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Reconstruction d'Haïti - Vers une nouvelle «souveraineté-association»?

Yvan Conoir - Consultant et chercheur associé à l'Observatoire sur les missions de paix de la chaire Raoul-Dandurand de l'UQAM  29 janvier 2010  Actualités internationales
Le passage à Montréal la semaine dernière, le premier ministre d'Haïti, Jean-Max Bellerive, a dit ce que tout le monde souhaitait entendre: respectons la souveraineté pleine et entière d'Haïti. Les ministres des Affaires étrangères présents ont déclaré ce qu'il était convenu de dire: que la communauté internationale était là pour appuyer et non se substituer à l'État haïtien. Et les Haïtiens de Port-au-Prince comme d'ici vont faire semblant de croire qu'ils vont tous pouvoir se relever comme avant, sans changer les règles d'un jeu de pouvoirs et de direction d'un État historiquement inégal, inefficace, imparfait et corrompu.

Dans cet apparent jeu de dupes, une lecture réaliste des enjeux relatifs aux déboursements des centaines de millions — voire de milliards — de dollars de la reconstruction dans les six mois à cinq ans à venir impose de tenir un autre langage. L'État haïtien n'est ni «fragile», ni «failli», ni capable. Il est tout simplement très, très faible, sans pouvoir de contrôle réel et intègre sur la gestion des immenses investissements à venir, et sans beaucoup de ressources pour éviter rapidement mille dérives arrivistes, affairistes et politiciennes sur la gestion des engagements financiers à venir de la communauté internationale.


Bilan négatif

Il faut être un bon samaritain pour croire que le malade peut se relever rapidement sans une assistance extérieure «robuste» et sérieusement coordonnée. Si le «modèle afghan» de relèvement, depuis 2001, source d'une corruption et d'une inefficacité sans nom, est à proscrire; si le modèle d'administration temporaire des Nations unies est à éviter, parce que Haïti, République deux fois centenaire, n'est pas un «non-État» comme l'étaient le Kosovo (1999) ou le Timor-Leste (2000) avant leur mise sous tutelle onusienne, force est de constater qu'Haïti n'est certainement pas à court terme l'État capable d'absorber et gérer de manière efficace et efficiente les futurs investissements massifs de la communauté internationale en Haïti.

Le premier ministre Bellerive ne tenait pas un autre discours en dressant le bilan négatif des milliards de dollars investis par la coopération internationale dans son pays par le passé.


Double langage

La déclaration de Montréal de ce 25 janvier est un vrai modèle de double langage. Il est plus que légitime de prôner «l'appropriation», puisque seuls les Haïtiens seront maîtres de leur destin. Un gouvernement légal et légitime doit assurer la gestion stratégique de son destin politique et économique. La suite est plus ambiguë. Pour «adhérer aux principes de l'efficacité de l'aide», travailler sous la «coordination clé des Nations unies» et assurer la «responsabilisation et la transparence [...], particulièrement au chapitre de la répartition et de la gestion des ressources» et adopter des «mécanismes solides de suivi et d'évaluation», il devient clair que si la gestion stratégique des opérations demeure la responsabilité régalienne du gouvernement haïtien, le mode de gouvernance de la gestion de l'assistance internationale pour le déploiement de cette dernière doit relever d'un modèle qui oscillera entre une mise en oeuvre opérationnelle et un suivi tactique sous tutelle étroite des bailleurs les plus importants. Certains vont jusqu'à préconiser «de verser pendant cinq années une contribution financière, dont le bon usage serait contrôlé par une commission mixte — donateurs et bénéficiaires» (Régis Debray, Le Monde, 20 janvier 2010).

Il importe donc, demain comme aujourd'hui, d'inventer de nouveaux modes de gouvernance de l'aide en Haïti. Une partie de la solution pourrait résider dans le développement d'un modèle innovateur de «souveraineté-association», mot qui en fera sourire certains, entre des gouvernements soucieux d'action concrète et un gouvernement trop faible pour assumer de manière intégrale une souveraineté pleine et entière. L'association reposerait sur un modèle de cogestion temporaire de fonctions administratives, institutionnelles et administratives particulières.

Certaines concessions partielles de souveraineté (espace aérien ou maritime géré par les É.-U.) facilitent déjà la sécurisation et une logistique humanitaire d'envergure. Sans absoudre la souveraineté de l'État sur les corps et entités constituées, l'on peut parfaitement imaginer le déploiement d'«équipes d'intervention civiles en cas de catastrophes» pour remplacer (première phase), reconstituer et reconstruire (deuxième phase), puis renforcer (troisième phase) certaines des fonctions de l'État les plus touchées par la catastrophe: ministères de première ligne, corps et administrations spécialisés, ceci sous la forme d'équipes internationales conséquentes, envoyées et soutenues par le groupe des Amis d'Haïti.

Ami fidèle, partenaire efficace et reconnu, associé dans le relèvement et la reconstruction de plusieurs entités de l'État haïtien, le Canada dispose à cet égard de plusieurs atouts, à Montréal, au Québec comme au Canada, pour déployer des unités spécialisées de ce type à court et à moyen termes, pour participer à la mise en oeuvre de ce nouveau continuum de «remplacement, reconstitution-reconstruction et renforcement» qui présidera aux destinées du pays comme de Port-au-Prince dans les mois et années à venir.

***

Yvan Conoir - Consultant et chercheur associé à l'Observatoire sur les missions de paix de la chaire Raoul-Dandurand de l'UQAM
 
 
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