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    G20: n'attendez plus les barbares, ils sont là!

    En pensant aux amis en prison, à Toronto

    29 juin 2010 |Francis Dupuis-Déri - Professeur de science politique à l'Université du Québec à Montréal, sympathisant de la Convergence des luttes anticapitalistes (CLAC) et auteur du livre Les Black Blocs (Lux, 2007) | Actualités internationales
    Les manifestations monstres à Gênes contre le sommet du G8 de l'été 2001 avaient été la cible d'une brutalité policière extrêmement violente: des véhicules blindés chargeaient la foule, et un manifestant a été tué d'une balle dans la tête tirée à bout portant. Devant ce fiasco, le premier ministre Jean Chrétien avait annoncé que le sommet suivant du G8 se tiendrait dans une zone inaccessible aux mouvements sociaux, dans les Rocheuses. Suivant l'exemple, les autres grands sommets ont été organisés dans des lieux isolés.

    Mais le premier ministre Stephen Harper en a décidé autrement. Bienvenue à Toronto, pour le sommet du G20! Comme toujours, face à la turbulence populaire, les médias sensationnalistes ont consacré leurs grands titres à dénoncer les «voyous» qui n'auraient d'autres motivations que de tout casser.

    Pourtant, les spécialistes des frondes populaires ont constaté que presque tous les mouvements sociaux d'importance ont connu leurs actions d'éclat, même le mouvement pour le droit de vote des femmes (émeutes, dizaines de vitrines fracassées, caillassage de la maison du premier ministre britannique et de véhicules de dignitaires, incendies). Avec le recul historique, ces actions sont considérées comme ayant été nécessaires pour provoquer le débat public et pour modifier des rapports de force. Dans l'histoire des mouvements sociaux, le recours à la force par la foule est presque toujours motivé par une intelligence politique et morale face à des injustices flagrantes, soit des libertés brimées ou des inégalités scandaleuses. De même, celles et ceux qui se pencheront, dans 50 ou 100 ans, sur les émeutes anticapitalistes qui accompagnent les grands sommets depuis le début du XXIe siècle, concluront très certainement qu'il y avait là un signe clair d'une crise de légitimité des élites politiques et économiques. On comprendra alors qu'une juste colère populaire trouvait à s'exprimer par le fait de cibler les symboles d'un système injuste et inégalitaire (banques, firmes et chaînes internationales) et, bien sûr, contre la police si brutale (on appréciera l'engouement des agents du SPVM pour la répression politique, car plusieurs ont jugé opportun de sacrifier des jours de congé pour se porter volontaires pour le G20...).

    Respect

    En suivant la manifestation anticapitaliste du samedi 26 juin, j'ai pu constater son respect pour les autres manifestantes et manifestants, puisqu'elle s'est détachée de la marche des syndicats et des organisations non gouvernementales avant de commencer à lancer des frappes. J'ai aussi pu observer des dizaines et des dizaines de vitres éclatées et de façades couvertes de graffitis (et dire qu'un milliard de dollars a été dépensé pour la sécurité). Dans 99 % des cas, il s'agissait de cibles qui avaient une signification politique claire: banques, McDonald's, Starbucks, Nike, American Apparel (malgré son hypocrite discours sympathique), des panneaux publicitaires, un bar de danseuses nues, quelques véhicules de médias d'État ou privés et des voitures de la police.

    Pourtant, plusieurs avancent que cette «violence» rend inaudible le discours des mouvements sociaux mobilisés. En fait, l'acte lui-même de s'en prendre à des symboles du capitalisme est un message politique clair, pour qui veut bien voir et entendre; il faut vraiment avoir vécu dans un isolement social complet ces dernières années pour ne pas comprendre que des gens sont animés d'une rage contre le capitalisme en général et les banques en particulier.

    Je suis même surpris que la rage ne soit pas plus explosive, ni plus généralisée, considérant l'ampleur des récentes crises, l'écart grandissant des inégalités et la manière dont les gouvernements détournent des centaines de milliards de dollars de fonds publics pour financer les banques et les grandes entreprises. Je ne mentionne pas même ici la corruption crasse des élites, les désastres écologistes, les guerres impérialistes, les inégalités entre les sexes et le racisme institutionnalisé.

    Reportages

    De plus, les médias sont à ce point attirés par l'éventualité d'une émeute qu'ils produisent des reportages et des dossiers spéciaux où des porte-parole et des activistes sont conviés à exprimer leur message et leurs idées des jours et même des semaines avant l'émeute appréhendée. En matière de diffusion de messages, toutes les tendances du mouvement altermondialiste gagnent donc à ce que la turbulence soit associée à ses manifestations, depuis la fameuse «Bataille de Seattle» en 1999.

    Devant cette contestation plus ou moins turbulente, les élites mondiales ont fait un choix: se retrancher derrière des fortifications, maintenir le cap en ce qui a trait aux modèles économique et politique, énoncer ou répéter quelques fausses promesses et répondre par la répression policière à la grogne populaire. Depuis Seattle, les policiers sont mobilisés par dizaines de milliers, les arrestations de masse sont routinières et ne suscitent généralement que peu d'intérêt dans les médias. Qui a remarqué et se souvient qu'il y avait eu 700 arrestations lors du Sommet du G8 en Écosse en 2005, 1200 arrestations lors du Sommet de Copenhague sur l'environnement à l'automne 2009, plus de 1800 arrestations à New York en 2004 lors de la Convention républicaine?

    Répression

    Plusieurs sont interpellés pour avoir tenu une bannière, joué de la guitare, être passés par là ou parce qu'ils couvraient l'événement à titre de journaliste, ce qui confirme l'arbitraire de la répression. Des chiffres effarants du point de vue du respect des droits fondamentaux. Je ne mentionne pas même la brutalité et l'humiliation qui accompagnent ces arrestations, ni les mensonges systématiques depuis une dizaine d'années de la part des autorités policières au sujet de l'arsenal supposé des personnes interpellées associées au mouvement altermondialiste: des explosifs ne sont en réalité que de l'engrais ou des produits de cuisine, des cocktails Molotov se révèlent n'être que de simples bouteilles de plastique, etc..

    Cette répression est bête et méchante, mais si peu efficace... Marcus Rediker et Peter Linebaugh ont proposé, dans un livre intitulé L'Hydre aux mille têtes, une histoire des révoltes des esclaves, des marins, des femmes et des autochtones aux XVIe et XVIIe siècles. Leur titre fait référence aux discours de l'époque, qui associaient les révoltes à une hydre, ce monstre que l'on ne peut vaincre, car plusieurs têtes repoussent quand on en coupe une. Aujourd'hui, la police cherche à piéger des «chefs» anarchistes (seul un policier peut inventer un tel concept!).

    Balles de golf

    On apprenait, à la suite de l'arrestation d'«organisateurs» le matin du 26 juin, qu'une opération d'infiltration dans les réseaux anarchistes était en cours depuis plus d'un an, et que les individus appréhendés prévoyaient — selon les médias — manifester protégés par du rembourrage, et peut-être armés de... balles de golf. Un an d'infiltration, plusieurs arrestations, pour des balles de golf? Malgré l'emprisonnement des prétendus chefs des anarchistes, qu'avons-nous vu dans les rues: l'hydre bien vivante, indomptée, car n'ayant pas besoin de chef(s), prendre la rue et (sans balles de golf) exprimer sa colère contre le système en fracassant des dizaines de vitrines avec des bâtons, des bottes, et des pavés pris à même la chaussée.

    De Seattle à Toronto, en passant par Québec ou par Athènes, c'est toujours le même scénario, car ce sont toujours les mêmes enjeux, les mêmes problèmes, les mêmes choix. Beaucoup d'émoi, de brutalité policière et de gaspillage de fonds publics, pour faire face à une violence populaire au final plutôt minime et dont la force est avant tout symbolique.

    Le politologue suisse Nicolas Tavaglione a déclaré, après des émeutes politiques contre le G8 en 2003, que les Black Blocs (groupes de manifestants tout de noir vêtus et masqués) sont les plus importants philosophes politiques de l'histoire contemporaine, car ils posent par leurs gestes des questions sur la liberté et l'égalité, face à l'obsession sécuritaire et au désir répressif de l'État.

    À Toronto, les Black Blocs et leurs alliés — des milliers de féministes, écologistes, anticapitalistes, etc. — ont écrit, par leurs actions, une page de l'histoire contemporaine de la révolte populaire. Les barbares sont là, mais ne vous y trompez pas: face à un empire arrogant et corrompu, la clameur qui monte est animée par une soif de justice, de liberté et d'égalité.

    ***

    Francis Dupuis-Déri - Professeur de science politique à l'Université du Québec à Montréal, sympathisant de la Convergence des luttes anticapitalistes (CLAC) et auteur du livre Les Black Blocs (Lux, 2007)












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