Le Japon en crise politique chronique
Barthélémy Courmont Professeur invité à l'UQAM et titulaire par intérim de la Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques.
8 juin 2010
Actualités internationales
La démission simultanée du premier ministre japonais, Yukio Hatoyama, et du président du Parti démocrate du Japon (PDJ), le parti au pouvoir, Ichiro Ozawa, après seulement huit mois à la tête de la deuxième puissance économique mondiale, a relancé les interrogations concernant la stabilité politique au Japon.
Depuis la défaite historique du Parti libéral démocrate (PLD) en août 1993, après quatre décennies de règne ininterrompu, pas moins de 12 premiers ministres se sont succédé. Et si l'on tient compte de la parenthèse de Junichiro Koizumi, qui dirigea le pays pendant cinq ans de 2001 à 2006, on constate que la durée de vie d'un gouvernement japonais depuis la fin de la guerre froide dépasse rarement un an. Cette tendance s'est confirmée au cours des quatre dernières années, puisque chaque mois de septembre a été marqué par un changement de cabinet.
En septembre dernier, avec l'arrivée au pouvoir d'un parti d'opposition, le PDJ, on pouvait espérer que cette valse des premiers ministres allait cesser. Il n'en est rien. D'où de multiples interrogations: comment expliquer cette instabilité politique devenue chronique? Quelle est la représentativité des élites politiques japonaises? Et enfin, quels sont les changements nécessaires?
Instabilité incontournable
Premier constat, l'instabilité politique est désormais un phénomène incontournable au Japon. Le changement de majorité n'a pas permis de l'enrayer, et les espoirs de changement promis par le cabinet Hatoyama, associés à une forte popularité au début de son mandat, n'ont pas été suffisants.
Cette instabilité coïncide avec les difficultés économiques du Japon depuis le début des années 1990, et s'explique en partie par le manque de confiance qui s'est peu à peu installé dans la société japonaise, malgré le rebond du début des années 2000. Certains n'hésitent pas à évoquer le déclin d'une société en manque de repères et en proie au doute. Un déclin relatif, mais qui se traduit par une difficulté pour les élites politiques à proposer des réformes à la fois acceptables et porteuses d'un projet sur le long terme.
De même, en parvenant difficilement à respecter ses promesses, le gouvernement de Hatoyama s'est, comme les précédents, exposé à un rapide désaveu de l'opinion publique. On pense notamment à la question du transfert des bases américaines d'Okinawa vers Guam, qui a précipité sa chute, mais aussi aux allégations de corruption, contre lesquelles il a fait campagne et qui se sont pourtant retournées contre son parti.
Plus profondément...
Mais les maux de la politique japonaise semblent encore plus profonds. Les élites politiques connaissent même une crise de représentativité qui dépasse les clivages des partis, et ne se concentre pas exclusivement sur le PLD. C'est le principal enseignement, et l'un des plus inquiétants, des huit mois de gouvernement du PDJ.
Les problèmes liés au népotisme, à l'existence de véritables dynasties d'élus (la majorité des ministres japonais sont fils et parfois petit-fils d'élus) et à la représentativité de plus en plus faible des élites politiques, associés au PLD, se sont généralisés, malgré les espoirs placés dans l'alternance.
Face à ces difficultés, les solutions sont à chercher du côté d'un véritable renouvellement des élites politiques, mais aussi dans une plus grande cohérence dans les orientations politiques de Tokyo, que ce soit à l'interne (notamment pour faire face au problème du vieillissement de la population) ou à l'extérieur, avec en ligne de mire la manière d'aborder la relation avec la puissance émergente: la Chine. En ne parvenant pas à définir une vision sur le long terme et en restant hésitantes dans la relation avec Washington et Pékin, au risque de se trouver de plus en plus isolées dans la région, les autorités japonaises risquent de voir cette crise politique se pérenniser encore longtemps.
Des promesses
L'arrivée au pouvoir d'un nouveau premier ministre est, comme dans le cas de ses prédécesseurs, annonciatrice de changements et d'une volonté de rupture avec des mécanismes de la politique qui lassent la société japonaise.
Ancien militant de gauche au profil atypique avant d'avoir occupé la fonction de ministre des Finances dans le gouvernement sortant, Naoto Kan s'est fait remarquer dans les années 1990 comme ministre de la Santé, lorsqu'il a poussé son administration à révéler un scandale de transfusion sanguine infectée au VIH.
S'il a rapidement annoncé que la priorité de son action se porterait sur la gestion de la crise économique, il a souligné l'importance du renforcement des liens avec les États-Unis, en particulier devant la menace de la Corée du Nord. En d'autres termes, peu de changements, et une incapacité à renouveler un discours politique qui ne séduit plus.
Kan ne jette pas l'éponge pour autant et a déclaré, en acceptant ses nouvelles responsabilités, que «la priorité est de revitaliser le pays et d'avoir un parti dont tous les membres peuvent se lever ensemble et proclamer avec confiance "On peut le faire"». De belles promesses, mais qui rappellent celles des derniers premiers ministres du PLD...
***
Barthélémy Courmont
Professeur invité à l'UQAM et titulaire par intérim de la Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques, il vient de publier La Tentation de l'Orient. Une nouvelle politique américaine en Asie-Pacifique (éditions Septentrion) et sort en septembre Géopolitique du Japon (éditions Artège).
Depuis la défaite historique du Parti libéral démocrate (PLD) en août 1993, après quatre décennies de règne ininterrompu, pas moins de 12 premiers ministres se sont succédé. Et si l'on tient compte de la parenthèse de Junichiro Koizumi, qui dirigea le pays pendant cinq ans de 2001 à 2006, on constate que la durée de vie d'un gouvernement japonais depuis la fin de la guerre froide dépasse rarement un an. Cette tendance s'est confirmée au cours des quatre dernières années, puisque chaque mois de septembre a été marqué par un changement de cabinet.
En septembre dernier, avec l'arrivée au pouvoir d'un parti d'opposition, le PDJ, on pouvait espérer que cette valse des premiers ministres allait cesser. Il n'en est rien. D'où de multiples interrogations: comment expliquer cette instabilité politique devenue chronique? Quelle est la représentativité des élites politiques japonaises? Et enfin, quels sont les changements nécessaires?
Instabilité incontournable
Premier constat, l'instabilité politique est désormais un phénomène incontournable au Japon. Le changement de majorité n'a pas permis de l'enrayer, et les espoirs de changement promis par le cabinet Hatoyama, associés à une forte popularité au début de son mandat, n'ont pas été suffisants.
Cette instabilité coïncide avec les difficultés économiques du Japon depuis le début des années 1990, et s'explique en partie par le manque de confiance qui s'est peu à peu installé dans la société japonaise, malgré le rebond du début des années 2000. Certains n'hésitent pas à évoquer le déclin d'une société en manque de repères et en proie au doute. Un déclin relatif, mais qui se traduit par une difficulté pour les élites politiques à proposer des réformes à la fois acceptables et porteuses d'un projet sur le long terme.
De même, en parvenant difficilement à respecter ses promesses, le gouvernement de Hatoyama s'est, comme les précédents, exposé à un rapide désaveu de l'opinion publique. On pense notamment à la question du transfert des bases américaines d'Okinawa vers Guam, qui a précipité sa chute, mais aussi aux allégations de corruption, contre lesquelles il a fait campagne et qui se sont pourtant retournées contre son parti.
Plus profondément...
Mais les maux de la politique japonaise semblent encore plus profonds. Les élites politiques connaissent même une crise de représentativité qui dépasse les clivages des partis, et ne se concentre pas exclusivement sur le PLD. C'est le principal enseignement, et l'un des plus inquiétants, des huit mois de gouvernement du PDJ.
Les problèmes liés au népotisme, à l'existence de véritables dynasties d'élus (la majorité des ministres japonais sont fils et parfois petit-fils d'élus) et à la représentativité de plus en plus faible des élites politiques, associés au PLD, se sont généralisés, malgré les espoirs placés dans l'alternance.
Face à ces difficultés, les solutions sont à chercher du côté d'un véritable renouvellement des élites politiques, mais aussi dans une plus grande cohérence dans les orientations politiques de Tokyo, que ce soit à l'interne (notamment pour faire face au problème du vieillissement de la population) ou à l'extérieur, avec en ligne de mire la manière d'aborder la relation avec la puissance émergente: la Chine. En ne parvenant pas à définir une vision sur le long terme et en restant hésitantes dans la relation avec Washington et Pékin, au risque de se trouver de plus en plus isolées dans la région, les autorités japonaises risquent de voir cette crise politique se pérenniser encore longtemps.
Des promesses
L'arrivée au pouvoir d'un nouveau premier ministre est, comme dans le cas de ses prédécesseurs, annonciatrice de changements et d'une volonté de rupture avec des mécanismes de la politique qui lassent la société japonaise.
Ancien militant de gauche au profil atypique avant d'avoir occupé la fonction de ministre des Finances dans le gouvernement sortant, Naoto Kan s'est fait remarquer dans les années 1990 comme ministre de la Santé, lorsqu'il a poussé son administration à révéler un scandale de transfusion sanguine infectée au VIH.
S'il a rapidement annoncé que la priorité de son action se porterait sur la gestion de la crise économique, il a souligné l'importance du renforcement des liens avec les États-Unis, en particulier devant la menace de la Corée du Nord. En d'autres termes, peu de changements, et une incapacité à renouveler un discours politique qui ne séduit plus.
Kan ne jette pas l'éponge pour autant et a déclaré, en acceptant ses nouvelles responsabilités, que «la priorité est de revitaliser le pays et d'avoir un parti dont tous les membres peuvent se lever ensemble et proclamer avec confiance "On peut le faire"». De belles promesses, mais qui rappellent celles des derniers premiers ministres du PLD...
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Barthélémy Courmont
Professeur invité à l'UQAM et titulaire par intérim de la Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques, il vient de publier La Tentation de l'Orient. Une nouvelle politique américaine en Asie-Pacifique (éditions Septentrion) et sort en septembre Géopolitique du Japon (éditions Artège).
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