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Haïti, république des comédiens!

«Chaque génération, sans doute, se croyait vouée à refaire le monde. La mienne sait qu'elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde se défasse.» -- Albert Camus

Arol Pinder - Écrivain d'origine haïtienne  22 janvier 2011  Actualités internationales
Le soupçon est entré dans les églises depuis que les gardiens de la foi l’ont transformée en opinion politique.<br />
Photo : Agence Reuters Eduardo Munoz
Le soupçon est entré dans les églises depuis que les gardiens de la foi l’ont transformée en opinion politique.
Réparer les bêtises du passé, investir dans le social, construire le pays d'Haïti, est-ce là exiger l'impossible des Haïtiens?

Il m'a fallu une distance de longues années d'avec mon pays natal pour enfin me résoudre à croire non sans émoi que les besoins fondamentaux des Haïtiens d'aujourd'hui se résument en fait à trois grands éléments passionnels formant malgré eux le socle de leur unité: la politique, le carnaval, la religion. Alors s'ensuivent tôt ou tard, messianisme ou paternalisme, trahison, crucifixion symbolique ou tuerie véritable, mea-culpa ou exil. En effet, la politique, le carnaval et la religion, quand ils ne sont pas prétextes d'exaltation naïve chez les Haïtiens, sont prétextes de prosélytisme acharné.

La politique. Elle est loin de ce qu'elle revêt de sens, de sa signification première, de son ultime devoir vocationnel de tous les temps qui est de réconcilier l'intelligence et l'action pour servir les citoyens et rendre prospère la nation dans la prise en charge de sa destinée. Ce qui importe aux Haïtiens et ce dont ils raffolent, c'est la politicaillerie où tout vrai débat est luxe et ennemi interdit. En revanche, le bavardage folklorique méprise, obstrue, annihile toutes notions d'idées claires et distinctes, au profit du renforcement de l'opinion farfelue du plus grand nombre.

Désespoir travesti

Et le carnaval — ils en sont à quelques jours d'ailleurs! Il est fini le temps où il reflétait des couleurs de nos paysages, des rythmes gais du terroir et des plaisirs conscients des concitoyens. Le carnaval est devenu aujourd'hui hystérique; le défoulement porte de multiples masques servant à travestir le désespoir du peuple fêtard et perdu. Les Haïtiens, pour s'assourdir, réclament de la musique encore et encore. Surtout pas celle qui combine les sons d'après des règles de la mesure, de l'harmonie et du rythme, non! Du bruit à saouler la population quand le rhum (tafia) ne suffit plus! Ainsi, mû par cette réalité sociologique haïtienne, le président actuel — j'hésite à l'appeler sortant — du pays, monsieur René Préval (Ti-René), n'avait-il pas investi il y a deux ans plus de 40 millions de gourdes pour assurer trois jours de plaisir dans le destin de son peuple?

Buvez, dansez, ô peuple crédule, et après souvenez-vous d'oublier vos peines et vos misères!

Foi suspecte


Enfin, la religion. Hier, elle était la manifestation révélée de la foi en un seul Dieu, vécue et pratiquée par des gens aspirant aux mêmes valeurs dites théologiques ou spirituelles. Aujourd'hui, cette religion est passée du dedans au-dehors, et la foi devient suspecte. Le soupçon, en effet, est entré dans les églises depuis que les gardiens de la foi l'ont transformée en opinion politique. Monsieur Jean Bertrand Aristide, l'ex-président d'Haïti en exil, en sait quelque chose. «L'Haïtien, a déjà écrit l'écrivain Jean Price Mars, est un peuple qui chante et souffre, qui travaille durement et rit, un peuple qui danse et qui est résigné à son sort... Ni l'injustice, ni les souffrances ne lui sont éternelles, rien n'est vraiment désespérant, car Dieu est bon.» Ladite expression «Dieu est bon» n'est pas que ressort d'espoir en Dieu, leitmotiv populaire; le plus souvent elle est cheval de bataille du politicien populiste.

Idole ou tyran

Quand Dieu se fait absent dans la coulée des jours glauques, pour les Haïtiens, la figure du politicien populiste s'y substitue en bon père. Car le peuple, je le crois, souffre du besoin de filiation avec le père. Le désir d'avoir un père est omniprésent tant dans l'imaginaire que dans le social du peuple. Les Haïtiens s'en réclament à bras-le-corps. Il leur faut toujours un père, bon ou bourreau!

D'ailleurs, la conversion ou la métamorphose n'est jamais loin. Le bon, on le croit toujours mauvais, et il devient mauvais; et le mauvais prend les contours du bon père qu'il ne sera jamais. Ainsi, François Duvalier, dictateur du régime le plus sanguinaire d'Haïti (est-ce de l'hyperbole?), se faisait appeler, acclamer, chantonner, Papa à vie par les Haïtiens. Leur président-papa à vie, Papa Doc, parce que médecin de leur corps malade. Son fils, Jean-Claude Duvalier, était, est aujourd'hui encore, nommé Baby Doc. En vérité, avec du recul, je décèle que cette façon même de nommer le fils «Baby» fait apparaître notre secrète convoitise que le Baby soit nôtre, ou celui que tout homme haïtien eût aimé être ou aimé donner à une femme. Baby, pur fantasme collectif.

Tout fantasme ou fantôme finit tôt ou tard par prendre corps. En idole ou en tyran, il s'incarne toujours, c'est une nécessité.

Comme nous l'a appris l'histoire haïtienne, à la mort du président-papa, le Baby, âgé de seulement 19 ans, est devenu lui aussi Papa par substitution de l'ensemble des Haïtiens. Cette dynastie dictatoriale présidentielle aura duré 29 ans, de 1957 à 1986.

La trinité

Jamais deux sans trois! Pour compléter la trinité, surgit le père Jean Bertrand Aristide, affectueusement surnommé Titid ou Tipè a (le petit père). Celui-ci n'était pas que père dans le sens de l'orthodoxie chrétienne catholique. Il n'était pas qu'une figure d'autorité ecclésiastique. Devant l'autel, les Haïtiens ne lui avaient pas confié que leurs femmes et leurs enfants, ils lui avaient amené en offrande toutes leurs espérances, tous leurs rêves et tout leur être de peuple orphelin.

Avec les conclusions qu'on connaît aujourd'hui. En effet, sous la belle soutane blanche du bon petit père se dissimulaient bien des haillons. Cependant, l'ère Aristide n'est pas révolue, pas plus que celle des Duvalier. Force est de constater qu'ils s'actualisent sans cesse, et encore aujourd'hui. Ce n'est pas ainsi qu'on tue son père, Freud l'a compris.

Contrairement à ce que pourraient croire les amis d'Haïti, les Haïtiens restent et demeurent attachés à leurs présidents, à tous leurs présidents.

Qu'ils s'agissent des Duvalier, de Jean Bertrand Aristide et aujourd'hui de René Préval, leur proclamation successive aux présidentielles par le peuple admiratif leur avait fait totalement oublier l'absence de projets réels de leurs gouvernements. On le sait à présent, ce sont là de grands comédiens politicards, des prestidigitateurs, séduits d'avance par le goût de leurs calembours, de leurs onomatopées, de leurs bons mots, cabrioles et entortillements pour somnoler les esprits.

Et le peuple, dans tout ça?


Le peuple haïtien n'a pas changé, il n'a pas grandi. Son devenir adulte n'est pas pour demain. Ses affects le tiennent encore lié. Le peuple a besoin d'admirer et d'aimer ceux qui lui ressemblent dans sa misère, ou qui portent avec lui les stigmates de sa pauvreté. Il est constamment enclin au spectacle des bons sentiments que les comédiens lui offrent.

En effet, peu de temps après le fameux séisme du 12 janvier, de nouveaux comédiens ont surgi dans ce triste décor qu'ils estiment leur être favorable pour asseoir en seigneurs leur vieil ego. Cependant, la ruse de ces derniers a tôt négligé les précautions qui aujourd'hui brouillent toutes les pistes de leurs oeuvres de charité, de leurs grands élans de coeur. Ils ont confondu leur crise d'indigestion avec leur prise de conscience sociale haïtienne.

Le retour de l'ex-président à vie Jean-Claude Duvalier, au-delà du caractère perfide de cette mauvaise plaisanterie, fait présager d'ores et déjà l'avènement le plus honteux de l'histoire contemporaine haïtienne. À sa suite, d'autres comédiens ont réapparu, et nous manque à présent que monsieur Jean Bertrand Aristide; le peuple le réclame.

A disparu, dites-vous, le temps des dictateurs? Non, ceci est archifaux! La dictature n'a fait que changer de bord et de visage. Elle est en effet du côté le plus à craindre, celui-là même que les Duvalier, Jean Bertrand Aristide et René Préval ont toujours choisi derechef: la masse.

Aussi, pour nous qui observons du dehors, pouvons-nous conclure que l'affaire haïtienne est une grosse comédie, qui hésite à se nommer. En revanche, il y a un facteur important que les comédiens farouches de la masse ont en commun avec les vrais dictateurs, c'est qu'ils sortent difficilement de leur personnage. Leur besoin de changement risque toujours de se transformer en désir de destruction. À qui la faute? [...]

***

Arol Pinder - Écrivain d'origine haïtienne
 
 
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  • chrislane - Inscrit
    22 janvier 2011 10 h 05
    Génial!
    Vous êtes vraiment à connnaître M. Pinder
    À quand votre livre ?
    Merci!
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  • Gilbert Talbot Gilbert Talbot - Abonné
    22 janvier 2011 11 h 05
    Un peuple d'écrivains
    Une République de Comédiens peut-être mais certainement un peuple d'écrivains, votre texte en est un puissant révélateur. «L'énigme du père» nous a révélé Dany Laferrière, alors que votre texte nous apprend la force de la présence du père dans l'âme haïtienne. Et ce que je retiens de votre si Belles-Lettres, c'est que l'assassinat du père en Haïti n'est pas pour bientôt, surtout pas en littérature.
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  • Marc Provencher - Inscrit
    22 janvier 2011 21 h 35
    Coïncidence ? Je me rappelle soudain ce roman de Graham Greene
    J'ignore si c'est une allusion délibérée de la part de M. Pinder ou une simple concordance de vues entre lui et un autre écrivain, mais ce thème des comédiens m'a rappelé le roman éponyme de Graham Greene, 'Les Comédiens', qui nous racontait le destin pitoyable mais exemplaire de trois étrangers - appelés Smith, Brown et Jones ! - à Haïti sous le régime de François 'Papa Doc' Duvalier. Au début Haïti semble une simple toile de fond mais plus on progresse et plus le sort des personnages est inextricablement lié au sort du pays. Puissant roman, qui faisait à la fois aimer Haïti et détester la dictature. Je me rappelle aussi le personnage du docteur Magiot, un médecin communiste membre de l'opposition clandestine, qui disait au personnage central (était-ce Smith ou Brown ? je ne sais plus) : "Vous pouvez abandonner une foi, mais n'abandonnez pas TOUTE foi." Je me demande s'il ne faudrait pas relayer ce message à M. Pinder... ?

    Quoi qu'il en soit, rappelons pour compléter le tout que Duvalier lui-même s'était fendu d'un pamphlet intitulé "Graham Greene démaqué". Généralement, quand un dictateur se donne la peine de publier un pamphlet contre toi, c'est signe que ton livre a mis dans le mille...
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  • oracle - Abonné
    23 janvier 2011 08 h 36
    Je voudrais juste comprendre
    Loin de moi l'intention de défier l'auteur du Loin de moi l'intention de défier l'auteur du texte. Je ne suis pas membre du club sélect et exceptionnel des lecteurs de 3000 bouquins, encore moins un exégète dans le domaine de la philosophie. Je me présente comme un humble mortel juste désireux de comprendre, à travers la réponse qui me sera donnée à la question que je poserai en conclusion de mon commentaire.

    La rubrique "Le Devoir c'est moi" m'a révélé que Mr Pinder a 33 ans et qu'il vit au Québec depuis 12 ans. J'ai donc adopté l'hypothèse la plus simple, savoir qu'il a quitté Haiti à 21 ans. À admirer la rigueur impeccable qui a soutenu sa thèse tout au long de son développement, j'imagine qu'il a fait des recherches très approfondies de "l'âme haitienne". Ma question : s'est-il constitué comme son propre cobaye, sinon est-il entre temps devenu un homme tellement nouveau qu'il a délibérément choisi de se rabattre sur son pays d'origine et ses "ex-compatriotes", afin de travailler sur des "observations beaucoup plus objectives" ?

    Pierre-Michel Sajous
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  • Plume2 - Abonné
    23 janvier 2011 11 h 43
    Un autre point de vue intéressant!
    Merci à l'auteur ! Avec tous les écrits d'analyse sociologique sur les problèmes du pays, sur la reconstruction, sur l'aide internationale, un point de vue psychanalytique (et poétique!) est bienvenue. Un peu comme tout être humain dans son développement, la figure paternelle est très importante dans une société. Au-delà du quoi faire, comment faire, avec qui faire, ce texte, comme les 2 derniers bouquins de D. Lafferrière (en 2009 et 2010), nous mènent dans une autre sphère de perception, intuitive et bien sentie. Car de toute façon la vie continuera en Haïti, avec ses hauts et sa bas, sans ménagements et avec ses artistes, qu'ils soient peintres, écrivains, sculpteurs etc. Merci. -Henri-C. B.
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  • Jean-Francois Thibaud - Abonné
    24 janvier 2011 21 h 46
    Je n'y comprend rien
    Duvalier, Aristide, Préval, même combat ? Permettez-moi de douter. C'est bien beau faire de la poésie, mais il me semble que la marge est vraiment gigantesque. Les analyses Freudienne, c'est bien dans les salons littéraires, mais je préfère les froides analyses des rapports de forces. Quand bien même le résultat des politiques d'Aristides a fini par être aussi (ou plus) catastrophique que sous le régime Duvalier, il me semble que les motivations des deux protagonistes étaient aux antipodes. Duvalier était un caniche des américains. Aristide a été chassé par Bill Clinton.

    Mais bon... Je ne suis pas Haîtien... Peut-être que dans ce monde post-moderne d'apocalypse, tout se vaut, son pareil et son contraire....Alors là, oui, on peut dire n'importe quoi.
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  • Francis Miville - Inscrit
    17 avril 2011 12 h 34
    Bravo ma non troppo
    Votre article est furieusement bien tourné, mon cher Arol Pinder, et témoigne de l'esprit français à son meilleur, pénétré par ailleurs de l'indéfectible joie de vivre du peuple dont vous parlez. Puis-me me permettre cependant quelques observations n'attentant en rien à la beauté et à l'éclat de vos propos? Je ferai remarquer que je ne vois plus aucune république à l'horizon qui ne soit strictement de comédiens, à part peut-être la République islamique d'Iran, la seule peut-être à même de troubler notre spectacle. La république américaine se mérite votre devise trinitaire au tout premier chef depuis qu'Hollywood en est devenue la capitale de fait, sans toutefois négliger le savoir-faire italien en la matière tel que typifié par Berlusconi et Carla Bruni. Bravo ma non troppo.

    C'est l'ensemble de l'Occident dit post-moderne, où l'espérance d'un lendemain meilleur à construire fait figure de péché mortel, où les médias de loisir et les carnavals en tout genre tranchent beaucoup plus de causes que tous les experts, où le métier même de comédien et de médiaticien passe encore en crédibilité celui de financier pour accéder au pouvoir politique, où le recours au religieux comme court-circuit discursif universel cloue le bec à tous les trop lucides, qui me semble le mieux relever de votre remarque. Le plus grand mérite d'Haïti en la matière n'est-il pas peut-être de vivre la chose avec beaucoup plus de bonheur et d'espoir que d'autres pays? Qu'est-ce qui vous prend de tant fustiger votre pays d'origine pour dix jours de carnaval, carnaval des plus délicieux par ailleurs, et injustement plus méconnu que celui de Québec, quand Montréal hurle à l'année longue être en festival de ceci ou cela sans pour autant réussir à jamais brasser la cage de plomb qui pèse sur la ville? Pourquoi s'offusquer qu'une brute du spectacle musical de masse gagne une élection haïtienne trente ans après qu'un acteur de films d'espi
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