les villages environnants et quelques cousins éloignés qui gagnaient un peu leur vie à Niamey, ils y sont parvenus.
Youssef, en allant travailler en Europe, sauvera le village. Une forme d'invasion économique pour cause de survie locale. Youssef ne part pas pour devenir riche, pour nous dérober nos emplois. Youssef entre dans le monde de la clandestinité et de la criminalité pour que son village ne meure pas. Là-bas en Europe,
il gagnera beaucoup d'argent qu'il fera parvenir chez lui. Ils sont si peu nombreux, ceux qu'on appelle les réfugiés économiques, à vouloir s'acheter une auto, posséder un pavillon ou un appartement, des vêtements qui ne sont pas d'occasion, à partir seulement pour conquérir le bonheur de la consommation. On choisit rarement l'exil et le risque de la mort pour des breloques et la pacotille de la civilisation de consommation.
On lui a fait une fête avec le peu qu'on avait, mais il s'est dit qu'on avait mis beaucoup dans les écuelles. Un cousin de Niamey lui a apporté un veston et un pantalon des années 1980, comme on en trouve dans les marchés africains, qui sont les dépotoirs de nos modes successives. Il les a mis dans un sac Nike des années 1990, avec quelques effets personnels, la brosse à dents, un stylo, une photo de la famille, un cahier et des enveloppes pour écrire des lettres, quelques paires de chaussettes et un savon.
Au Bar des sportifs, ils sont une dizaine à vouloir tenter l'aventure. Certains l'ont déjà fait plusieurs fois. Youssef les a interrogés longuement, des heures et des heures. Il a pris des notes, réfléchi sur les chemins et les moyens. Il a rapidement éliminé le chemin du Sénégal et des esquifs qui mènent aux Canaries. Il n'a jamais vu la mer. Il ne sait pas nager, il n'aime pas l'eau et il lui semble d'après la télé que c'est la route la plus meurtrière. Il a vu un reportage à TV5 sur les jeunes Marocains qui tentent de s'accrocher aux essieux des camions qui partent de La Ciotat sur les traversiers en direction de l'Espagne. Il ne se voit pas courir comme un ado après un camion pendant que des policiers marocains courent pour les rejoindre et que tous ou presque sont repris. Après avoir beaucoup parlé, discuté, évalué, Youssef choisit de se rendre en Libye et de tenter la courte traversée de Tripoli jusqu'aux îles italiennes de Lipari. Dans les reportages, les Italiens semblent gentils et accueillants. Ce n'est pas une route facile, selon les cartes.
Arrêt sur image de Youssef qui marche dans une tempête de sable et qui a dû donner cinquante euros à un chamelier qui prétend se diriger vers la Libye. Sur les plages de Miami et de Fort Lauderdale, la population, les députés, les télés accueillent glorieusement de petits bateaux qui s'échouent et qui dégorgent de Cubains triomphants. Ils étaient tous plus riches que Youssef, mais ils choisissent la liberté contre le mal castriste, ce sont des héros à qui on tend des couvertures, des victuailles. On les conduit dans des camps bien équipés, on les nourrit, on les soigne même s'ils sont en bonne santé, car le système de santé cubain est bien plus efficace que le système américain. Réfugiés de la liberté.
Arrêt sur image encore. Les mêmes petits bateaux, les mêmes garde-côtes, mais ce sont des Haïtiens qui débarquent ou dont on découvre les cadavres qui roulent sur les plages policées de Key West. Personne pour les accueillir sinon des policiers et des prisons. Les Cubains incarnent la liberté, les Haïtiens annoncent la criminalité. Dans l'échelle des réfugiés, il faut aussi venir de la bonne dictature, celle que le pays d'accueil veut détruire. Les Cubains vivent en dictature, mais ils ont accès à l'école, à l'hôpital. Les Haïtiens et les Mexicains ne connaissent même pas l'aspirine gratuite, mais quand ils se présentent aux portes du paradis de la liberté, on les enferme et les retourne chez eux.
C'est comme Youssef, qui ne vient pas de la Somalie ou qui ne se bat pas pour Salman Rushdie au Pakistan, qui ne connaît de l'islam que les cinq prières et qui a depuis longtemps oublié la polygamie, car pour avoir plusieurs femmes, il faut assurer leur subsistance. La polygamie meurt avec la désertification. Youssef, avant même d'entreprendre son voyage de sauveur, est un homme traqué. Comme des milliers de ses semblables, il brille comme un petit point sur l'écran radar des grandes agences de sécurité. On l'attend de pied ferme, on tend des pièges tout comme s'il était un terroriste ou un passeur de drogue. Au large du Sénégal, une armada de navires de guerre français et espagnols patrouille pour intercepter les pirogues et les barques chargées de Youssef qui veulent atteindre les Canaries, territoire espagnol. On appelle cela une frontière avancée, une sorte de frontière préventive. En Méditerranée, ce sont des vedettes rapides espagnoles ou italiennes qui tentent sans succès d'empêcher Tchadiens, Nigériens, Sénégalais, Albanais d'aborder les côtes de la terre promise. Si on veut à tout
prix empêcher ces petits poissons maigrelets de venir frayer dans nos eaux, c'est bien pour une raison. Ils menacent l'équilibre écologique de nos eaux riches. Ce sont des espèces parasites étrangères, des prédateurs voraces et sans scrupules qui risquent de détruire la stabilité et la pureté du milieu comme ces moules tigrées qui ont emprunté des carlingues de navires asiatiques pour venir peupler les Grands Lacs et obstruer les prises d'eau des municipalités riveraines. Ce sont des corps étrangers, des virus.
Nous ne le disons pas souvent ainsi, mais certains le font, comme Le Pen, Berlusconi, Sarkozy, Bush, pas nécessairement toujours dans ces mots, mais toujours dans ce sens. Alors, en même temps que les pays riches parlent d'ouverture pour les denrées et les services, ils installent la fermeture pour les humains. La démarche européenne et celle des USA à cet égard ressemblent étrangement à toutes ces communautés de riches qui foisonnent aux États-Unis. Ce sont des enclaves ceinturées par des murs de protection, patrouillées par des milices privées lourdement armées, et on ne peut y résider que si sa candidature est acceptée par l'ensemble de la communauté. On ne fait pas de périphrases pour justifier l'existence de ces enclaves: l'homme qui a réussi n'a pas à vivre dans la crainte de tout perdre, de ne pas jouir de la vie, de ne pas vivre comme il l'entend. L'homme qui a réussi ne doit rien à personne. Sa réussite l'exclut du monde où règnent la maladie, la misère et la violence. Il ne fait pas partie de cette humanité et il fait tout pour s'en protéger.
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