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    Barrières, murs et frontières - Les démocraties emmurées

    17 mai 2011 |Évelyne Ritaine et Élisabeth Vallet | Actualités internationales
    Photo: Illustration: Christian Tiffet
    L'annonce, en janvier 2011, par la Bulgarie et la Grèce de leur volonté d'ériger, l'une pour des raisons sanitaires, l'autre pour des motifs migratoires, un mur entre elles et la Turquie est le symbole d'un phénomène qui ne cesse de prendre de l'ampleur: il y a toujours plus de murs frontaliers dans un monde globalisé. Il est plus paradoxal encore qu'aujourd'hui, les États érigeant des murs, des blindages à leurs frontières, soient également des régimes démocratiques. En effet, les frontières blindées sont démocratiquement votées, elles sont populaires dans les opinions publiques, elles font l'objet d'investissements publics considérables. Comment comprendre cet étrange paradoxe de la production de politiques de repli par la démocratie?

    Le désordre qui règne actuellement dans l'Union européenne (UE) est révélateur de ces contradictions. L'UE et les États qui la composent soutiennent les mouvements de démocratisation dans le Maghreb et le Machrek. Ils s'affolent cependant des flux de migrants qui, à la faveur de ces événements, ont débarqué sur l'île de Lampedusa, au sud de l'Italie, et souhaitent s'installer un peu partout en Europe, plus particulièrement en France. L'Italie, la France et la Commission européenne sont en désaccord sur l'attitude à avoir face à ces arrivées. Il est question d'une redéfinition de la gouvernance de l'accord de Schengen (qui fonde l'espace de libre-circulation entre pays européens) et de la possibilité de restaurer temporairement le contrôle aux frontières intérieures de cet espace.

    Certains acteurs politiques ont pris des positions radicales sur ce thème. Les partis extrémistes (comme la Lega Nord en Italie et le Front national en France) crient à l'invasion; les responsables gouvernementaux prétendent qu'il est nécessaire de rétablir l'ordre public. Or, officiellement, la Méditerranée est une mer blindée, protégée par les opérations de l'agence européenne de gestion des frontières (Frontex), par le très sophistiqué système de surveillance électronique espagnol (SIVE) et par les différents corps de sécurité aux frontières des États.

    De deux choses l'une: soit il y a vraiment péril, et ce déploiement de moyens de contrôle n'est qu'une gesticulation politique, incapable de maîtriser cet espace maritime; soit le risque est surévalué par les politiques. Comme dans tous les pays, en effet, l'immigration clandestine en Europe est surtout alimentée par le flot de ceux qui demeurent après l'expiration de leur visa (les overstayers) bien plus que par ceux qui risquent leur vie pour passer en force. Les passages clandestins sont surtout générés par les incohérences des politiques d'immigration dans les États européens, et par l'absence d'une politique d'immigration communautarisée.

    Blindage des démocraties


    En fait, les démocraties européennes, dans leur fantasme de blindage, parlent de tout à fait autre chose. Elles expriment leur incertitude dans un monde globalisé, leur crainte de l'altérité, leur crainte d'une perte identitaire. Ces représentations de peur et de repli ont été alimentées, depuis une vingtaine d'années, par la montée des tendances populistes dans tous les pays européens. Au lieu de reconnaître le besoin (économique et démographique) d'immigration dans un continent vieillissant, ces acteurs politiques ont entretenu la peur de l'Étranger, sous la forme de la menace de dilution démographique et du refus du métissage culturel.

    En Europe, l'appréhension de l'Autre est matérialisée par la barrière qui cerne les enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla au Maroc. Amorcée en 1993 pour enrayer l'immigration illégale, la sécurité de ces enceintes a été renforcée lorsqu'en 2005, plus de 700 immigrants venus d'Afrique subsaharienne ont tenté d'escalader la clôture de Melilla au moyen d'échelles de fortune — 14 d'entre eux ayant été tués durant l'affrontement avec les forces de l'ordre. Doublée, puis triplée, élevée de trois à six mètres, la barrière qui entoure ces territoires symbolise cet «encastellement» de l'Union européenne.

    Elle trouve également sa traduction dans le mur qui ne cesse de s'allonger autour de l'Inde, notamment le long de sa frontière avec le Bangladesh. L'Inde fait partie de ces démocraties qui cherchent à s'emmurer pour limiter les flux migratoires, prise dans une forme de quête identitaire alimentée par les partis nationalistes. L'arrivée au pouvoir du Bharatiya Janata Party et la place importante du Shiv Sena à compter du milieu des années 1990, deux partis nationalistes axés sur l'identité indienne et hindoue, constituent le point d'orgue du phénomène. Le vocable sur l'immigration bangladaise glisse lentement de la notion de «réfugiés» vers celle d'«infiltrateurs» et, dans le discours des nationalistes au pouvoir, les murs (le long des frontières avec le Pakistan, la Birmanie et le Bangladesh) deviennent les remparts de l'intégrité et de l'identité indienne, face à la présumée hémorragie migratoire et au risque terroriste.

    Question de l'identité

    C'est également dans cet esprit que s'inscrit désormais le mur que les États-Unis continuent d'élever le long de leur frontière avec le Mexique, logique incarnée par les écrits de Samuel Huntington (Who are we? Qui sommes-nous?) qui posent justement la question de l'identité des États-Unis, pourtant terre d'immigration, face à son évolution démographique. Alors que seul le tiers de la frontière mexicano-américaine est muré ou clôturé, la crispation identitaire de l'Arizona, symbolisée par la loi antimigratoire SB 1070 adoptée il y a un an, fait la démonstration d'un repli important des Américains sur leur territoire, attitude qui contraste singulièrement avec le mythe du melting pot qui appartient aux grands récits fondateurs des États-Unis.

    Conçu dans des conditions historiques très différentes, le mur israélien finit par exprimer le même genre de crispation. Son origine est marquée par un souci sécuritaire: le projet d'origine est porté par l'armée israélienne en réponse aux vagues d'attentats suicides en Israël. Au fil des années, sa fonction est devenue de plus en plus politique. En se démultipliant en de multiples dispositifs de contrôle territoriaux en Cisjordanie, autour des colonies israéliennes, il sert à maintenir sous contrôle la population palestinienne.

    En séparant les populations israélienne et palestinienne, il exprime l'échec du processus de paix fondé sur le projet d'un seul État pour deux peuples. La crainte de la dilution démographique, les populations arabes étant à terme majoritaires dans cette zone, s'exprime dans le fait que beaucoup d'Israéliens ne conçoivent pas de maintenir leur identité dans un État qui ne serait pas défini comme juif. Le refus de l'altérité s'exprime ici dans un emmurement réciproque: emmurer les Palestiniens emmure la société israélienne elle-même. Comble du paradoxe, ce mur, déclaré illégal par les instances internationales, peut être démocratiquement attaqué en justice devant les tribunaux israéliens!

    Tout mur signe un échec, celui de la confiance en soi et de la capacité d'adaptation. Pour les démocraties contemporaines, le mur est aussi un risque politique, celui de l'abandon, au nom de l'impératif sécuritaire, de bien des libertés publiques, pour ceux du dehors, mais aussi pour ceux du dedans.

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    Les auteures participent au colloque Barrières, murs et frontières organisé aujourd'hui et demain à l'UQAM (www.dandurand.uqam.ca/murs).

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    Demain: Des murs invisibles à la frontière banglado-indienne

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    Évelyne Ritaine - Directrice de recherche à la Fondation nationale des sciences politiques à Sciences Po Bordeaux

    Élisabeth Vallet - Directrice de recherche à la Chaire Raoul-Dandurand de l'UQAM. Premier de deux textes












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