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    Blessures de l'âme au Sri Lanka - Guerre et tsunami ont laissé une lourde empreinte psychologique

    Un homme déplacé par la guerre, récemment libéré du camp de Menik Farm.<br />
    Photo: François Pesant - Le Devoir Un homme déplacé par la guerre, récemment libéré du camp de Menik Farm.
    Stress post-traumatique, violence, suicides... Après un tsunami et un conflit séparatiste qui a duré plus de 20 ans, les Sri-lankais sont profondément affligés. Là-bas, ils ont vécu l'horreur en direct. Ici, venus comme réfugiés, ils ont assisté au drame, impuissants. Le Devoir a suivi leur trajectoire, de leur île bombardée jusqu'à la Terre promise. Premier d'une série de trois textes.

    Vavuniya — Même s'il fourmille de familles nombreuses, Pandarikulam, au nord du Sri Lanka, a des allures de village fantôme. Ce sont ses habitants qui, le regard perdu et hagard, lui confèrent cet air lugubre. Jour et nuit, Sirimavi, une Tamoule d'origine, erre dans le village à la recherche d'une épaule pour pleurer son mari. Soupçonné d'appartenir au LTTE, un groupe d'insurgés séparatistes appelé les Tigres tamouls, contre qui le gouvernement majoritairement cinghalais a livré une guerre sans merci, il est porté disparu depuis plusieurs mois. «La police est venue un jour le chercher pour un interrogatoire et ne l'a jamais ramené. Je suis allée me plaindre à leur division des droits de l'homme, mais ça n'a rien donné», explique-t-elle entre deux sanglots.

    Ses traits tirés trahissent une insomnie chronique. Dans le voisinage, on chuchote que la vieille dame est suicidaire, certains l'ayant déjà vue avaler quantité de pilules ou encore s'allonger au milieu de la route. Ici, les commissariats sont remplis de veuves éplorées qui réclament leurs maris, confirme une voisine.

    Les problèmes de santé mentale sont immenses, reconnaît le Dr Vasithas (nom fictif), l'un des rares psychiatres du pays. «Tout le monde a perdu un membre de sa famille dans la guerre ou le tsunami», laisse-t-il tomber comme une évidence. «Le deuil est l'un des plus grands traumatismes. Et ce n'est pas le seulement le fait d'avoir perdu un mari, une femme, des enfants qui est difficile. Mais c'est de les avoir perdus dans des circonstances atroces», ajoute-t-il.

    En décembre 2004, le tsunami dévastateur qui a englouti 800 des 1300 kilomètres de côtes du Sri Lanka a non seulement emporté des vies, mais déchiré l'existence de ceux qui sont restés. Plus récemment, au début de l'année 2009, d'intenses bombardements de l'armée sri-lankaise dans le nord du pays, qui voulait en finir avec le LTTE, ont entraîné la mort de milliers de personnes et forcé la détention de 300 000 civils tamouls dans des camps entourés de barbelés.

    C'est un concentré de gens atteints du syndrome du choc posttraumatique, explique le Dr Vasithas, qui a réussi à gagner la confiance des militaires pour avoir accès aux camps et y prodiguer quelques soins. «Les gens souffrent parce qu'ils ne savent pas où sont les membres de leur famille. Certains ont tout quitté très rapidement, ils ont parfois quelques minutes pour enterrer un des leurs. Ils veulent pouvoir pratiquer un rituel funéraire digne de ce nom. C'est tout ce qu'ils demandent.»

    Où sont les psys?


    Le Sri Lanka, île de 20 millions d'habitants, a longtemps détenu le record mondial du taux de suicide. Maigre espoir, de 8449 morts par suicide (46 pour 100 000 habitants) en 1995, le taux serait aujourd'hui deux fois moindre, rapporte le sérieux journal médical The Lancet. À titre de comparaison, au Québec, où le taux bat des records en Amérique du Nord, on compte environ 15 suicides pour 100 000 habitants. Toujours selon le périodique britannique, le coût psychologique de la guerre, qui s'est terminée le 18 mai 2009 dans un immense bain de sang, pourrait être bien plus élevé qu'on ne le pense. D'autant qu'aucune étude n'a pu déterminer avec plus ou moins d'exactitude l'ampleur des besoins en santé mentale, rappelle Nayanah Siva, l'auteur de l'article.

    Dans ce pays qui connaît pourtant un haut taux d'alphabétisation (90 %) et qui est doté d'un solide système de santé, les ressources en santé mentale sont très minces. Selon Basic Needs, une ONG qui fournit entre autres de l'aide psychologique, il n'y aurait qu'un psychiatre pour 500 000 habitants. «Beaucoup de diplômés vont à l'étranger faire un postdoctorat et ne reviennent jamais», déplore la Dre Judy Jaykumar, responsable du département de santé mentale à l'hôpital de Kalmunai, à l'est du pays. «Et comme beaucoup d'entre eux sont Cinghalais [l'ethnie majoritaire], ils ne sont pas tentés d'aller travailler au nord, où vivent surtout des Tamouls.»

    La psychologie ne fait l'objet d'un programme de baccalauréat que depuis à peine dix ans. En 2002, il n'y avait que 13 psychologues dans tout le pays (pour la plupart formés à l'étranger), contre une trentaine maintenant. «Avant, quiconque avait un bon anglais et de l'empathie pouvait être accepté comme psychologue», explique la psychologue Chandrika Ismail en soulignant le ridicule de la chose. Afin de redonner ses lettres de noblesse à la profession, elle vient de mettre sur pied un diplôme de 2e cycle en psychologie qu'obtiennent environ six étudiants par année.

    Psychiatre à l'Hôpital Douglas de l'Université McGill, le Dr Duncan Pedersen ne s'étonne pas de cette situation. «Ça fait seulement 20 ans que la santé psychologique est reconnue comme un besoin de première nécessité, au même titre que la nourriture, l'eau potable et les abris», a dit le chercheur.

    Un peu d'optimisme, s'il vous plaît!

    N'empêche, il n'est pas d'accord avec les propos négatifs véhiculés par The Lancet. Il l'a même signifié au journal scientifique, qui a publié son commentaire co-signé dans le courrier des lecteurs. «Il y a des initiatives locales qui sont nées de notre coup de main, c'est notre plus grande source d'espoir de l'après-conflit.»

    Si le Dr Pedersen s'est senti piqué par les propos de l'article, c'est qu'il connaît bien le terrain: il y oeuvre depuis cinq ans à former la relève médicale en santé mentale. «On a formé 2000 personnes, des infirmières, des médecins, des psychologues», dit-il. «On a sûrement fait une différence.»

    Par son programme, Trauma and Global Health, financé en partie par la prestigieuse bourse Teasdale-Corti, il mène des activités de formation auprès des habitants dans trois autres pays, le Népal, le Guatemala et le Pérou, et dans la bande de Gaza. Selon le Dr Pedersen, le Sri Lanka est le pays où son programme a connu le plus de succès.

    «C'est là où la communauté locale est la plus impliquée», croit-il. «L'idée est de ne pas créer de structure artificielle empruntée à l'Occident, mais de construire à partir de ce qui a survécu à la guerre. [...] On utilise leurs ressources, comme le yoga ou la médecine ayurvédique, pour résoudre les problèmes psychologiques.»

    Et dans un contexte aussi hostile, il se produit souvent de petits miracles. «Il y a de belles histoires de succès, de gens qui, étrangement, semblent mieux survivre au drame. Ce n'est pas nouveau d'un point de vue scientifique. C'est comme s'il y avait une croissance post-traumatique, un épanouissement», a-t-il constaté. Curieusement, même si une blessure profonde met toujours du temps à cicatriser, il remarque que 80 % des membres d'une population exposée à une situation traumatisante s'en remettent en un mois. «On comprend mal où ils puisent les ressources pour se battre contre ça. C'est pourquoi il faut soutenir chaque initiative qui provient de cette résilience.»


    ***

    Notre journaliste a séjourné au Sri Lanka grâce à une bourse des Instituts de recherche en santé du Canada.
    Un homme déplacé par la guerre, récemment libéré du camp de Menik Farm.<br />
IDPs aidés par l'organisme VAROD.<br />
Déplacés de guerre récemment libérés de Menik Farm.<br />
Soeur Urubarani Joseph avec ses orphelines, qu'elle a sauvées de la guerre. <br />
Déplacés de guerre relocalisés dans leur village dans des maisons temporaires fournies par le UNHCR.<br />
Homme assis dans une maison détruite par le tsunami sur la plage de Kalmunai Kuri.<br />
Le camp Menik Farm, à Vavuniya, où près de 300 000 Tamouls ont été détenus à la fin de la guerre.<br />
Asaura Umma a perdu ses six enfants lors du tsunami. Elle ne s'est en jamais remise. Elle est aujourd'hui un cas lourd du département de santé mentale de Kalmunai.<br />
Ruine d'une maison détruite par le tsunami sur la plage de Kalmunai Kuri.<br />












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