Afrique - La paix des frontières Cameroun-Nigeria
Quand le droit prévaut sur la barbarie et la diplomatie sur l'affrontement
Jean-Louis Roy - Chercheur invité au Centre de recherche en droit public de l'Université de Montréal
29 août 2011
Actualités internationales
Les nouvelles d'Afrique sont rarement favorables. Celles qui nous sont venues le mois dernier de la Commission mixte Nigeria-Cameroun le sont. Depuis plus d'une décennie, les deux pays sont engagés dans une extraordinaire entreprise: délimiter conjointement, précisément et finalement le tracé de la frontière de près de 2000 kilomètres qui les lie et les sépare tout à la fois. Sans dissimuler les étapes qui restent à franchir, les membres de la Commission et ceux de la sous-commission des frontières ont fait état de l'avancement considérable de leurs travaux de titans.
Dans un territoire inhospitalier, montagneux puis plat, fait de grandes étendues d'eau, de denses forêts tropicales, d'îles à demi inondées et de marécages, une équipe de géographes et de juristes camerounais et nigérians, assistée de techniciens des Nations unies, établissent, mètre par mètre, un tracé consensuel. Jeeps, avions, pneumatiques et hautes bottes les amènent dans des mondes qui parfois n'ont jamais été visités. Ils explorent le territoire réel et tiennent compte des savoirs locaux. Ils consultent des cartes établies par les colonisateurs il y a plus d'un siècle et se penchent sur des photos satellites dont la précision est «effarante», me confiait un juriste camerounais membre de cette équipe au mandat extraordinaire.
En cause, la paix des frontières là où, historiquement, se tenaient en embuscade ou se déchaînaient des forces antagonistes prêtes à tout entreprendre, guerres, rapts, destructions, pour défendre «leurs frontières».
Tout pour éviter la guerre
Le conflit qui opposait le Nigeria et le Cameroun aura duré près d'un siècle. Il a connu dans les années 90 une recrudescence qui aurait pu conduire les deux pays à une guerre totale. Au coeur des différends, le contrôle de la région et de la péninsule de Bakassi et la région contestée du lac Tchad, quelques dizaines de kilomètres carrés, un littoral et un espace marin que l'on sait aujourd'hui regorger de richesses: pétrole et gaz estimés à 10 % des réserves mondiales et mer foisonnante de poissons de toutes espèces sans oublier l'intérêt d'un accès élargi à l'Atlantique. Un conflit comme tant d'autres voués à durer indéfiniment et à provoquer les pires conflagrations. Or, dans ce cas, c'est le droit qui prévaut sur la barbarie, la diplomatie sur l'affrontement.
En s'adressant à la Cour internationale de Justice en 1994 pour lui demander de dire le droit concernant la possession de la région de Bakassi et de préciser le tracé de la frontière terrestre et maritime entre les deux pays, le Cameroun changeait la donne inexorablement. En gérant la décision de la Cour intervenue en 2002 et qui lui était favorable avec patience et habileté, le président Paul Biya et la diplomatie camerounaise défendaient certes les intérêts de leur pays, mais ils oeuvraient aussi pour la paix dans cette Afrique centrale par ailleurs fragilisée par de terribles conflits.
Perdante, la partie nigériane dut composer avec une opinion publique et certaines de ses institutions, dont le Sénat, heurtées par la décision du tribunal international. Le président Obasanjo a cédé, par moments, à la rhétorique négativiste. Cependant, dans la durée, il respecte la décision de la Cour internationale et voit à sa difficile mise en oeuvre pour son pays. En effet, le Nigeria est appelé à retirer son administration civile, ses forces militaires et à transférer son autorité à celles du Cameroun. Ces étapes sont aujourd'hui franchies. On évoque même des entreprises conjointes des deux anciens ennemis dans la région de Bakassi, et notamment dans le secteur du pétrole.
Imaginer l'avenir autrement
Dans l'intervalle, l'équipe de géographes et de juristes camerounais et nigérians, assistée de techniciens des Nations unies et d'informateurs locaux, continue sa longue marche afin de compléter un tracé qui concrétise la décision de la Cour et obtienne l'aval durable d'Abuja et de Yaoundé. En pensant à eux avec sympathie, on a envie de leur dire familièrement: encore un petit effort et vous aurez aussi inscrit la paix durablement sur vos terres et abouti là où tant d'autres ont échoué dans des tâches comparables.
Leur réussite leur appartiendra en propre compte tenu de la difficulté de leur mission. Mais elle sera aussi celle du système onusien, de sa Cour internationale de justice et de son Secrétariat général, celle aussi de la diplomatie des deux pays en cause et notamment du Cameroun. Cette dernière a refusé de penser l'avenir en termes d'opposition irréductible et a préféré l'imaginer autrement. Si les nouvelles d'Afrique sont rarement favorables, celles qui nous sont venues le mois dernier de la Commission mixte Nigeria-Cameroun le sont incontestablement.
***
Jean-Louis Roy - Chercheur invité au Centre de recherche en droit public de l'Université de Montréal
Dans un territoire inhospitalier, montagneux puis plat, fait de grandes étendues d'eau, de denses forêts tropicales, d'îles à demi inondées et de marécages, une équipe de géographes et de juristes camerounais et nigérians, assistée de techniciens des Nations unies, établissent, mètre par mètre, un tracé consensuel. Jeeps, avions, pneumatiques et hautes bottes les amènent dans des mondes qui parfois n'ont jamais été visités. Ils explorent le territoire réel et tiennent compte des savoirs locaux. Ils consultent des cartes établies par les colonisateurs il y a plus d'un siècle et se penchent sur des photos satellites dont la précision est «effarante», me confiait un juriste camerounais membre de cette équipe au mandat extraordinaire.
En cause, la paix des frontières là où, historiquement, se tenaient en embuscade ou se déchaînaient des forces antagonistes prêtes à tout entreprendre, guerres, rapts, destructions, pour défendre «leurs frontières».
Tout pour éviter la guerre
Le conflit qui opposait le Nigeria et le Cameroun aura duré près d'un siècle. Il a connu dans les années 90 une recrudescence qui aurait pu conduire les deux pays à une guerre totale. Au coeur des différends, le contrôle de la région et de la péninsule de Bakassi et la région contestée du lac Tchad, quelques dizaines de kilomètres carrés, un littoral et un espace marin que l'on sait aujourd'hui regorger de richesses: pétrole et gaz estimés à 10 % des réserves mondiales et mer foisonnante de poissons de toutes espèces sans oublier l'intérêt d'un accès élargi à l'Atlantique. Un conflit comme tant d'autres voués à durer indéfiniment et à provoquer les pires conflagrations. Or, dans ce cas, c'est le droit qui prévaut sur la barbarie, la diplomatie sur l'affrontement.
En s'adressant à la Cour internationale de Justice en 1994 pour lui demander de dire le droit concernant la possession de la région de Bakassi et de préciser le tracé de la frontière terrestre et maritime entre les deux pays, le Cameroun changeait la donne inexorablement. En gérant la décision de la Cour intervenue en 2002 et qui lui était favorable avec patience et habileté, le président Paul Biya et la diplomatie camerounaise défendaient certes les intérêts de leur pays, mais ils oeuvraient aussi pour la paix dans cette Afrique centrale par ailleurs fragilisée par de terribles conflits.
Perdante, la partie nigériane dut composer avec une opinion publique et certaines de ses institutions, dont le Sénat, heurtées par la décision du tribunal international. Le président Obasanjo a cédé, par moments, à la rhétorique négativiste. Cependant, dans la durée, il respecte la décision de la Cour internationale et voit à sa difficile mise en oeuvre pour son pays. En effet, le Nigeria est appelé à retirer son administration civile, ses forces militaires et à transférer son autorité à celles du Cameroun. Ces étapes sont aujourd'hui franchies. On évoque même des entreprises conjointes des deux anciens ennemis dans la région de Bakassi, et notamment dans le secteur du pétrole.
Imaginer l'avenir autrement
Dans l'intervalle, l'équipe de géographes et de juristes camerounais et nigérians, assistée de techniciens des Nations unies et d'informateurs locaux, continue sa longue marche afin de compléter un tracé qui concrétise la décision de la Cour et obtienne l'aval durable d'Abuja et de Yaoundé. En pensant à eux avec sympathie, on a envie de leur dire familièrement: encore un petit effort et vous aurez aussi inscrit la paix durablement sur vos terres et abouti là où tant d'autres ont échoué dans des tâches comparables.
Leur réussite leur appartiendra en propre compte tenu de la difficulté de leur mission. Mais elle sera aussi celle du système onusien, de sa Cour internationale de justice et de son Secrétariat général, celle aussi de la diplomatie des deux pays en cause et notamment du Cameroun. Cette dernière a refusé de penser l'avenir en termes d'opposition irréductible et a préféré l'imaginer autrement. Si les nouvelles d'Afrique sont rarement favorables, celles qui nous sont venues le mois dernier de la Commission mixte Nigeria-Cameroun le sont incontestablement.
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Jean-Louis Roy - Chercheur invité au Centre de recherche en droit public de l'Université de Montréal
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