Haïti, république des comédiens!
«Chaque génération, sans doute, se croyait vouée à refaire le monde. La mienne sait qu'elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde se défasse.» -- Albert Camus
Photo : Agence Reuters Eduardo Munoz
Le soupçon est entré dans les églises depuis que les gardiens de la foi l’ont transformée en opinion politique.
Réparer les bêtises du passé, investir dans le social, construire le pays d'Haïti, est-ce là exiger l'impossible des Haïtiens?
Il m'a fallu une distance de longues années d'avec mon pays natal pour enfin me résoudre à croire non sans émoi que les besoins fondamentaux des Haïtiens d'aujourd'hui se résument en fait à trois grands éléments passionnels formant malgré eux le socle de leur unité: la politique, le carnaval, la religion. Alors s'ensuivent tôt ou tard, messianisme ou paternalisme, trahison, crucifixion symbolique ou tuerie véritable, mea-culpa ou exil. En effet, la politique, le carnaval et la religion, quand ils ne sont pas prétextes d'exaltation naïve chez les Haïtiens, sont prétextes de prosélytisme acharné.
La politique. Elle est loin de ce qu'elle revêt de sens, de sa signification première, de son ultime devoir vocationnel de tous les temps qui est de réconcilier l'intelligence et l'action pour servir les citoyens et rendre prospère la nation dans la prise en charge de sa destinée. Ce qui importe aux Haïtiens et ce dont ils raffolent, c'est la politicaillerie où tout vrai débat est luxe et ennemi interdit. En revanche, le bavardage folklorique méprise, obstrue, annihile toutes notions d'idées claires et distinctes, au profit du renforcement de l'opinion farfelue du plus grand nombre.
Désespoir travesti
Et le carnaval — ils en sont à quelques jours d'ailleurs! Il est fini le temps où il reflétait des couleurs de nos paysages, des rythmes gais du terroir et des plaisirs conscients des concitoyens. Le carnaval est devenu aujourd'hui hystérique; le défoulement porte de multiples masques servant à travestir le désespoir du peuple fêtard et perdu. Les Haïtiens, pour s'assourdir, réclament de la musique encore et encore. Surtout pas celle qui combine les sons d'après des règles de la mesure, de l'harmonie et du rythme, non! Du bruit à saouler la population quand le rhum (tafia) ne suffit plus! Ainsi, mû par cette réalité sociologique haïtienne, le président actuel — j'hésite à l'appeler sortant — du pays, monsieur René Préval (Ti-René), n'avait-il pas investi il y a deux ans plus de 40 millions de gourdes pour assurer trois jours de plaisir dans le destin de son peuple?
Buvez, dansez, ô peuple crédule, et après souvenez-vous d'oublier vos peines et vos misères!
Foi suspecte
Enfin, la religion. Hier, elle était la manifestation révélée de la foi en un seul Dieu, vécue et pratiquée par des gens aspirant aux mêmes valeurs dites théologiques ou spirituelles. Aujourd'hui, cette religion est passée du dedans au-dehors, et la foi devient suspecte. Le soupçon, en effet, est entré dans les églises depuis que les gardiens de la foi l'ont transformée en opinion politique. Monsieur Jean Bertrand Aristide, l'ex-président d'Haïti en exil, en sait quelque chose. «L'Haïtien, a déjà écrit l'écrivain Jean Price Mars, est un peuple qui chante et souffre, qui travaille durement et rit, un peuple qui danse et qui est résigné à son sort... Ni l'injustice, ni les souffrances ne lui sont éternelles, rien n'est vraiment désespérant, car Dieu est bon.» Ladite expression «Dieu est bon» n'est pas que ressort d'espoir en Dieu, leitmotiv populaire; le plus souvent elle est cheval de bataille du politicien populiste.
Idole ou tyran
Quand Dieu se fait absent dans la coulée des jours glauques, pour les Haïtiens, la figure du politicien populiste s'y substitue en bon père. Car le peuple, je le crois, souffre du besoin de filiation avec le père. Le désir d'avoir un père est omniprésent tant dans l'imaginaire que dans le social du peuple. Les Haïtiens s'en réclament à bras-le-corps. Il leur faut toujours un père, bon ou bourreau!
D'ailleurs, la conversion ou la métamorphose n'est jamais loin. Le bon, on le croit toujours mauvais, et il devient mauvais; et le mauvais prend les contours du bon père qu'il ne sera jamais. Ainsi, François Duvalier, dictateur du régime le plus sanguinaire d'Haïti (est-ce de l'hyperbole?), se faisait appeler, acclamer, chantonner, Papa à vie par les Haïtiens. Leur président-papa à vie, Papa Doc, parce que médecin de leur corps malade. Son fils, Jean-Claude Duvalier, était, est aujourd'hui encore, nommé Baby Doc. En vérité, avec du recul, je décèle que cette façon même de nommer le fils «Baby» fait apparaître notre secrète convoitise que le Baby soit nôtre, ou celui que tout homme haïtien eût aimé être ou aimé donner à une femme. Baby, pur fantasme collectif.
Tout fantasme ou fantôme finit tôt ou tard par prendre corps. En idole ou en tyran, il s'incarne toujours, c'est une nécessité.
Comme nous l'a appris l'histoire haïtienne, à la mort du président-papa, le Baby, âgé de seulement 19 ans, est devenu lui aussi Papa par substitution de l'ensemble des Haïtiens. Cette dynastie dictatoriale présidentielle aura duré 29 ans, de 1957 à 1986.
La trinité
Jamais deux sans trois! Pour compléter la trinité, surgit le père Jean Bertrand Aristide, affectueusement surnommé Titid ou Tipè a (le petit père). Celui-ci n'était pas que père dans le sens de l'orthodoxie chrétienne catholique. Il n'était pas qu'une figure d'autorité ecclésiastique. Devant l'autel, les Haïtiens ne lui avaient pas confié que leurs femmes et leurs enfants, ils lui avaient amené en offrande toutes leurs espérances, tous leurs rêves et tout leur être de peuple orphelin.
Avec les conclusions qu'on connaît aujourd'hui. En effet, sous la belle soutane blanche du bon petit père se dissimulaient bien des haillons. Cependant, l'ère Aristide n'est pas révolue, pas plus que celle des Duvalier. Force est de constater qu'ils s'actualisent sans cesse, et encore aujourd'hui. Ce n'est pas ainsi qu'on tue son père, Freud l'a compris.
Contrairement à ce que pourraient croire les amis d'Haïti, les Haïtiens restent et demeurent attachés à leurs présidents, à tous leurs présidents.
Qu'ils s'agissent des Duvalier, de Jean Bertrand Aristide et aujourd'hui de René Préval, leur proclamation successive aux présidentielles par le peuple admiratif leur avait fait totalement oublier l'absence de projets réels de leurs gouvernements. On le sait à présent, ce sont là de grands comédiens politicards, des prestidigitateurs, séduits d'avance par le goût de leurs calembours, de leurs onomatopées, de leurs bons mots, cabrioles et entortillements pour somnoler les esprits.
Et le peuple, dans tout ça?
Le peuple haïtien n'a pas changé, il n'a pas grandi. Son devenir adulte n'est pas pour demain. Ses affects le tiennent encore lié. Le peuple a besoin d'admirer et d'aimer ceux qui lui ressemblent dans sa misère, ou qui portent avec lui les stigmates de sa pauvreté. Il est constamment enclin au spectacle des bons sentiments que les comédiens lui offrent.
En effet, peu de temps après le fameux séisme du 12 janvier, de nouveaux comédiens ont surgi dans ce triste décor qu'ils estiment leur être favorable pour asseoir en seigneurs leur vieil ego. Cependant, la ruse de ces derniers a tôt négligé les précautions qui aujourd'hui brouillent toutes les pistes de leurs oeuvres de charité, de leurs grands élans de coeur. Ils ont confondu leur crise d'indigestion avec leur prise de conscience sociale haïtienne.
Le retour de l'ex-président à vie Jean-Claude Duvalier, au-delà du caractère perfide de cette mauvaise plaisanterie, fait présager d'ores et déjà l'avènement le plus honteux de l'histoire contemporaine haïtienne. À sa suite, d'autres comédiens ont réapparu, et nous manque à présent que monsieur Jean Bertrand Aristide; le peuple le réclame.
A disparu, dites-vous, le temps des dictateurs? Non, ceci est archifaux! La dictature n'a fait que changer de bord et de visage. Elle est en effet du côté le plus à craindre, celui-là même que les Duvalier, Jean Bertrand Aristide et René Préval ont toujours choisi derechef: la masse.
Aussi, pour nous qui observons du dehors, pouvons-nous conclure que l'affaire haïtienne est une grosse comédie, qui hésite à se nommer. En revanche, il y a un facteur important que les comédiens farouches de la masse ont en commun avec les vrais dictateurs, c'est qu'ils sortent difficilement de leur personnage. Leur besoin de changement risque toujours de se transformer en désir de destruction. À qui la faute? [...]
***
Arol Pinder - Écrivain d'origine haïtienne
Il m'a fallu une distance de longues années d'avec mon pays natal pour enfin me résoudre à croire non sans émoi que les besoins fondamentaux des Haïtiens d'aujourd'hui se résument en fait à trois grands éléments passionnels formant malgré eux le socle de leur unité: la politique, le carnaval, la religion. Alors s'ensuivent tôt ou tard, messianisme ou paternalisme, trahison, crucifixion symbolique ou tuerie véritable, mea-culpa ou exil. En effet, la politique, le carnaval et la religion, quand ils ne sont pas prétextes d'exaltation naïve chez les Haïtiens, sont prétextes de prosélytisme acharné.
La politique. Elle est loin de ce qu'elle revêt de sens, de sa signification première, de son ultime devoir vocationnel de tous les temps qui est de réconcilier l'intelligence et l'action pour servir les citoyens et rendre prospère la nation dans la prise en charge de sa destinée. Ce qui importe aux Haïtiens et ce dont ils raffolent, c'est la politicaillerie où tout vrai débat est luxe et ennemi interdit. En revanche, le bavardage folklorique méprise, obstrue, annihile toutes notions d'idées claires et distinctes, au profit du renforcement de l'opinion farfelue du plus grand nombre.
Désespoir travesti
Et le carnaval — ils en sont à quelques jours d'ailleurs! Il est fini le temps où il reflétait des couleurs de nos paysages, des rythmes gais du terroir et des plaisirs conscients des concitoyens. Le carnaval est devenu aujourd'hui hystérique; le défoulement porte de multiples masques servant à travestir le désespoir du peuple fêtard et perdu. Les Haïtiens, pour s'assourdir, réclament de la musique encore et encore. Surtout pas celle qui combine les sons d'après des règles de la mesure, de l'harmonie et du rythme, non! Du bruit à saouler la population quand le rhum (tafia) ne suffit plus! Ainsi, mû par cette réalité sociologique haïtienne, le président actuel — j'hésite à l'appeler sortant — du pays, monsieur René Préval (Ti-René), n'avait-il pas investi il y a deux ans plus de 40 millions de gourdes pour assurer trois jours de plaisir dans le destin de son peuple?
Buvez, dansez, ô peuple crédule, et après souvenez-vous d'oublier vos peines et vos misères!
Foi suspecte
Enfin, la religion. Hier, elle était la manifestation révélée de la foi en un seul Dieu, vécue et pratiquée par des gens aspirant aux mêmes valeurs dites théologiques ou spirituelles. Aujourd'hui, cette religion est passée du dedans au-dehors, et la foi devient suspecte. Le soupçon, en effet, est entré dans les églises depuis que les gardiens de la foi l'ont transformée en opinion politique. Monsieur Jean Bertrand Aristide, l'ex-président d'Haïti en exil, en sait quelque chose. «L'Haïtien, a déjà écrit l'écrivain Jean Price Mars, est un peuple qui chante et souffre, qui travaille durement et rit, un peuple qui danse et qui est résigné à son sort... Ni l'injustice, ni les souffrances ne lui sont éternelles, rien n'est vraiment désespérant, car Dieu est bon.» Ladite expression «Dieu est bon» n'est pas que ressort d'espoir en Dieu, leitmotiv populaire; le plus souvent elle est cheval de bataille du politicien populiste.
Idole ou tyran
Quand Dieu se fait absent dans la coulée des jours glauques, pour les Haïtiens, la figure du politicien populiste s'y substitue en bon père. Car le peuple, je le crois, souffre du besoin de filiation avec le père. Le désir d'avoir un père est omniprésent tant dans l'imaginaire que dans le social du peuple. Les Haïtiens s'en réclament à bras-le-corps. Il leur faut toujours un père, bon ou bourreau!
D'ailleurs, la conversion ou la métamorphose n'est jamais loin. Le bon, on le croit toujours mauvais, et il devient mauvais; et le mauvais prend les contours du bon père qu'il ne sera jamais. Ainsi, François Duvalier, dictateur du régime le plus sanguinaire d'Haïti (est-ce de l'hyperbole?), se faisait appeler, acclamer, chantonner, Papa à vie par les Haïtiens. Leur président-papa à vie, Papa Doc, parce que médecin de leur corps malade. Son fils, Jean-Claude Duvalier, était, est aujourd'hui encore, nommé Baby Doc. En vérité, avec du recul, je décèle que cette façon même de nommer le fils «Baby» fait apparaître notre secrète convoitise que le Baby soit nôtre, ou celui que tout homme haïtien eût aimé être ou aimé donner à une femme. Baby, pur fantasme collectif.
Tout fantasme ou fantôme finit tôt ou tard par prendre corps. En idole ou en tyran, il s'incarne toujours, c'est une nécessité.
Comme nous l'a appris l'histoire haïtienne, à la mort du président-papa, le Baby, âgé de seulement 19 ans, est devenu lui aussi Papa par substitution de l'ensemble des Haïtiens. Cette dynastie dictatoriale présidentielle aura duré 29 ans, de 1957 à 1986.
La trinité
Jamais deux sans trois! Pour compléter la trinité, surgit le père Jean Bertrand Aristide, affectueusement surnommé Titid ou Tipè a (le petit père). Celui-ci n'était pas que père dans le sens de l'orthodoxie chrétienne catholique. Il n'était pas qu'une figure d'autorité ecclésiastique. Devant l'autel, les Haïtiens ne lui avaient pas confié que leurs femmes et leurs enfants, ils lui avaient amené en offrande toutes leurs espérances, tous leurs rêves et tout leur être de peuple orphelin.
Avec les conclusions qu'on connaît aujourd'hui. En effet, sous la belle soutane blanche du bon petit père se dissimulaient bien des haillons. Cependant, l'ère Aristide n'est pas révolue, pas plus que celle des Duvalier. Force est de constater qu'ils s'actualisent sans cesse, et encore aujourd'hui. Ce n'est pas ainsi qu'on tue son père, Freud l'a compris.
Contrairement à ce que pourraient croire les amis d'Haïti, les Haïtiens restent et demeurent attachés à leurs présidents, à tous leurs présidents.
Qu'ils s'agissent des Duvalier, de Jean Bertrand Aristide et aujourd'hui de René Préval, leur proclamation successive aux présidentielles par le peuple admiratif leur avait fait totalement oublier l'absence de projets réels de leurs gouvernements. On le sait à présent, ce sont là de grands comédiens politicards, des prestidigitateurs, séduits d'avance par le goût de leurs calembours, de leurs onomatopées, de leurs bons mots, cabrioles et entortillements pour somnoler les esprits.
Et le peuple, dans tout ça?
Le peuple haïtien n'a pas changé, il n'a pas grandi. Son devenir adulte n'est pas pour demain. Ses affects le tiennent encore lié. Le peuple a besoin d'admirer et d'aimer ceux qui lui ressemblent dans sa misère, ou qui portent avec lui les stigmates de sa pauvreté. Il est constamment enclin au spectacle des bons sentiments que les comédiens lui offrent.
En effet, peu de temps après le fameux séisme du 12 janvier, de nouveaux comédiens ont surgi dans ce triste décor qu'ils estiment leur être favorable pour asseoir en seigneurs leur vieil ego. Cependant, la ruse de ces derniers a tôt négligé les précautions qui aujourd'hui brouillent toutes les pistes de leurs oeuvres de charité, de leurs grands élans de coeur. Ils ont confondu leur crise d'indigestion avec leur prise de conscience sociale haïtienne.
Le retour de l'ex-président à vie Jean-Claude Duvalier, au-delà du caractère perfide de cette mauvaise plaisanterie, fait présager d'ores et déjà l'avènement le plus honteux de l'histoire contemporaine haïtienne. À sa suite, d'autres comédiens ont réapparu, et nous manque à présent que monsieur Jean Bertrand Aristide; le peuple le réclame.
A disparu, dites-vous, le temps des dictateurs? Non, ceci est archifaux! La dictature n'a fait que changer de bord et de visage. Elle est en effet du côté le plus à craindre, celui-là même que les Duvalier, Jean Bertrand Aristide et René Préval ont toujours choisi derechef: la masse.
Aussi, pour nous qui observons du dehors, pouvons-nous conclure que l'affaire haïtienne est une grosse comédie, qui hésite à se nommer. En revanche, il y a un facteur important que les comédiens farouches de la masse ont en commun avec les vrais dictateurs, c'est qu'ils sortent difficilement de leur personnage. Leur besoin de changement risque toujours de se transformer en désir de destruction. À qui la faute? [...]
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