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    Guerre et tsunami ne cessent de hanter la diaspora sri-lankaise

    Une population en grand besoin d'aide psychologique

    Rassemblement à Toronto pour commémorer le premier anniversaire de la fin de la guerre civile au Sri Lanka, mai 2010. <br />
    Photo: François Pesant - Le Devoir Rassemblement à Toronto pour commémorer le premier anniversaire de la fin de la guerre civile au Sri Lanka, mai 2010.
    Stress post-traumatique, violence et suicide... Après un tsunami et un conflit séparatiste qui a duré plus de 20 ans, les Sri-Lankais sont profondément affligés. Là-bas, ils ont vécu l'horreur en direct. Ici, venus comme réfugiés, ils ont assisté au drame, impuissants. Le Devoir a suivi leur trajectoire, de leur île bombardée jusqu'à la Terre promise. Voici le dernier d'une série de trois textes.

    Toronto — À des kilomètres de distance, bien en sécurité au Canada, Nick a pourtant vécu la guerre au Sri Lanka aux premières loges. À travers les reportages et les images sanglantes diffusées sur son écran d'ordinateur, il a assisté, impuissant, à l'offensive de l'armée sri-lankaise pour mater la rébellion séparatiste tamoule au début de l'année 2009.

    Plus d'un an après la fin de la guerre, le film d'horreur tourne encore en boucle dans sa tête. «Mon fils est encore là-bas avec sa femme. Je n'ai pas eu de nouvelles pendant des mois. Comment ne pas s'inquiéter?» a dit l'homme qui vient régulièrement participer à la vigile devant le consulat des États-Unis à Toronto, dans l'espoir d'attirer l'attention sur sa cause.

    Tout comme lui, ils ont été plus de 250 000 Tamouls de la région à suivre, les yeux rivés sur l'écran, le massacre de leurs proches en direct. Choqués, ils recevaient en pleine gueule ces images d'horreur que des caméras clandestines avaient réussi à capter.

    Même à l'autre bout du drame, le sentiment d'impuissance et l'angoisse sont tout aussi paralysants, constate le Dr Duncan Pedersen, psychiatre à l'hôpital Douglas de l'Université McGill. «Le fait de revoir les images sans arrêt peut aller jusqu'à provoquer un trouble de stress post-traumatique», a-t-il soutenu. Il rappelle que ce fut le cas lorsqu'après le 11-Septembre, les médias télévisés ont servi ad nauseam les images des tours du World Trade qui s'effondraient.

    Recrudescence des problèmes

    Et pour ajouter au fardeau morbide de cette communauté bien installée au Canada, qui constitue la plus grande diaspora tamoule au monde, le tsunami de 2004 a fauché la vie de plus de 30 000 Sri-Lankais. Devant ce scénario du pire, pas étonnant que les intervenants psychosociaux aient noté une recrudescence des problèmes d'alcoolisme, de dépression et de violence conjugale et même du déclenchement de certaines maladies graves comme la psychose. «On a remarqué qu'il y avait eu plus d'accidents de moto graves et de problèmes de toxicomanie chez les jeunes [au début de l'année 2009]», a dit Jude Athanasyar, travailleur social pour le Community Resource Center à Toronto (CRCT) dans Scarborough, où se concentre la communauté tamoule.

    Tout juste avant cette vague dévastatrice de l'océan Indien, une étude intitulée Une communauté en détresse, la première à être réalisée sur l'état de la santé mentale des Tamouls de la région de Toronto, a démontré que bon nombre d'entre eux avaient été exposés à des situations traumatisantes. Près du tiers des 1600 répondants a indiqué avoir vécu des attaques, viols ou avoir été témoins d'un combat et de ce nombre, 36 % avait les symptômes d'un stress post-traumatique. Moins de 10 % d'entre eux avaient reçu un quelconque traitement psychologique.

    D'immenses besoins

    Au cours des 20 dernières années, le Sri Lanka a toujours fait partie des dix pays produisant le plus de demandeurs d'asile. Autant de nouveaux arrivants susceptibles de requérir des soins particuliers. À Toronto, où la plus grande partie de la communauté échoue, le réseau de la santé est alerte, mais ne répond pas toujours à la demande.

    Pushpa Kanagaratnam l'a constaté à ses dépens, lorsqu'en 2003 elle a quitté la Norvège pour venir travailler au Canada. «J'étais surprise et déçue de trouver si peu de services en santé mentale dans une si grande ville diversifiée comme Toronto», a-t-elle laissé tomber. Munie d'un doctorat en psychologie avec une spécialité en santé mentale au sein des communautés ethnoculturelles, Mme Kanagaratnam a contacté le Centre canadien des victimes de torture pour offrir ses services. «Mais il n'y avait que des services pour aider les nouveaux arrivants à s'installer. [...] C'est bien, mais il n'y avait rien en santé mentale», a-t-elle souligné.

    Depuis le rapport du Canadian Task Force de 1988 sur les problèmes de santé mentale qui touchent les populations immigrantes et réfugiées, un nombre croissant, mais somme toute limité, de chercheurs se sont intéressés à la question. Pourtant, à l'échelle de la planète, la littérature démontre que les immigrants sont deux fois plus susceptibles d'être atteints de schizophrénie que les populations locales et plus enclins à souffrir de détresse psychologique.

    Et bien sûr, dans un pays où 20 % des habitants ont une langue maternelle autre que le français et l'anglais, satisfaire adéquatement leurs besoins ne s'avère pas une tâche facile.

    «Ce n'est pas dans la culture des Sri-Lankais d'aller voir un conseiller, surtout s'il n'appartient pas au même groupe ethnique. On va plutôt chercher du réconfort autour de nous, dans notre entourage», a expliqué Jude Athanasyar.

    Cauchemars à retardement

    Selon le révérend Joseph Chandrakantham, la difficulté de traiter adéquatement un problème de santé mentale vient du simple fait que celui-ci n'est pas toujours facilement reconnaissable. Il se déclare même parfois bien des années plus tard, alors qu'on ne l'associe plus au drame vécu. «Quand tu arrives comme réfugié, tu es en choc culturel, mais dans l'action. Il faut voir à l'éducation des enfants, s'occuper des papiers et trouver un endroit où vivre. Mais après trois, quatre ou cinq ans, les cauchemars nous rattrapent», croit cet éthicien d'origine tamoule et professeur associé au Centre pour l'étude des religions de l'Université de Toronto.

    Une étude du Canadian Community Health Survey (CCHS) abonde en ce sens. Elle conclut que si les nouveaux arrivants sont moins susceptibles de vivre des épisodes de dépression que les Canadiens nés au pays, ils rattrapent tôt ou tard cette moyenne. La seconde génération d'immigrants est plus sujette à la dépression ainsi qu'à des débordements tels que des excès d'alcool ou de drogue.

    Afin de soulager les nuits agitées des Tamouls lors des bombardements au début de l'année 2009, des organismes comme le CRCT ont été sur un pied d'alerte. Une dizaine de travailleurs sociaux de la communauté tamoule de Scarborough ont été formés spécialement pour savoir reconnaître les cas de stress post-traumatique.

    Les églises et les temples ont également joué un rôle important, croit le révérend Chandrakantham. «Les portes de l'église étaient toujours ouvertes. C'est un endroit calme et frais, où brûlaient des lampions. On oublie qu'un peu de lumière peut parfois aider à guérir.»

    ***

    Notre journaliste a séjourné au Sri Lanka grâce à une bourse des Instituts de recherche en santé du Canada.
    Rassemblement à Toronto pour commémorer le premier anniversaire de la fin de la guerre civile au Sri Lanka, mai 2010. <br />
La communauté tamoule du Canada est la plus grande dispora tamoule du monde. Ici, elle commémore en mai dernier le premier anniversaire de la fin de la guerre civile au Sri Lanka.<br />
Rassemblement à Toronto pour commémorer le premier anniversaire de la fin de la guerre civile au Sri Lanka.<br />
On compte plus de 250 000 tamouls dans la région torontoise. <br />
Rassemblement à Toronto pour commémorer le premier anniversaire de la fin de la guerre civile au Sri Lanka, mai 2010. <br />
Tamouls manifestant devant l'ambassade américaine à Toronto. <br />












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