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Libre opinion - Le syndrome de la dernière chance

Gabriel Laroche - Haïtien d'origine, économiste et ex-membre de la fonction publique du Québec  26 janvier 2010  Actualités internationales
Que faire avec tant de malheurs? Avec tant de morts? Avec tant de destruction? Peut-on trouver un sens à cette tragédie sans nom qui s'est abattue sur Haïti? À défaut de lui trouver un sens a priori, il faut lui en donner un. La formidable réponse de solidarité et de compassion qui a traversé le monde entier nous indique la voie. Avec toute cette mort, il faut faire de la vie.

Par respect même pour les morts, il faut en faire l'occasion du dernier sursaut pour arrêter l'interminable agonie d'un peuple qui est entré dans l'histoire par la grande porte, par une épopée de libération sans précédent et qui menaçait de finir au bout de son sang dans l'indignité et l'obscénité. Nous voilà maintenant projetés soudain dans une autre dimension qui marque une rupture dans notre temps historique et qui nous donne l'occasion ultime de nous rattraper et de donner un avenir à nos compatriotes survivants. C'est en même temps notre dernière chance.

Mais en écrivant ceci, il me semble important de rappeler que ce n'est pas la première fois que les Haïtiens ont le sentiment que leur pays est arrivé au carrefour de la dernière chance. Lorsqu'au bout d'environ trois décennies de duvaliérisme, le verrou de la dictature a enfin sauté, un espoir énorme s'est engouffré dans l'âme des Haïtiens, mais cet espoir a été bafoué parce qu'il n'a jamais pu trouver des dirigeants à sa hauteur pour l'assumer et lui donner un sens.

Durant le quart de siècle qui a suivi, devant la dégradation croissante des conditions de vie des Haïtiens, au fil des événements dramatiques qui ont marqué cette période d'instabilité et de bouleversements politiques, combien de fois n'a-t-on pas eu le sentiment aigu d'être arrivé à un point ultime de régression où un retournement était absolument nécessaire si l'on voulait préserver notre survie même en tant que nation? Et invariablement, chaque fois, les espoirs étaient déçus et l'échec ramenait le pays à un état pire qu'au point de départ. Combien d'occasions perdues, gaspillées, alors que le peuple n'attendait qu'un signal pour s'investir à corps perdu dans le sauvetage du pays et que les circonstances étaient favorables à l'obtention d'une aide substantielle pour amorcer le grand chantier du développement?

Il reste à identifier le maillon faible qui chaque fois a empêché que s'amorce la pompe du développement d'Haïti. À n'en pas douter, on peut nommer une défaillance gravissime et chronique en matière de gouvernance publique comme étant l'une des causes à la source de cet échec chronique. Au niveau le plus élevé, il a toujours manqué le leadership politique d'un État véritable, incarné par des dirigeants capables de porter les espoirs et les ambitions du pays et de son peuple, d'assumer des choix conformes à l'intérêt national bien compris, de les traduire dans des priorités claires et lisibles par toute la population, d'animer la mobilisation des citoyens de l'intérieur et de la diaspora, permettant au pays de prendre avantage du potentiel d'aide disponible et dont la concrétisation dépendra toujours du dynamisme et de la capacité d'initiative des dirigeants.

Il nous faut donc tenir compte de cette carence majeure et nous prémunir contre elle si l'on veut éviter le prochain échec, qui sera l'ultime échec. L'émergence d'un authentique leadership politique interne responsable et cohérent, répondant à des normes élevées d'intégrité et de moralité, en connexion directe avec les besoins de la population, animé du sens de l'intérêt national et de la grandeur du service public, est absolument vitale si l'on veut préserver la pérennité de notre expérience en tant que sujets historiques autonomes.

Dans les semaines et les mois à venir, c'est par dizaines que vont s'accumuler les propositions de toutes sortes sur l'avenir d'Haïti. Il n'y a pas de doute que la machine de l'aide internationale va s'ébranler et des centaines de décisions majeures aux conséquences incalculables vont se prendre dans ce qu'on appelle déjà un plan Marshall de la reconstruction d'Haïti. Il faut absolument que les puissances internationales trouvent un interlocuteur politique crédible, appuyé sur les ressources de la diaspora aux compétences multiples, totalement dévoué aux intérêts du peuple haïtien et conscient de son rôle en tant que dépositaire et garant de la souveraineté nationale.

Toute l'aide internationale du monde ne pourra jamais compenser l'absence d'État et de leadership politique interne véritable. L'affirmation d'un tel leadership est une condition essentielle à remplir si l'on veut éviter de rater encore une fois notre «ultime» dernière chance. C'est pourquoi, plus que jamais, la balle est dans le camp des survivants, ceux de l'intérieur comme ceux de la diaspora.

*****

Gabriel Laroche - Haïtien d'origine, économiste et ex-membre de la fonction publique du Québec
 
 
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