Une guerre sans issue
Les bilans macabres se succèdent au Mexique, devenu l'un des pays les plus violents du monde depuis que Felipe Calderón a déclenché, en décembre 2006, sa «guerre au narcotrafic» devenue — comme la «guerre au terrorisme» de George Bush — l'acte fondateur de son engagement politique.
Cinquante mille soldats sont mobilisés à temps plein contre les cartels mexicains de la drogue, qui au XXIe siècle ont succédé aux cartels de Colombie comme pivots du trafic des stupéfiants. La lutte contre le narcotrafic est devenue une obsession, voire une psychose mexicaine. Et dans certains États, une véritable guerre civile, la peur au coin de chaque rue. Une guerre qui, en trois ans et demi, a fait 28 000 victimes.
Pourtant, cette guerre a la mexicana est un succès, soutient M. Calderón dans un article publié récemment sous sa signature par Le Monde. Il y conclut que le reste du monde «a une impression erronée sur l'ampleur de l'insécurité» au Mexique. Et que ce qui se produit en réalité, «c'est que nous mettons de l'ordre [...] et que si vous voyez de la poussière, c'est parce que nous nettoyons la maison».
De la poussière, il y en a plus que jamais: au cours des sept premiers mois de 2010, on compte déjà plus de morts violentes (5400 environ) que durant toute l'année 2009...
Encore faut-il voir qui se fait tuer, insiste M. Calderón. Et le président de citer le chiffre de 90 % des décès qui seraient le fait de règlements de compte entre criminels... donc de la violence intra ou inter-cartels. Un chiffre qui a pour effet de minimiser l'horreur ressentie devant la descente aux enfers... On se dit alors: «Mais ce sont essentiellement des bandits qui s'entretuent.»
Si l'on écoute les groupes de défense des droits de l'homme, mexicains et internationaux, c'est un bilan bien différent qui se dessine. Avec beaucoup de victimes innocentes, prises entre deux feux: celui des cartels et celui d'une armée qui ne fait pas dans la dentelle. Dans la ville martyre de Ciudad Juárez par exemple, on trouve beaucoup de victimes civiles... même si la gangrène est telle que même des gens ordinaires, de pauvres gens, finissent par participer à leur corps défendant à la «narco-économie» parallèle.
Et l'horrible massacre de l'État du Tamaulipas — les 72 corps de migrants d'Amérique centrale retrouvés, il y a une semaine, non loin de la frontière texane — rappelle que le kidnapping et l'extorsion de migrants constituent de nouvelles sources de financement pour les cartels: autant de victimes innocentes de cette guerre.
***
Quant à l'armée, elle en mène large: c'est aussi une partie du problème. Elle a carte blanche dans certaines régions... comme à Cancún, en février 2009, lorsque les militaires avaient coffré la totalité des agents, réputés ultracorrompus, de la police locale.
Si l'on accepte l'hypothèse d'une armée «propre», vraiment en guerre contre les cartels, surgit la question: cette guerre, avec quels moyens, quelles balises, quelle morale? Les organisations de défense des droits évoquent 2000 plaintes pour abus par l'armée depuis trois ans... et zéro condamnation.
Le gouvernement parle maintenant — c'était dans l'article de M. Calderón — de la «protection de la population civile» comme élément central du mandat de l'armée: préoccupation nouvelle, comme si l'on venait de découvrir les effets pervers d'une approche ultramilitariste...
Au total, la violence ne diminue pas au Mexique. Mais qu'en est-il du volume du trafic de drogue? Il augmente aussi: les spécialistes parlent, pour 2010, de 20 à 30 milliards de dollars par année... contre 15 milliards en 2000.
De quoi se demander si toute cette guerre, si coûteuse et si sanglante, qui fait tomber des régions entières hors de la loi et de l'État, peut donner quelque chose. Et renforcer la crédibilité de ceux qui préconisent un bouleversement de toute notre approche du problème... en légalisant la drogue.
L'ancien président Vicente Fox vient de monter dans ce train, à la suite d'autres «ex» de la région: le Colombien César Gaviria et le Brésilien Fernando Henrique Cardoso. Même s'il est personnellement contre, M. Calderón dit maintenant qu'il accepte d'ouvrir un débat sur ce thème.
Une voie d'avenir, après une guerre sans issue?
***
François Brousseau est chroniqueur d'information internationale à Radio-Canada. On peut l'entendre tous les jours à l'émission Désautels à la Première Chaîne radio et lire ses carnets dans www.radio-canada.ca/nouvelles/carnets.
***
francobrousso@hotmail.com
Cinquante mille soldats sont mobilisés à temps plein contre les cartels mexicains de la drogue, qui au XXIe siècle ont succédé aux cartels de Colombie comme pivots du trafic des stupéfiants. La lutte contre le narcotrafic est devenue une obsession, voire une psychose mexicaine. Et dans certains États, une véritable guerre civile, la peur au coin de chaque rue. Une guerre qui, en trois ans et demi, a fait 28 000 victimes.
Pourtant, cette guerre a la mexicana est un succès, soutient M. Calderón dans un article publié récemment sous sa signature par Le Monde. Il y conclut que le reste du monde «a une impression erronée sur l'ampleur de l'insécurité» au Mexique. Et que ce qui se produit en réalité, «c'est que nous mettons de l'ordre [...] et que si vous voyez de la poussière, c'est parce que nous nettoyons la maison».
De la poussière, il y en a plus que jamais: au cours des sept premiers mois de 2010, on compte déjà plus de morts violentes (5400 environ) que durant toute l'année 2009...
Encore faut-il voir qui se fait tuer, insiste M. Calderón. Et le président de citer le chiffre de 90 % des décès qui seraient le fait de règlements de compte entre criminels... donc de la violence intra ou inter-cartels. Un chiffre qui a pour effet de minimiser l'horreur ressentie devant la descente aux enfers... On se dit alors: «Mais ce sont essentiellement des bandits qui s'entretuent.»
Si l'on écoute les groupes de défense des droits de l'homme, mexicains et internationaux, c'est un bilan bien différent qui se dessine. Avec beaucoup de victimes innocentes, prises entre deux feux: celui des cartels et celui d'une armée qui ne fait pas dans la dentelle. Dans la ville martyre de Ciudad Juárez par exemple, on trouve beaucoup de victimes civiles... même si la gangrène est telle que même des gens ordinaires, de pauvres gens, finissent par participer à leur corps défendant à la «narco-économie» parallèle.
Et l'horrible massacre de l'État du Tamaulipas — les 72 corps de migrants d'Amérique centrale retrouvés, il y a une semaine, non loin de la frontière texane — rappelle que le kidnapping et l'extorsion de migrants constituent de nouvelles sources de financement pour les cartels: autant de victimes innocentes de cette guerre.
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Quant à l'armée, elle en mène large: c'est aussi une partie du problème. Elle a carte blanche dans certaines régions... comme à Cancún, en février 2009, lorsque les militaires avaient coffré la totalité des agents, réputés ultracorrompus, de la police locale.
Si l'on accepte l'hypothèse d'une armée «propre», vraiment en guerre contre les cartels, surgit la question: cette guerre, avec quels moyens, quelles balises, quelle morale? Les organisations de défense des droits évoquent 2000 plaintes pour abus par l'armée depuis trois ans... et zéro condamnation.
Le gouvernement parle maintenant — c'était dans l'article de M. Calderón — de la «protection de la population civile» comme élément central du mandat de l'armée: préoccupation nouvelle, comme si l'on venait de découvrir les effets pervers d'une approche ultramilitariste...
Au total, la violence ne diminue pas au Mexique. Mais qu'en est-il du volume du trafic de drogue? Il augmente aussi: les spécialistes parlent, pour 2010, de 20 à 30 milliards de dollars par année... contre 15 milliards en 2000.
De quoi se demander si toute cette guerre, si coûteuse et si sanglante, qui fait tomber des régions entières hors de la loi et de l'État, peut donner quelque chose. Et renforcer la crédibilité de ceux qui préconisent un bouleversement de toute notre approche du problème... en légalisant la drogue.
L'ancien président Vicente Fox vient de monter dans ce train, à la suite d'autres «ex» de la région: le Colombien César Gaviria et le Brésilien Fernando Henrique Cardoso. Même s'il est personnellement contre, M. Calderón dit maintenant qu'il accepte d'ouvrir un débat sur ce thème.
Une voie d'avenir, après une guerre sans issue?
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François Brousseau est chroniqueur d'information internationale à Radio-Canada. On peut l'entendre tous les jours à l'émission Désautels à la Première Chaîne radio et lire ses carnets dans www.radio-canada.ca/nouvelles/carnets.
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