Au croisement des siècles et des cultures
La culture séfarade marocaine témoigne d'une histoire de cohabitation
Pays de soleil et de saveurs, le Maroc rayonne d'un patrimoine artistique, architectural, naturel et musical qui baigne dans des traditions de danse et de poésie, d'orfèvrerie, d'artisanat ou de cuisine. André Azoulay décrit l'apport séfarade.
Pour prendre le pouls de cet héritage millénaire, on se laissera séduire par la splendeur d'un art musulman d'inspiration arabo-andalouse qui imprègne le pays jusque dans son art de vivre. Palais, mosquées, médinas, médersas ou riads sont autant de trésors architecturaux que recèlent les villes impériales de Fès, Marrakech, Rabat ou Meknès, dont les murs sont imprégnés d'histoire.
Les traditions musicales, éclatées entre différents styles comme le gnawa, le chaâbi, la musique berbère et andalouse, du melhoun au gharnati, font vivre mélodies et poésies héritées d'un autre temps, réminiscences d'une époque lointaine où le poète jouait un rôle de chroniqueur et d'historien de sa tribu.
D'autres joyaux du pays, inscrits au patrimoine culturel immatériel de l'Unesco, portent la mémoire vivante de cette civilisation: la place Jemaa-el-Fna de Marrakech, ainsi que le Moussem de Tantan, rassemblement annuel de nomades du Sahara animé de musique, de joutes de poésie et d'autres traditions orales, auxquels s'ajoutera peut-être le plus ancien des festivals du royaume, le festival des cerises de Sefrou. Un héritage au sein duquel la cuisine a également sa place, inscrite en 2010 au patrimoine immatériel de l'Unesco, autant par son modèle nutritionnel que par l'ensemble du savoir-faire et des pratiques qui l'entourent.
Métissage
Mais ce patrimoine riche et diversifié se caractérise avant tout, selon André Azoulay, conseiller du roi Mohammed VI et président de la Fondation des trois cultures et de la fondation euro-méditerranéenne Anna Lindh, par un métissage qui transgresse les frontières et les époques, leçon de vie et de savoir-vivre. Construite au fil des siècles au croisement des pays et des influences, arabe, berbère, africaine, juive ou européenne, la culture marocaine est, selon lui, «une addition de toutes ces histoires, de toutes ces rencontres».
Au coeur de ce métissage, la culture judéo-marocaine incarne un multiculturalisme qui participe à la richesse du pays. Issue des communautés judéo-andalouses de l'Espagne mauresque venues côtoyer les communautés autochtones judéo-arabes ou berbères, la culture séfarade marocaine témoigne d'une histoire de cohabitation qui a peu d'équivalents à l'échelle mondiale: treize siècles de cohabitation, pendant lesquels la culture juive a façonné une partie de l'histoire du Maroc, s'imprégnant du monde musulman pour donner naissance à une culture originale née d'un mélange de ses différentes influences.
«Le judaïsme est arrivé au Maroc plusieurs siècles avant la civilisation arabo-musulmane. Nous ne sommes pas, et nous ne voulons pas être, amnésiques de ces différentes dimensions, affirme André Azoulay. La rencontre du judaïsme avec toutes ces civilisations est une richesse, comme nous avons été riches de notre rencontre avec la civilisation grecque. Le judaïsme marocain exprime notre pluralité et les valeurs de la Méditerranée.»
Héritage
Cet espace culturel juif marocain a également été, au fil des siècles, l'un des gardiens les plus zélés des vieilles traditions et il perdure dans ses dimensions philosophiques, spirituelles, rituelles ou sociales. L'art, notamment la musique et la poésie mais aussi les objets de culte ou de la vie quotidienne et les pratiques liturgiques, porte le souvenir de cette culture tissée au croisement des traditions juives et musulmanes.
Et l'un des emblèmes de cet héritage pluriel, c'est le festival de musique des Andalousies Atlantiques, à Essaouira, dont l'année 2010 a vu la septième édition, où «s'expriment juifs et musulmans, imams et rabbins sur la même scène, autour de la musique flamenco. Il s'agit d'un navire amiral de tout notre patrimoine culturel», soutient André Azoulay. En cela, la musique, et notamment le matrouz, inspiré de la tradition poétique judéo-arabe, broderie de langues et de musiques écrites à plusieurs mains qui n'hésite pas à faire alterner des vers en hébreu et en arabe, permet de réfléchir à ces patrimoines partagés et à ces cultures métissées.
Création
Mais la culture marocaine, c'est aussi une jeune génération créative et moderne qui pose aujourd'hui sa pierre dans l'édifice de la culture vivante. «Le Maroc brille par sa vitalité culturelle, aussi bien en matière de littérature que de cinéma, de photographie, de danse ou d'arts visuels», souligne André Azoulay.
Selon lui, c'est justement la rencontre de cette création jeune et bien vivante et d'un patrimoine millénaire qui fait la force et l'identité de la culture marocaine. «Si nous sommes si actifs sur la scène de la création contemporaine, c'est parce que nous sommes enracinés dans un patrimoine, avec tout ce que cela nous apporte. Nos oeuvres philosophiques et littéraires écrites il y a 1000 ans ont contribué à la construction de notre histoire et de notre identité, et l'un des atouts de la création marocaine contemporaine, c'est sa faculté de rester fidèle à son patrimoine et d'être consciente de cette richesse.» Une vitalité qui se donne à voir à travers une panoplie de manifestations culturelles, comme le Salon international de l'édition et du livre et le Festival des jeunes talents, d'établissements-phares comme la Bibliothèque nationale de Rabat, ou de grands projets comme ceux du Musée national des arts contemporains ou de l'Institut national supérieur de musique et de chorégraphie.
Selon André Azoulay, ce métissage culturel est également plus qu'une richesse: il fait partie de l'identité du Maroc d'hier et d'aujourd'hui et comporte des conséquences humaines et philosophiques. «Ce qui est important, c'est la permanence, la force de cette diversité culturelle. Nous envoyons à tous ceux qui nous entourent le message de la capacité à additionner les cultures.»
Plus qu'un héritage artistique, ce métissage appelle une façon de vivre et de penser: «Contrairement à une tendance dominante de la peur de l'autre, au Maroc prévaut une logique de l'altérité, constitutive de la société», foyer d'une vie culturelle qui doit «permettre à chacun d'épanouir sa sensibilité, sa spiritualité, tout en restant fidèle à ses racines. L'expression de chacun d'entre nous, dans la société civile, porte la vérité de son histoire, de son origine. L'une des responsabilités de notre époque, c'est le respect et l'écoute mutuelle.»
***
Collaboratrice du Devoir
Pour prendre le pouls de cet héritage millénaire, on se laissera séduire par la splendeur d'un art musulman d'inspiration arabo-andalouse qui imprègne le pays jusque dans son art de vivre. Palais, mosquées, médinas, médersas ou riads sont autant de trésors architecturaux que recèlent les villes impériales de Fès, Marrakech, Rabat ou Meknès, dont les murs sont imprégnés d'histoire.
Les traditions musicales, éclatées entre différents styles comme le gnawa, le chaâbi, la musique berbère et andalouse, du melhoun au gharnati, font vivre mélodies et poésies héritées d'un autre temps, réminiscences d'une époque lointaine où le poète jouait un rôle de chroniqueur et d'historien de sa tribu.
D'autres joyaux du pays, inscrits au patrimoine culturel immatériel de l'Unesco, portent la mémoire vivante de cette civilisation: la place Jemaa-el-Fna de Marrakech, ainsi que le Moussem de Tantan, rassemblement annuel de nomades du Sahara animé de musique, de joutes de poésie et d'autres traditions orales, auxquels s'ajoutera peut-être le plus ancien des festivals du royaume, le festival des cerises de Sefrou. Un héritage au sein duquel la cuisine a également sa place, inscrite en 2010 au patrimoine immatériel de l'Unesco, autant par son modèle nutritionnel que par l'ensemble du savoir-faire et des pratiques qui l'entourent.
Métissage
Mais ce patrimoine riche et diversifié se caractérise avant tout, selon André Azoulay, conseiller du roi Mohammed VI et président de la Fondation des trois cultures et de la fondation euro-méditerranéenne Anna Lindh, par un métissage qui transgresse les frontières et les époques, leçon de vie et de savoir-vivre. Construite au fil des siècles au croisement des pays et des influences, arabe, berbère, africaine, juive ou européenne, la culture marocaine est, selon lui, «une addition de toutes ces histoires, de toutes ces rencontres».
Au coeur de ce métissage, la culture judéo-marocaine incarne un multiculturalisme qui participe à la richesse du pays. Issue des communautés judéo-andalouses de l'Espagne mauresque venues côtoyer les communautés autochtones judéo-arabes ou berbères, la culture séfarade marocaine témoigne d'une histoire de cohabitation qui a peu d'équivalents à l'échelle mondiale: treize siècles de cohabitation, pendant lesquels la culture juive a façonné une partie de l'histoire du Maroc, s'imprégnant du monde musulman pour donner naissance à une culture originale née d'un mélange de ses différentes influences.
«Le judaïsme est arrivé au Maroc plusieurs siècles avant la civilisation arabo-musulmane. Nous ne sommes pas, et nous ne voulons pas être, amnésiques de ces différentes dimensions, affirme André Azoulay. La rencontre du judaïsme avec toutes ces civilisations est une richesse, comme nous avons été riches de notre rencontre avec la civilisation grecque. Le judaïsme marocain exprime notre pluralité et les valeurs de la Méditerranée.»
Héritage
Cet espace culturel juif marocain a également été, au fil des siècles, l'un des gardiens les plus zélés des vieilles traditions et il perdure dans ses dimensions philosophiques, spirituelles, rituelles ou sociales. L'art, notamment la musique et la poésie mais aussi les objets de culte ou de la vie quotidienne et les pratiques liturgiques, porte le souvenir de cette culture tissée au croisement des traditions juives et musulmanes.
Et l'un des emblèmes de cet héritage pluriel, c'est le festival de musique des Andalousies Atlantiques, à Essaouira, dont l'année 2010 a vu la septième édition, où «s'expriment juifs et musulmans, imams et rabbins sur la même scène, autour de la musique flamenco. Il s'agit d'un navire amiral de tout notre patrimoine culturel», soutient André Azoulay. En cela, la musique, et notamment le matrouz, inspiré de la tradition poétique judéo-arabe, broderie de langues et de musiques écrites à plusieurs mains qui n'hésite pas à faire alterner des vers en hébreu et en arabe, permet de réfléchir à ces patrimoines partagés et à ces cultures métissées.
Création
Mais la culture marocaine, c'est aussi une jeune génération créative et moderne qui pose aujourd'hui sa pierre dans l'édifice de la culture vivante. «Le Maroc brille par sa vitalité culturelle, aussi bien en matière de littérature que de cinéma, de photographie, de danse ou d'arts visuels», souligne André Azoulay.
Selon lui, c'est justement la rencontre de cette création jeune et bien vivante et d'un patrimoine millénaire qui fait la force et l'identité de la culture marocaine. «Si nous sommes si actifs sur la scène de la création contemporaine, c'est parce que nous sommes enracinés dans un patrimoine, avec tout ce que cela nous apporte. Nos oeuvres philosophiques et littéraires écrites il y a 1000 ans ont contribué à la construction de notre histoire et de notre identité, et l'un des atouts de la création marocaine contemporaine, c'est sa faculté de rester fidèle à son patrimoine et d'être consciente de cette richesse.» Une vitalité qui se donne à voir à travers une panoplie de manifestations culturelles, comme le Salon international de l'édition et du livre et le Festival des jeunes talents, d'établissements-phares comme la Bibliothèque nationale de Rabat, ou de grands projets comme ceux du Musée national des arts contemporains ou de l'Institut national supérieur de musique et de chorégraphie.
Selon André Azoulay, ce métissage culturel est également plus qu'une richesse: il fait partie de l'identité du Maroc d'hier et d'aujourd'hui et comporte des conséquences humaines et philosophiques. «Ce qui est important, c'est la permanence, la force de cette diversité culturelle. Nous envoyons à tous ceux qui nous entourent le message de la capacité à additionner les cultures.»
Plus qu'un héritage artistique, ce métissage appelle une façon de vivre et de penser: «Contrairement à une tendance dominante de la peur de l'autre, au Maroc prévaut une logique de l'altérité, constitutive de la société», foyer d'une vie culturelle qui doit «permettre à chacun d'épanouir sa sensibilité, sa spiritualité, tout en restant fidèle à ses racines. L'expression de chacun d'entre nous, dans la société civile, porte la vérité de son histoire, de son origine. L'une des responsabilités de notre époque, c'est le respect et l'écoute mutuelle.»
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Collaboratrice du Devoir








