Ignatieff, le maître d'hôtel de la Maison-Blanche?
Durant les deux décennies de ma collaboration avec la presse canadienne, j'ai évité, autant que je me souvienne, toute discussion de la politique intérieure de mes voisins. J'ai toujours peur de cracher dans la soupe, alors que mes hôtes dans les salles de rédaction m'ont généreusement invité à table pour commenter la politique mondiale sans jamais me couper la parole.
Cela dit, le statut de Michael Ignatieff à la tête du Parti libéral dans les élections parlementaires m'a fait remettre en question ma position de non-intervention journalistique dans les affaires internes du Canada.
Depuis le lancement de la campagne frauduleuse de propagande américano-britannique en août 2002, je me suis opposé à l'invasion et à l'occupation de l'Irak, maintenant vues par la plupart comme une décision catastrophique de George W. Bush et de Tony Blair. Cent mille morts irakiens plus tard, ainsi que plus de quatre millions de réfugiés, dont deux à l'extérieur du pays (sans parler des milliers de morts et de mutilés anglo-américains), nous voilà devant un bilan plutôt mauvais du côté «humanitaire». Du point de vue de la realpolitik, on peut également s'inquiéter devant un Iran intolérant et belliqueux, rendu plus fort grâce à ses relations amicales avec la nouvelle majorité chiite qui prétend gouverner l'Irak républicain sous l'égide de l'armée américaine.
Toutefois, inculper uniquement les hommes d'État pour cette débâcle est trop facile. Bush, Rumsfeld, et Wolfowitz méritent l'opprobre, bien sûr, mais on ne sait pas à quel point le soutien de l'intelligentsia a fait avancer la cause du «nation building» en Irak. Comme l'a écrit Eric Foner, peut-être le plus grand historien américain de nos jours, «historiquement, nos intellectuels ont été les serviteurs, pas les critiques du pouvoir». En janvier 2003, de son perchoir du Carr Center pour les droits de l'homme à l'Université Harvard, Ignatieff a agi comme un véritable maître d'hôtel auprès de la Maison-Blanche.
Reprenons son célèbre essai du New York Times Magazine titré «Le Fardeau», dans lequel Ignatieff a devancé tous ses concurrents universitaires pour les faveurs de l'administration Bush. Au cours de cet étalage de bêtises prétentieuses et verbeuses, on trouve d'abord le professeur d'histoire bouche bée devant l'Amérique la magnifique, un pays qui «remplit les coeurs et les cerveaux d'une planète entière de ses rêves et de ses désirs» — une nation qui constitue «une nouvelle invention dans les annales de la science politique, un empire allégé, une hégémonie globale dont les notes d'agrément sont les marchés libres, les droits de l'homme et la démocratie, appliqués par la force militaire la plus redoutable que le monde ait jamais connue».
Philosophe pensif, Ignatieff voulait faire savoir ses craintes profondes. Afin de réussir en Irak, «la question... n'est pas de savoir si l'Amérique est trop puissante, mais si elle est assez puissante» pour maîtriser «l'échiquier dans la région la plus inflammable du monde». Toutefois, il ne fallait pas trop hésiter: «L'Amérique a hérité cette crise d'autodétermination [dans les anciennes colonies] des empires du passé. La solution — de créer la démocratie en Irak et ainsi, espérons-le, d'étendre cette joyeuse expérience à travers le Moyen-Orient — est à la fois noble et dangereuse: noble parce que, si ça réussit, elle donnera finalement à ces peuples l'autodétermination pour laquelle ils se sont battus en vain contre les empires du passé; dangereuse parce que, si cela échoue, il n'y aura plus personne à blâmer, sauf les Américains».
Et finalement, la pièce de résistance: «L'argument pour l'empire, c'est qu'il est devenu, dans un endroit comme l'Irak, le dernier espoir pour la démocratie ainsi que la stabilité.»
El Baradei
Dommage qu'Ignatieff n'ait pas suivi de plus près la carrière de Mohamed El Baradei, à l'époque directeur de l'Agence internationale de l'énergie atomique, qui avait correctement réfuté le conte de fées bushien (gobé par Ignatieff) sur le prétendu programme de bombe atomique de Saddam Hussein avant l'invasion. Aujourd'hui, El Baradei se trouve propulsé au-devant d'un mouvement démocratique en Égypte qui ne doit rien à l'empire américain. «Si nous réussissons ici, a-t-il dit l'autre jour, alors la marche vers la démocratie dans le monde arabe ne pourra pas être freinée.» Tant pis. Ignatieff peut toujours lire le nouveau livre d'El Baradei, L'Âge de la tromperie.
Néanmoins, je n'en veux pas forcément à Ignatieff d'avoir eu tellement tort sur tant de sujets en si peu de temps. C'est quand même le beau travail d'un intello de faire des jeux d'esprit, de «joyeusement» prendre des risques. Sauf que lorsque Ignatieff a reconnu son erreur quatre ans plus tard, encore dans le New York Times Magazine, il l'a fait d'une manière, disons, trompeuse. En effet, la catastrophe en Irak «a condamné le jugement» non seulement du président Bush, mais aussi de «beaucoup d'autres, y compris moi, qui ont apporté leur soutien de l'invasion». Mais au lieu de s'arrêter là et de se taire, Ignatieff a continué à juger — les obligations de l'Amérique en Irak, le rôle public des intellectuels et des politiciens, et même les critiques de l'invasion. Trop d'acrobatie verbale, de contradictions et d'intérêt personnel pour rendre justice ici, mais j'imagine qu'El Baradei et Hans Blix avaient trouvé intéressant le fait que l'intello devenu politicien pensait que ceux «qui ont porté le bon jugement sur l'Irak... n'ont pas nécessairement possédé plus de connaissances que nous autres».
Voilà donc pour l'interprétation que fait Ignatieff du devoir de l'intellectuel. Que faut-il en penser? Quant à moi, la définition faite par Edward Said est bien meilleure: «Le rôle de l'intellectuel est de poser des questions, de perturber les gens... de provoquer la controverse et la pensée... le rôle de l'intellectuel est de ne jamais justifier le pouvoir, d'être toujours critique du pouvoir, soit le pouvoir des faibles soit le pouvoir des forts... le rôle de l'intellectuel est de défier le pouvoir en présentant des modèles alternatifs et, tout aussi important, les ressources de l'espoir.»
On peut tout de même accorder au chef libéral la sincérité qu'il réclame. D'après lui, «la responsabilité de l'intellectuel pour ses idées est de suivre leurs conséquences où qu'elles mènent». Pourvu qu'elles mènent à la défaite de M. Ignatieff?
***
John R. MacArthur est éditeur de Harper's Magazine. Sa chronique revient le premier lundi de chaque mois.
Cela dit, le statut de Michael Ignatieff à la tête du Parti libéral dans les élections parlementaires m'a fait remettre en question ma position de non-intervention journalistique dans les affaires internes du Canada.
Depuis le lancement de la campagne frauduleuse de propagande américano-britannique en août 2002, je me suis opposé à l'invasion et à l'occupation de l'Irak, maintenant vues par la plupart comme une décision catastrophique de George W. Bush et de Tony Blair. Cent mille morts irakiens plus tard, ainsi que plus de quatre millions de réfugiés, dont deux à l'extérieur du pays (sans parler des milliers de morts et de mutilés anglo-américains), nous voilà devant un bilan plutôt mauvais du côté «humanitaire». Du point de vue de la realpolitik, on peut également s'inquiéter devant un Iran intolérant et belliqueux, rendu plus fort grâce à ses relations amicales avec la nouvelle majorité chiite qui prétend gouverner l'Irak républicain sous l'égide de l'armée américaine.
Toutefois, inculper uniquement les hommes d'État pour cette débâcle est trop facile. Bush, Rumsfeld, et Wolfowitz méritent l'opprobre, bien sûr, mais on ne sait pas à quel point le soutien de l'intelligentsia a fait avancer la cause du «nation building» en Irak. Comme l'a écrit Eric Foner, peut-être le plus grand historien américain de nos jours, «historiquement, nos intellectuels ont été les serviteurs, pas les critiques du pouvoir». En janvier 2003, de son perchoir du Carr Center pour les droits de l'homme à l'Université Harvard, Ignatieff a agi comme un véritable maître d'hôtel auprès de la Maison-Blanche.
Reprenons son célèbre essai du New York Times Magazine titré «Le Fardeau», dans lequel Ignatieff a devancé tous ses concurrents universitaires pour les faveurs de l'administration Bush. Au cours de cet étalage de bêtises prétentieuses et verbeuses, on trouve d'abord le professeur d'histoire bouche bée devant l'Amérique la magnifique, un pays qui «remplit les coeurs et les cerveaux d'une planète entière de ses rêves et de ses désirs» — une nation qui constitue «une nouvelle invention dans les annales de la science politique, un empire allégé, une hégémonie globale dont les notes d'agrément sont les marchés libres, les droits de l'homme et la démocratie, appliqués par la force militaire la plus redoutable que le monde ait jamais connue».
Philosophe pensif, Ignatieff voulait faire savoir ses craintes profondes. Afin de réussir en Irak, «la question... n'est pas de savoir si l'Amérique est trop puissante, mais si elle est assez puissante» pour maîtriser «l'échiquier dans la région la plus inflammable du monde». Toutefois, il ne fallait pas trop hésiter: «L'Amérique a hérité cette crise d'autodétermination [dans les anciennes colonies] des empires du passé. La solution — de créer la démocratie en Irak et ainsi, espérons-le, d'étendre cette joyeuse expérience à travers le Moyen-Orient — est à la fois noble et dangereuse: noble parce que, si ça réussit, elle donnera finalement à ces peuples l'autodétermination pour laquelle ils se sont battus en vain contre les empires du passé; dangereuse parce que, si cela échoue, il n'y aura plus personne à blâmer, sauf les Américains».
Et finalement, la pièce de résistance: «L'argument pour l'empire, c'est qu'il est devenu, dans un endroit comme l'Irak, le dernier espoir pour la démocratie ainsi que la stabilité.»
El Baradei
Dommage qu'Ignatieff n'ait pas suivi de plus près la carrière de Mohamed El Baradei, à l'époque directeur de l'Agence internationale de l'énergie atomique, qui avait correctement réfuté le conte de fées bushien (gobé par Ignatieff) sur le prétendu programme de bombe atomique de Saddam Hussein avant l'invasion. Aujourd'hui, El Baradei se trouve propulsé au-devant d'un mouvement démocratique en Égypte qui ne doit rien à l'empire américain. «Si nous réussissons ici, a-t-il dit l'autre jour, alors la marche vers la démocratie dans le monde arabe ne pourra pas être freinée.» Tant pis. Ignatieff peut toujours lire le nouveau livre d'El Baradei, L'Âge de la tromperie.
Néanmoins, je n'en veux pas forcément à Ignatieff d'avoir eu tellement tort sur tant de sujets en si peu de temps. C'est quand même le beau travail d'un intello de faire des jeux d'esprit, de «joyeusement» prendre des risques. Sauf que lorsque Ignatieff a reconnu son erreur quatre ans plus tard, encore dans le New York Times Magazine, il l'a fait d'une manière, disons, trompeuse. En effet, la catastrophe en Irak «a condamné le jugement» non seulement du président Bush, mais aussi de «beaucoup d'autres, y compris moi, qui ont apporté leur soutien de l'invasion». Mais au lieu de s'arrêter là et de se taire, Ignatieff a continué à juger — les obligations de l'Amérique en Irak, le rôle public des intellectuels et des politiciens, et même les critiques de l'invasion. Trop d'acrobatie verbale, de contradictions et d'intérêt personnel pour rendre justice ici, mais j'imagine qu'El Baradei et Hans Blix avaient trouvé intéressant le fait que l'intello devenu politicien pensait que ceux «qui ont porté le bon jugement sur l'Irak... n'ont pas nécessairement possédé plus de connaissances que nous autres».
Voilà donc pour l'interprétation que fait Ignatieff du devoir de l'intellectuel. Que faut-il en penser? Quant à moi, la définition faite par Edward Said est bien meilleure: «Le rôle de l'intellectuel est de poser des questions, de perturber les gens... de provoquer la controverse et la pensée... le rôle de l'intellectuel est de ne jamais justifier le pouvoir, d'être toujours critique du pouvoir, soit le pouvoir des faibles soit le pouvoir des forts... le rôle de l'intellectuel est de défier le pouvoir en présentant des modèles alternatifs et, tout aussi important, les ressources de l'espoir.»
On peut tout de même accorder au chef libéral la sincérité qu'il réclame. D'après lui, «la responsabilité de l'intellectuel pour ses idées est de suivre leurs conséquences où qu'elles mènent». Pourvu qu'elles mènent à la défaite de M. Ignatieff?
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John R. MacArthur est éditeur de Harper's Magazine. Sa chronique revient le premier lundi de chaque mois.
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