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    Sri Lanka - L'art-thérapie au secours des enfants traumatisés

    Le Devoir au Sri Lanka

    Des enfants participent à un atelier de peinture au Butterfly Peace Garden. <br />
    Photo: François Pesant - Le Devoir Des enfants participent à un atelier de peinture au Butterfly Peace Garden.
    Stress post-traumatique, violence et suicide... Après un tsunami et un conflit séparatiste qui a duré plus de 20 ans, les Sri-Lankais sont profondément affligés. Là-bas, ils ont vécu l'horreur en direct. Ici, venus comme réfugiés, ils ont assisté au drame, impuissants. Le Devoir a suivi leur trajectoire, de leur île bombardée jusqu'à la Terre promise. Deuxième d'une série de trois textes.

    Batticaloa — Au coeur de Batticaloa, une ville profondément ravagée par la guerre et le tsunami de 2004, le Butterfly Peace Garden est une oasis de paix. Et pour plusieurs enfants traumatisés qui fréquentent ce centre d'art-thérapie, c'est peut-être le seul endroit entièrement dépourvu de violence qu'ils auront connu dans leur vie.

    Construit en 1996 à l'initiative de l'artiste-peintre canadien Paul Hogan et du père Paul Satkunayagam, un jésuite ayant étudié la psychologie aux États-Unis, cet immense terrain de jeu a accueilli plus de 10 000 enfants âgés de 6 à 16 ans au cours de la dernière décennie. «On avait vu ce que Paul faisait à travers l'art et la création avec des enfants handicapés de Hamilton [Ontario]. On a essayé de voir comment on pouvait importer et adapter le concept à notre réalité d'ici, c'est-à-dire des enfants traumatisés par la guerre et, récemment, par le tsunami», a expliqué le père Satkunayagam.

    Traiter de façon non clinique

    De retour de son séjour en Occident, il était clair qu'il ne voulait pas utiliser une approche médicalisée. «Malgré leurs traumatismes parfois sévères, c'était important d'essayer de les traiter de façon non clinique», a-t-il soutenu. Théâtre, chant, peinture, contes, tous les moyens sont bons pour faire fleurir leur imagination. Sous un chapiteau au toit de palme, une poignée d'ados tâtent même de l'humour, au grand bonheur des enfants spectateurs.

    «La chose la plus importante qu'on fait pour eux, c'est de les laisser s'amuser», résume pour sa part Félix Kamalanathatheepan, le coordonnateur du Butterfly Peace Garden. «On ne leur enseigne rien, on leur laisse plutôt exprimer leur créativité et leur talent. C'est comme ça, tranquillement, qu'ils guérissent et reprennent confiance.»

    Quel que soit le conflit, les enfants sont souvent les plus vulnérables. Témoins des pires atrocités, ils absorbent sans comprendre toute la violence à laquelle ils sont exposés. «Même s'ils ne vont pas au front ou ne la vivent pas directement, les enfants subissent tous les effets de la guerre. Ils ont vu des cadavres, du sang, des viols. Ils ont subi de grandes pertes, celle d'un proche, d'un père. Ils ont entendu les pleurs et les cris de la mère et son désespoir. Ils ont aussi vécu la pauvreté et l'éclatement de leur famille», rappelle Paul Satkunayagam. Et bien souvent, ils survivent en héros, en proie à leurs peurs et angoisses qu'ils passent sous silence.

    Les héroïnes de Mannar

    À Mannar, située sur une presqu'île au nord-ouest du Sri Lanka, les 14 orphelines de soeur Urubarani Joseph en ont vu de toutes les couleurs. À l'automne 2008, alors que les bombardements s'intensifiaient, la religieuse s'est résolue à fuir avec une complice et les 14 jeunes filles, âgées de 3 à 19 ans.

    De village en village, elles ont franchi des kilomètres de la zone de conflit sous les tirs d'artillerie et les pluies d'obus. «Le Seigneur nous montrait chaque fois le chemin. Quand on quittait un lieu, le lendemain, on apprenait qu'il avait été bombardé», raconte-t-elle, stoïque. Trouvant refuge dans des bunkers, elles ont survécu trois mois durant en mangeant de l'herbe, buvant l'eau de pluie et en priant des nuits entières.

    Le 30 avril 2009, un bateau de la Croix-Rouge a finalement recueilli soeur Joseph, «ses» 14 fillettes, deux religieuses et... le chien «Tsunami» trouvé en chemin. Le couvent étant complètement détruit, elles vivent aujourd'hui à Mannar dans la modeste demeure des parents de soeur Joseph. «Sauf une petite qui a reçu des éclats d'obus, personne n'a rien eu», raconte fièrement soeur Joseph en s'étonnant du miracle. «Mes filles sont courageuses, elles n'ont presque pas pleuré.»

    Pour Paul Satkunayagam, un profond traumatisme ne se traduit pas toujours par des pleurs ou une réaction physique perceptible. «Les enfants peuvent devenir très violents, verbalement abusifs. Certains se tiennent en gang, attaquent des maisons et vandalisent des endroits publics, explique-t-il. Ils sont fâchés, aliénés. Académiquement, ils ont du mal à se concentrer et se plaignent de problèmes de mémoire. Au final, leur santé mentale est sérieusement affectée.»

    Paix interethnique

    Entourant le Butterfly Peace Garden, les quartiers de Batticaloa sont à l'image du pays: déchirés depuis des lustres par des conflits ethniques. Dans cette région située à l'est de l'île, on compte une forte présence de Tamouls et de musulmans qui se sont violemment affrontés au cours des 20 dernières années. De nombreux musulmans craignent que le processus de paix n'entraîne une certaine domination du LTTE, le mouvement séparatiste tamoul, tandis que les citoyens tamouls en veulent à la population musulmane qui, selon eux, collabore avec l'Armée sri-lankaise, à majorité cinghalaise.

    Pour rétablir l'harmonie, le Butterfly Peace Garden essaie ainsi de s'attaquer aux préjugés raciaux, et ce, le plus tôt possible. «On a une mission de paix et d'harmonie interethnique. On fait appel à l'art [art work], la nature [earth work] et au coeur [heart work] pour résoudre les petits conflits et leur apprendre à mieux se connaître les uns, les autres», a expliqué Félix.

    Besoins plus grands encore

    Selon le père Paul, les besoins sont encore plus grands maintenant que la guerre est finie et que les blessures du tsunami ont commencé à cicatriser. «La paix n'est pas encore revenue. Les gens qui ont gagné, les majoritaires, ont traumatisé les minorités plus intensément. Des groupes violents continuent de traumatiser les Tamouls. Et cette tension reste, prête à exploser de nouveau», a-t-il soutenu. Les enfants, souvent otages de ces horreurs, doivent apprendre à retrouver la confiance en «l'autre» s'ils ne veulent pas reproduire ce même passé hostile. Une tâche difficile si l'on tient compte du fait que plusieurs d'entre eux n'ont rien connu d'autre que la guerre et la peur de l'étranger.

    Le père Paul garde espoir. Il le puise dans de vraies histoires de succès comme celle du petit Tamoul Suresh, qui a vu son père mourir, tué par un musulman. Au Butterfly Peace Garden, il ne pouvait blairer son ennemi Abdul, musulman d'origine, qui incarnait toute sa souffrance. «On leur a fait faire des représentations d'eux-mêmes en argile et on leur a fait raconter une histoire dans une pièce de théâtre dans laquelle ils devaient être tous deux impliqués. En trois mois, la situation s'était améliorée», raconte le père Paul.

    À un point tel que Suresh, qui s'était fait battre par son beau-père rentré ivre un soir, a couru se réfugier... chez Abdul. «Ça a été une grande surprise pour nous. Dans un moment de détresse, Suresh avait choisi d'aller chez celui qui était devenu son ami, malgré tout», a-t-il conclu. Comme quoi même des plus oppressants cocons peuvent naître des papillons.

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    Notre journaliste a séjourné au Sri Lanka grâce à une bourse des Instituts de recherche en santé du Canada.

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    Demain: La communauté sri-lankaise de Toronto
    Des enfants participent à un atelier de peinture au Butterfly Peace Garden. <br />
Scène quotidienne au Butterfly Peace Garden<br />
Préparation à une pièce de théâtre au Butterfly Peace Garden. <br />
Des enfants participent à un atelier de peinture au Butterfly Peace Garden. <br />
Des moniteurs saluent des jeunes qui rentrent à la maison, dans un autobus fourni par une agence canadienne de développement. <br />












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