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    Le printemps arabe

    29 janvier 2011 |Alec Castonguay | Actualités internationales
    Des dizaines de milliers de personnes ont bruyamment manifesté hier dans les rues du Caire.<br />
    Photo: Agence France-Presse (photo) Des dizaines de milliers de personnes ont bruyamment manifesté hier dans les rues du Caire.
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    Un vent de changement et d'espoir souffle sur le monde arabe, longtemps résigné à la pauvreté et à la répression. Après la Tunisie, le géant égyptien se réveille et pourrait entraîner le Yémen, l'Algérie et la Syrie dans son sillage.

    Depuis 20 ans, peut-être même 30, tout ce que la planète compte de spécialistes, de diplomates et de politiciens se demandent quand la poudrière arabe va imploser. Et comment. «C'était une question de temps. Ça ne pouvait pas continuer», affirme Samir Saul, égyptien d'origine, qui est historien et spécialiste des relations internationales dans les pays arabes à l'Université de Montréal.

    Après la «révolution du jasmin» en Tunisie, qui a abattu en quelques semaines le régime répressif et corrompu de Ben Ali, en place depuis 23 ans, l'Égypte s'est enflammée. Depuis quatre jours, des milliers de manifestants défient l'autorité du président Hosni Moubarak, au pouvoir depuis 30 ans. Pour tenter de sauver son régime, le président a annoncé hier soir la formation, dès aujourd'hui, d'un nouveau gouvernement. Est-ce que ce sera suffisant? Rien n'est moins sûr.

    Le siège du parti au pouvoir brûlait hier soir, alors que des milliers de manifestants tenaient tête à l'armée, déployée dans les rues, et défiaient le couvre-feu. Plus de 20 personnes ont été tuées depuis le début de la semaine.

    L'opposant et lauréat du prix Nobel de la paix Mohamed el-Baradei, ancien dirigeant de l'Agence internationale de l'énergie atomique, a été assigné à résidence dès son arrivée au Caire, hier. Internet et les services de téléphonie cellulaire, qui ont largement servi à mobiliser les manifestants depuis mardi, étaient perturbés dans tout le pays. Le groupe de télécommunications britannique Vodafone a indiqué que le gouvernement égyptien avait ordonné à tous les opérateurs de suspendre leurs services «dans des zones choisies» du pays.

    «Le peuple veut virer le régime!», «Si les Tunisiens l'ont fait, pourquoi pas nous!?» pouvait-on entendre dans les rues envahies par une jeunesse qui brave l'état d'urgence — en vigueur depuis 1981! — et ses pouvoirs tentaculaires.

    Alliée de Washington dans la région, poids lourd du monde arabe avec ses 81 millions d'habitants (10 fois plus que la Tunisie), l'Égypte est la clé de voûte de ce possible printemps arabe, ce mouvement de liberté, d'éclosion, tant espéré.

    «Ce serait un miracle si le régime de Moubarak se maintenait», affirme le politologue et spécialiste du monde arabe Henri Habib, professeur à l'Université Concordia. «Si l'Égypte tombe, les autres tomberont. Revenons à l'histoire. Après l'abolition de la monarchie en Égypte en 1952, un coup d'État a eu un résultat identique en Irak en 1953; il y a eu aussi des coups d'État en Syrie et il a failli y en avoir en Jordanie. C'est l'Égypte qui donnait le ton. Ça semble se répéter.»

    Les autres régimes de l'Afrique du Nord et du Moyen-Orient sont sur les dents. Si la Tunisie a été l'inspiration, l'Égypte pourrait donner du courage aux autres peuples, affirme Samir Saul, de l'Université de Montréal.

    Au Yémen, la police et l'armée ont passivement regardé 16 000 personnes manifester dans les rues de la capitale, Sanaa, cette semaine. Du jamais vu depuis l'arrivée au pouvoir d'Abdullah Saleh, il y a 30 ans. Ce dernier a d'ailleurs promis de quitter la présidence en 2013. En Syrie, où la population est jeune, éduquée et au chômage, comme en Tunisie, le président Bashar el-Assad a convoqué cette semaine toutes les branches du gouvernement pour leur demander fidélité en cas de débordement. Mercredi, le gouvernement, dirigé par le parti Baas depuis 1963, a resserré son contrôle sur Internet, interdisant notamment les discussions en direct sur Facebook avec les cellulaires. Le président El-Assad est conscient qu'en Égypte et en Tunisie, les émeutes ont été possibles grâce à une jeunesse connectée à Facebook et Twitter, les réseaux sociaux qui contournent les médias traditionnels contrôlés par les États.

    En Algérie, contrôlée d'une main de fer par le président Abdelaziz Boutefika, au moins six personnes se sont immolées par le feu en public depuis quelques semaines, autant de tentatives pour lancer une fureur populaire comme en Tunisie, où le suicide par immolation du jeune Mohamed Bouazizi a canalisé la colère de toute une génération.

    C'est justement parce qu'il n'était personne et tout le monde à la fois que Bouazizi est devenu ce héros qui a lancé la «révolution du jasmin»... et peut-être le printemps arabe. Ce marchand de 26 ans, vendeur de fruits et de légumes, a été arrêté le 17 décembre par deux policiers qui ont confisqué son chariot et détruit sa cargaison. On lui crache dessus, on le gifle. Son crime? Il n'avait pas de permis de vendeur. En sortant de la préfecture de police, désespéré, Bouazizi s'immole par le feu, laissant sa vie sans savoir combien il allait ultimement en sauver, en libérer.

    Depuis, la colère s'est répandue. «Les régimes politiques arabes vacillent tous. Il y a certainement un déblocage, même s'il est trop tôt pour savoir comment ça va finir. Il y a un mécontentement profond dans le monde arabe, mais le rapport de force et la situation est différente d'un pays à l'autre», dit Samir Saul.

    Des causes communes

    La révolution est menée par une jeunesse nombreuse, la génération des 15-30 ans, autant en Tunisie qu'en Égypte, ayant explosé. Cette jeunesse, éduquée, ne trouve pourtant pas de travail intéressant. Les ingénieurs vendent des légumes, les professeurs quémandent des boulots mal payés. Un horizon bouché. Le taux de chômage chez les jeunes atteint en moyenne 24 % en Tunisie, au Maroc, en Algérie et en Égypte, contre 9,8 % dans l'ensemble de la population. «C'est la génération la plus éduquée que l'on n'ait jamais eue, mais elle ne trouve pas de travail. C'est dangereux», explique Dorothea Schimdt, spécialiste de l'Afrique du Nord à l'Organisation internationale du travail.

    La flambée des prix des aliments dans les derniers mois a également contribué à réveiller la colère qui dormait. Dans les pays d'Afrique du Nord, les familles dépensent en moyenne 60 % de leur revenu pour se nourrir. Or, depuis un an, le prix des aliments a bondi de 25 %, atteignant un sommet «inquiétant», selon l'Organisation des Nations unies pour l'agriculture et l'alimentation.

    Bien au fait de ce point faible, la Libye vient de supprimer ses droits de douane et autres taxes sur les produits alimentaires. L'Algérie a fortement réduit ses taxes sur les produits de première nécessité. La Jordanie vient d'augmenter ses subventions aux grands fournisseurs de sucre, de riz et de volaille du pays. Le Maroc, l'Algérie et l'Égypte font des provisions énormes de blé, au cas (près de 5 millions de tonnes en tout).

    La paix sociale, entretenue par les politiciens autoritaires grâce à la faiblesse des prix alimentaires, menace de se fissurer.

    Ajoutez à cela des systèmes de justice pourris ou inexistants, une pauvreté parfois tapageuse (en Égypte, 40 % de la population vit avec moins d'un dollar par jour) et une répression politique continue et on obtient un cocktail explosif.

    La place des islamistes


    Les régimes oppressifs aujourd'hui vacillants ont parfois été aidés implicitement par les États-Unis et leurs alliés occidentaux, qui voient en eux un rempart contre les islamistes et autres fous religieux. «On a beaucoup utilisé l'islamisme comme un épouvantail pour repousser les mouvements démocratiques», dit Samir Saul.

    Paradoxalement, la montée de la religion dans les pays arabes a été alimentée par le mécontentement de la population par rapport aux régimes politiques en place. «La religion a rempli un vide. Elle est l'un des rares espaces de liberté tolérés dans ces pays, alors beaucoup de citoyens ont été réceptifs», dit Samir Saul. «Que ce soit au Yémen, en Égypte ou ailleurs, les islamistes offrent toutes sortes de services que les gouvernements ne donnent pas», notamment en santé et en éducation, rappelle Henri Habib, professeur à l'Université Concordia.

    Pourtant, les manifestations actuelles ne sont pas instrumentalisées ou organisées par les islamistes. En Tunisie, la religion n'a joué aucun rôle. En Égypte, les Frères musulmans, principale force d'opposition au président Moubarak, ont d'ailleurs décidé de ne pas se joindre à la révolution, mise en marche par des mouvements progressistes comme celui dit du «6-Avril», un groupe de jeunes militants égyptiens qui a vu le jour en 2008 sur le Web et qui souhaite voir le pays figurer parmi les démocraties.

    «C'est la grande surprise de l'agitation actuelle, ce sont des groupes et des mouvements laïques qui mènent le bal, dit Samir Saul. Ils tiennent un discours que des Occidentaux pourraient tenir. Ils veulent la démocratie, des libertés individuelles, un système de justice équitable, du travail... C'est frappant.»

    Le spécialiste ne craint pas de voir l'islamisme gagner du terrain dans les nouveaux régimes. «Les islamistes vont jouer un rôle dans ces sociétés, c'est certain, mais pas au point de prendre toute la place. Les jeunes de ces pays carburent aux valeurs occidentales et c'est pour améliorer leurs conditions de vie qu'ils ont déclenché la révolution. Ça va rester», dit Samir Saul.

    En attendant, le professeur regarde avec attention les événements dans son pays d'origine, l'Égypte. «Le terme "printemps arabe" traduit un grand espoir de changement, celui de voir des peuples opprimés sortir de leur long hiver politique et socio-économique, dit Samir Saul. Est-ce que ce printemps durera? On verra. L'Histoire a horreur des prédictions.»

    ***
    • Al-Jazira, en direct des manifestations égyptiennes
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    Une vidéo de CNN montrant des policiers égyptiens battant en retraite devant les manifestants, sur un pont surplombant le Nil, au Caire.





     
     
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