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    Haïti, trois mois après le séisme - Retrouver confiance et dignité

    Dimanche dernier, des Haïtiens se sont rendus assister à la messe pascale près de la cathédrale en ruines de Port-au-Prince.
    Photo: Agence France-Presse (photo) Thony Belizaire Dimanche dernier, des Haïtiens se sont rendus assister à la messe pascale près de la cathédrale en ruines de Port-au-Prince.
    Port-au-Prince — Samedi soir dernier, 21h. Des travailleurs s'activent dans une rue bien calme de la commune de Tabarre, non loin de l'aéroport de Port-au-Prince. Ils refont la toiture d'un édifice modeste de 10 mètres carrés à la lueur de quelques ampoules branchées sur une génératrice. Le sol est jonché de ciment mouillé qu'ils remontent patiemment sur l'armature du toit déjà partiellement coffré.

    Les Haïtiens ont repris rapidement leurs activités après le séisme du 12 janvier, tout au moins celles qu'on pouvait encore envisager. D'ailleurs, les marchands (en fait, ce sont surtout des marchandes) dont les étals bordent les rues de la capitale étaient déjà à pied d'oeuvre deux jours après le séisme.

    On croise régulièrement dans la plupart des quartiers de la capitale, à l'abri des regards indiscrets, des travailleurs de la construction ayant visiblement recours aux techniques et matériaux d'avant-séisme. Et ce, malgré le décret gouvernemental imposant un moratoire sur tout projet de construction en Haïti.

    «Ils nous ont demandé de trouver des abris provisoires, comme des tentes, mais nous n'en avons toujours pas, explique Messejour Joseph, propriétaire de ce bâtiment en construction de Tabarre, qui nie travailler de nuit pour éviter les regards indiscrets de la mairie locale. Je ne crois pas que ce type de catastrophe va revenir très rapidement. C'est pour cela que nous construisons encore comme avant.»

    Le déploiement de l'aide

    L'ONU, le gouvernement haïtien, les gouvernements étrangers, plus de 700 organisations non gouvernementales inscrites auprès de l'ONU et nombre d'autres faisant cavalier seul se sont déployés depuis le 12 janvier dans les zones touchées par le séisme.

    L'urgence a rapidement pris le dessus sur l'organisation systématique. «Pendant un temps, juste après une crise, il a fallu que le travail soit fait et moins se soucier des systèmes en place, parce qu'il y avait des besoins très pressants», résume la porte-parole du Programme alimentaire mondial (PAM), Anne Poulsen.

    «Au début, il fallait organiser une distribution généralisée, poursuit-elle en réponse aux critiques faites au sujet de la distribution massive de riz. On se dirige maintenant vers une vision à plus long terme, une vision de reconstruction d'un pays qui fasse en sorte que les Haïtiens puissent se nourrir eux-mêmes.»

    La prise en compte du contexte

    Bien qu'appuyant le principe d'une telle distribution généralisée dans les jours qui ont suivi le désastre, Yolette Étienne, ancienne directrice du bureau d'OXFAM-Angleterre en Haïti soulève certains bémols. «D'un côté, l'État présentait ses demandes et de l'autre, la plupart des ONG faisaient ce qu'elles voulaient. Prenons l'exemple de ces abris provisoires. Tout le monde a été dépassé par la situation et il y a eu un problème de coordination au niveau de l'État lui-même. L'instance chargée de la protection civile a été complètement marginalisée et certains autres représentants de l'État ont agi à sa place auprès des Nations unies. Par ailleurs, le gouvernement haïtien a réclamé des tentes, mais les ONG ne voulaient pas les distribuer parce qu'elles étaient convaincues qu'il fallait des bâches qu'elles ont l'habitude de distribuer. Seules ces ONG avaient les ressources financières nécessaires et ce sont des bâches qu'elles ont l'habitude de distribuer dans les grands terrains de déplacés en Afrique.»

    Ce sont donc celles-ci qui ont été distribuées plus massivement que des tentes; puis les gens ont acheté ou coupé du bois pour les consolider. Or on sait que la déforestation est un facteur aggravant des nombreuses inondations dans le pays; la végétation permet la rétention d'eau et la saison des pluies débute ce mois-ci.

    «C'est bien certain que l'aide humanitaire ne se gère pas comme l'aide au développement, ajoute Mme Étienne, qui a quitté son poste le 31 mars dernier (départ prévu en janvier...) pour se joindre à une autre organisation. Dans un pays aussi dégradé qu'Haïti, les enjeux entourant les interventions d'aide humanitaire et celles de l'aide au développement sont étroitement liées.»

    «Cette catastrophe s'est greffée à une crise plus structurelle. Dans le cas d'Haïti, il faut profiter de cette situation d'urgence pour instaurer des changements. Dans bien des cas, on comprend mal la situation.»

    Ce manque de connaissances culturelles et sociales du terrain limite la portée de l'aide humanitaire. À titre d'exemple, le transfert des connaissances et de matériel à la suite des opérations n'est pas encore prévu. Les militaires canadiens ont par exemple remis sur pied l'aéroport caduc de Jacmel, mais ils sont partis, un mois plus tard, presque aussi rapidement qu'ils sont arrivés, emportant avec eux les radars et les lumières qui éclairaient la piste de nuit. Ceci diminue considérablement l'accessibilité à la ville de Jacmel, tant pour les organisations humanitaires que pour les projets de développement économique qu'elle veut attirer.

    «La mentalité d'assisté existait déjà et tend malheureusement à se renforcer avec le désastre du 12 janvier. Pour la combattre, il faut prendre des dispositions permettant de construire ce pays autrement; il faut fournir à la population les structures nécessaires pour la création d'emplois qui garantissent sa dignité», confirme Chavannes Jean Baptiste, chef du Mouvement paysan national du congrès de Papaye (MPNKP), qui compte 200 000 membres. Il souligne le faible soutien reçu encore à ce jour dans les zones agricoles qui ont accueilli des centaines de milliers de déplacés.

    Guypsy Michel, directeur régional du CECI, estime lui aussi qu'on peut «penser l'urgence avec une vision de développement, on peut trouver un équilibre» entre l'humanitaire et le long terme. Il ne faut pas «s'installer dans l'urgence».

    Quant aux autorités, «il ne faut pas prendre le prétexte de la corruption pour les ignorer», même si «les étrangers n'ont pas forcément tort quand ils pointent la corruption» de l'État.

    L'État en crise de crédibilité

    La grande perte de confiance envers le président René Préval après le séisme ne prendrait pas d'ailleurs ancrage uniquement dans les difficultés organisationnelles de son gouvernement à la suite du séisme.

    «On s'est aperçu très vite que le gouvernement était "hors service", se rappelle Laenec Hurbon, directeur de recherche du CNRS de Paris et professeur à l'Université Kiskeya de Port-au-Prince. Il y avait [dans les premiers jours] une absence totale de communication avec le pouvoir. Les gens se sont repliés sur eux-mêmes et sur la solidarité spontanée.»

    Les Haïtiens savaient bien que leur État n'avait pas la capacité de faire face à ce genre de situation. Et le président ne s'est adressé à la nation que de dix jours après ce séisme, que les Haïtiens ont surnommé «goudou-goudou» en raison du bruit qu'il a généré. «Jusqu'à présent, la population lui en veut, il s'agit d'une perte de popularité semblable à celle du président Bush après l'ouragan Katrina.»

    René Préval s'est déplacé pendant les dernières semaines dans de nombreuses capitales pour chercher le financement nécessaire à son plan de reconstruction, mais il a été absent des camps et des zones touchées. Bien qu'il ait affirmé mercredi au Devoir que la conférence de New York terminée, il orientait désormais ses priorités vers la population touchée, le mal semble être fait. On semble retourner aux vieilles habitudes de non-respect des normes et des règlements dans la population: construction sans permis, dans des endroits non propices, comme à Tabarre. Reste à voir s'il sera possible pour un gouvernement si impopulaire de mobiliser la société haïtienne dans la mise en oeuvre de son plan de reconstruction.

    ***

    Étienne Côté-Paluck et Gotson Pierre
    Collaborateurs du Devoir












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