Mission Inde 2010 - La folie des grandeurs
Les ambitions titanesques tiennent plus du fantasme que de la réalité
Photo : Agence France-Presse Manan Vatsyayana
Un homme transporte des bidons dans une rue de New Delhi. En Inde, environ 400 millions de personnes, soit plus du tiers de la population, survivent avec moins de deux dollars par jour.
À retenir
- La rue est le plus grand employeur du sous-continent
- Le secteur organisé de l'économie ne représenterait que 7 % des emplois
- Delhi et Mumbai sont ceinturées de centres commerciaux ultramodernes qui ont poussé comme des champignons
- Plus du tiers de la population survit avec un «revenu» de moins de deux dollars par jour
L'Inde en expansion et son 1,1 milliard d'habitants, qui font tant rêver les gouvernements et les gens d'affaires occidentaux, y compris bien entendu Jean Charest et ceux qui l'accompagnent cette semaine dans sa mission économique dans le sous-continent, recouvrent une réalité autrement plus complexe. Inde, marché massif, Inde, géant de la croissance, Inde, faisceau des technologies de l'information... Encore que l'Inde et sa classe moyenne, non moins emballées par les perspectives, sont les premières à entretenir le fantasme.
New Delhi — Le trajet en cyclopousse d'environ trois kilomètres dans les rues du quartier commercial de Karol Bagh, à Delhi, a coûté 20 roupies (moins de 50 cents). Une aubaine. Même si le prix a évidemment été revu à la hausse en fonction de la tête étrangère du client. Faire laver tous les jours les planchers de votre appartement vous coûtera la rondelette somme d'à peine dix dollars par mois. «La main-d'oeuvre ici est très peu chère», dit Chitra, qui habite le quartier bien mis de Mayur Vihar, dans East Delhi.
Cela va sans dire. Chauffeurs d'autoricksaw (les trois-roues motorisés jaune et noir), trieurs et recycleurs de déchets, micro-commerçants de produits de consommation de base, petits réparateurs en tous genres qui attendent sur le trottoir que l'on recoure à leurs services, dabbawallahs de Mumbai, travailleurs semi-nomades du domaine de la construction, vendeurs ambulants de fruits et de légumes, mendiants... Mille métiers, mille misères.
«À deux, ma fille et moi, on fait à peu près 250 roupies [environ 5 $] par jour, à repasser du linge du matin au soir», dit Rajinder Singh, la bonne soixantaine, repasseur de son métier, comme il s'en trouve installés dans la rue sur des installations de fortune partout dans Delhi. Slumdog Millionaire n'a pas exagéré cette réalité que bien des Indiens, justement, n'ont pas particulièrement aimé voir affichée sur leurs écrans de cinéma.
La rue comme premier employeur
C'est la rue qui est le plus grand employeur du sous-continent. Une armée de gens d'affaires à pied, sans laquelle l'Inde, y compris celle qui est organisée à l'occidentale, aurait bien du mal à fonctionner au quotidien. Une interdépendance phénoménale — sur fond de système de castes. Sans cette armée de besogneux capables de couper la roupie en huit, les riches pourraient sensiblement moins étaler leur confort; et la fulgurante classe moyenne indienne serait sans doute un peu plus... moyenne.
Le premier ministre Charest, qui se rend pour la deuxième fois en Inde (la première fut en 2006) passe cette semaine par Mumbai, centre financier du pays, Bangalore, coeur battant de son industrie des technologies de l'information, et New Delhi, capitale politique. Trois centres névralgiques de l'expansive société de consommation indienne. Trois locomotives de la croissance, certes, mais qui ne représentent encore, dans les faits, qu'une toute partie de l'activité économique.
La part congrue à l'économie organisée
À vrai dire, le secteur organisé de l'économie — privé, public et corporatif — ne représenterait que 7 % des emplois. Là où l'environnement de production est contrôlé, où le rendement est prévisible et où existe un filet de sécurité sociale. Et encore, la petite entreprise emploie 80 % des travailleurs dans le secteur privé. L'essentiel de la population active — environ 450 millions de personnes — travaille dans le secteur informel ou semi-informel, constituée de travailleurs autonomes, au sens le plus strict du terme, qui ne connaissent rien de tout cela.
Dans ses formes les plus modestes, ce sont par exemple les dix millions de vendeurs de rues dont dépendent directement plus de soixante millions de personnes. Vrai que la classe moyenne indienne prend du volume à une vitesse impressionnante. Delhi et Mumbai sont aujourd'hui des villes ceinturées de centres commerciaux ultramodernes qui ont poussé comme des champignons. Mais il se trouve toujours en Inde qu'environ 400 millions de personnes, c'est plus du tiers de la population, survivent avec un «revenu» de moins de deux dollars par jour. Ils regardent les vitrines.
Une fixation
Les médias indiens ne ratent jamais une occasion d'enfoncer le clou et de mettre en évidence ce fossé abyssal. «Voici pourquoi l'Inde ne sera jamais une superpuissance», titrait en une, la semaine dernière, la revue Open, qui aime bien provoquer son lecteur. «Certains rêves peuvent être dangereux, prévient l'essayiste. Surtout ceux qui ne sont fondés sur aucune sorte de réalité.
Comme cette fixation qu'a l'Inde d'être devenue un grand joueur sur la scène internationale.» Excités par les performances, au demeurant extraordinaires, de leur industrie du savoir technologique, enivrés par un accès à la consommation et des taux de croissance de 8 % à 10 % qu'ils n'auraient jamais pu imaginer il y a vingt ans, stimulés par un appétit hors du commun d'avancement social, les Indiens — leur élite et leur classe moyenne — «hallucinent littéralement», dit-il, puisque l'Inde n'a pour le moment ni la profondeur éducationnelle, ni la cohérence politique et sociale, ni même le calibre militaire, malgré la nouvelle stature nucléaire, pour prétendre, en toute modestie, au statut de titan.
«Beaucoup de choses peuvent encore mal tourner dans le scénario indien», soutient le reportage. Voilà les Indiens prévenus.
New Delhi — Le trajet en cyclopousse d'environ trois kilomètres dans les rues du quartier commercial de Karol Bagh, à Delhi, a coûté 20 roupies (moins de 50 cents). Une aubaine. Même si le prix a évidemment été revu à la hausse en fonction de la tête étrangère du client. Faire laver tous les jours les planchers de votre appartement vous coûtera la rondelette somme d'à peine dix dollars par mois. «La main-d'oeuvre ici est très peu chère», dit Chitra, qui habite le quartier bien mis de Mayur Vihar, dans East Delhi.
Cela va sans dire. Chauffeurs d'autoricksaw (les trois-roues motorisés jaune et noir), trieurs et recycleurs de déchets, micro-commerçants de produits de consommation de base, petits réparateurs en tous genres qui attendent sur le trottoir que l'on recoure à leurs services, dabbawallahs de Mumbai, travailleurs semi-nomades du domaine de la construction, vendeurs ambulants de fruits et de légumes, mendiants... Mille métiers, mille misères.
«À deux, ma fille et moi, on fait à peu près 250 roupies [environ 5 $] par jour, à repasser du linge du matin au soir», dit Rajinder Singh, la bonne soixantaine, repasseur de son métier, comme il s'en trouve installés dans la rue sur des installations de fortune partout dans Delhi. Slumdog Millionaire n'a pas exagéré cette réalité que bien des Indiens, justement, n'ont pas particulièrement aimé voir affichée sur leurs écrans de cinéma.
La rue comme premier employeur
C'est la rue qui est le plus grand employeur du sous-continent. Une armée de gens d'affaires à pied, sans laquelle l'Inde, y compris celle qui est organisée à l'occidentale, aurait bien du mal à fonctionner au quotidien. Une interdépendance phénoménale — sur fond de système de castes. Sans cette armée de besogneux capables de couper la roupie en huit, les riches pourraient sensiblement moins étaler leur confort; et la fulgurante classe moyenne indienne serait sans doute un peu plus... moyenne.
Le premier ministre Charest, qui se rend pour la deuxième fois en Inde (la première fut en 2006) passe cette semaine par Mumbai, centre financier du pays, Bangalore, coeur battant de son industrie des technologies de l'information, et New Delhi, capitale politique. Trois centres névralgiques de l'expansive société de consommation indienne. Trois locomotives de la croissance, certes, mais qui ne représentent encore, dans les faits, qu'une toute partie de l'activité économique.
La part congrue à l'économie organisée
À vrai dire, le secteur organisé de l'économie — privé, public et corporatif — ne représenterait que 7 % des emplois. Là où l'environnement de production est contrôlé, où le rendement est prévisible et où existe un filet de sécurité sociale. Et encore, la petite entreprise emploie 80 % des travailleurs dans le secteur privé. L'essentiel de la population active — environ 450 millions de personnes — travaille dans le secteur informel ou semi-informel, constituée de travailleurs autonomes, au sens le plus strict du terme, qui ne connaissent rien de tout cela.
Dans ses formes les plus modestes, ce sont par exemple les dix millions de vendeurs de rues dont dépendent directement plus de soixante millions de personnes. Vrai que la classe moyenne indienne prend du volume à une vitesse impressionnante. Delhi et Mumbai sont aujourd'hui des villes ceinturées de centres commerciaux ultramodernes qui ont poussé comme des champignons. Mais il se trouve toujours en Inde qu'environ 400 millions de personnes, c'est plus du tiers de la population, survivent avec un «revenu» de moins de deux dollars par jour. Ils regardent les vitrines.
Une fixation
Les médias indiens ne ratent jamais une occasion d'enfoncer le clou et de mettre en évidence ce fossé abyssal. «Voici pourquoi l'Inde ne sera jamais une superpuissance», titrait en une, la semaine dernière, la revue Open, qui aime bien provoquer son lecteur. «Certains rêves peuvent être dangereux, prévient l'essayiste. Surtout ceux qui ne sont fondés sur aucune sorte de réalité.
Comme cette fixation qu'a l'Inde d'être devenue un grand joueur sur la scène internationale.» Excités par les performances, au demeurant extraordinaires, de leur industrie du savoir technologique, enivrés par un accès à la consommation et des taux de croissance de 8 % à 10 % qu'ils n'auraient jamais pu imaginer il y a vingt ans, stimulés par un appétit hors du commun d'avancement social, les Indiens — leur élite et leur classe moyenne — «hallucinent littéralement», dit-il, puisque l'Inde n'a pour le moment ni la profondeur éducationnelle, ni la cohérence politique et sociale, ni même le calibre militaire, malgré la nouvelle stature nucléaire, pour prétendre, en toute modestie, au statut de titan.
«Beaucoup de choses peuvent encore mal tourner dans le scénario indien», soutient le reportage. Voilà les Indiens prévenus.
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