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    Libre opinion - Les sens d’une contestation multiforme

    21 octobre 2011 |Yolande Cohen - Historienne à l’UQAM | Actualités internationales
    Depuis un mois, des jeunes gens, pour la plupart diplômés et sous-employés, se sont donné le mot (par les médias sociaux, les pétitions en ligne et le tam-tam planétaire) pour protester contre les requins de la finance (1 %) qui ont spolié les 99 % de la population. Bien des observateurs de ces premières semaines de camping urbain furent totalement décontenancés tant par la forme que par la nature de cette contestation.

    Le sit-in dans un parc à Wall Street est emblématique des modes de vie et d’expression privilégiés par les manifestants, chacun à sa manière, mais tous ensemble. À Montréal, où ils campent square Victoria, en face de la Bourse, et au cours du défilé festif qui s’est spontanément organisé dans la rue Sainte-Catherine samedi dernier, on a pu décoder les principes qui les guident et les perspectives qui les animent.

    Leurs slogans, souvent des trouvailles, griffonnés sur des bouts de carton, allient candeur et radicalité. Déclinés en plusieurs langues pour rejoindre la troupe mondiale des indignados, ils résument leur état d’esprit du moment: «Fuck the capitalism», «Never buy a mutual fund», «Quel prix pour nos vies?», «Partage plus équitable pour tous, à bas les bandits sans visage!», «Be excellent with each other», «Cela fait trente ans que j’attends», «Freinons la croissance économique avant la collision fatale», etc.

    Outre le refus d’un capitalisme sauvage et de ses méfaits, en particulier l’accroissement des inégalités sociales, l’expression de la révolte est d’autant plus mesurée qu’elle est profondément ressentie. C’est le sens du message qui semble commun à la plupart des mouvements actuels: «Classe moyenne en colère!» L’admission tranquille voulant que quelque chose ne marchera pas pour eux dans ce monde provoque certainement leur colère. Ils se sentent floués et le disent calmement, comme si cette réalité avait finalement pris ancrage dans leur vie.

    Le mythe américain, le rêve capitaliste d’une croissance sans limite avaient déjà largement été écornés lors des précédentes crises économiques. Toutefois, la foi de la classe moyenne en la possibilité de profiter d’une part de la richesse faisait littéralement marcher la consommation et l’économie. Or, cette foi est largement ébranlée, et ce sont les enfants des classes moyennes qui aujourd’hui se retrouvent sur le front d’une lutte de classes d’un nouveau type. Ils n’ont plus l’espoir d’accéder à un mode de vie et de consommation qu’ils n’envisagent d’ailleurs pas comme un idéal! Et c’est en cela que leur mouvement traduit un message radicalement différent de celui de leurs prédécesseurs, altermondialistes, contestataires grecs ou soixante-huitards, même si ces derniers sont prompts à s’y projeter.

    L’utopie véhiculée par le mouvement, qui le 15 octobre est devenu mondial, est autant dans le mode de vie alternatif (cuisine bio, respect de la nature et de l’écologie, nettoyage du terrain où l’on se trouve, répartition égalitaire des tâches entre les sexes, transport en vélo, amour et compassion, etc.), que dans le refus d’utiliser les vieilles méthodes de contestation révolutionnaire. Rien de plus différent des mouvements qui ont été tour à tour évoqués pour les comparer: printemps arabe, mouvements de contestation des Grecs, indignés espagnols ou mouvements de révolte des années 1960, désormais devenus des références obligées.

    La violence, l’extrémisme même verbal, l’idéologisme des groupuscules semblent totalement absents du registre de pensée et d’action des manifestants! Des revendications, mais à peine audibles, ou en tout cas inaudibles pour ceux qui attendaient que la contestation vise le pouvoir politique et qu’elle se pare des habits partisans…

    Elle est multiforme, mais se tient loin de la politique politicienne, principale cible de leurs quolibets! Et si l’on se plaît à observer que les premiers moments de protestation furent sages et ordonnés, un mois plus tard, force est de constater qu’ils le sont encore et que sont respectées les grandes règles de la vie en commun, telles qu’ils veulent les redéfinir. Car ce qui est visé, c’est bien cela: changer la vie, en commençant par les petites choses de la vie quotidienne, rééquilibrer les relations entre les sexes et entre les classes, arrêter la consommation effrénée, redéfinir les rapports des humains à la nature, et faire contrepoids au pouvoir de quelques-uns par le pouvoir du nombre! Une vraie leçon de démocratie en somme.

    Et pour ceux qui ne peuvent toujours pas concevoir de mouvement de contestation qu’en rapport à l’abécédaire révolutionnaire du siècle précédent, le changement de registre s’impose. Tout de suite après Mai 68, Foucault considérait que la société occidentale était entrée dans une ère postévolutionnaire: s’il y a eu un événement majeur dans les années 1970, pensait-il, c’est bien la disparition de la révolution. Ce mouvement en est encore la preuve vivante. Il porte bien haut leur espoir de voir la société se réformer en profondeur pour leur faire une place, la place qu’ils sont en train de définir collectivement.

    ***

    Yolande Cohen - Historienne à l’UQAM
     
     
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