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Haïti dévasté - L'importance du secteur rural pour la sécurité alimentaire

Frédéric Apollin - Directeur des opérations pour Agronomes et vétérinaires sans frontières  26 janvier 2010  Actualités internationales
Haïti est une terre paysanne: plus de 60 % de la population haïtienne vit en milieu rural. Le séisme ne l'a pas épargné, qui a également touché les zones rurales dans les départements de l'ouest et du sud-est autour de Jacmel. Il a très certainement fait plus de victimes sous le béton des villes de Port-au-Prince, Jacmel et Léogâne que dans les maisons de bois, de chaux et de paille des petits paysans haïtiens.

Mais pour beaucoup d'entre eux, les conséquences du séisme sont dramatiques: destruction des écoles rurales, perte de leur habitat, dégradation d'infrastructures agricoles, disparition d'animaux, etc. Sans compter les difficultés d'écoulement et de vente des produits en raison du manque d'essence, de transport et de liquidité financière dans tout le pays, ou l'incapacité subite de financement de l'État pour l'achat de leurs productions (riz, haricot, lait, etc.) à destination de programmes fondamentaux d'alimentation des écoles et cantines scolaires.

Des tonnes de nourriture arrivent aujourd'hui chaque jour à l'aéroport de Port-au-Prince, qui sauvent des vies. Mais, dans quelques semaines — on ne parle même pas de mois —, le premier enjeu sera de pouvoir s'approvisionner aussi localement en aliments de base et de s'assurer que la production vivrière du pays sera au pire maintenue, mais sans doute accrue.


Concurrence déloyale

Terre paysanne et rurale, Haïti tire de l'agriculture 25 % de la production de richesse du pays. Mais la production vivrière couvre moins de 45 % des besoins en aliments de base que consomment les 9 millions d'habitants du pays. Encore aujourd'hui, plus de 60 % des familles paysannes vivent avec moins de un dollar américain par jour. Et près de 60 % des besoins alimentaires de base sont assurés par les importations. En cause: la concurrence déloyale des produits de l'agriculture du Nord, mais aussi la difficulté pour un État fragile de mettre en oeuvre des politiques ambitieuses dans ce domaine et de défendre son marché intérieur.

L'agriculture assure pourtant encore près de 10 % de la valeur des exportations nationales sur le café, les mangues, le cacao et les huiles essentielles. Alors que le séisme provoque des difficultés de transport, d'écoulement des produits sur les marchés nationaux et d'exportation qui touchent bien plus que les seules régions rurales sinistrées, le deuxième enjeu est de relancer rapidement l'activité économique en milieu rural: elle doit contribuer dès maintenant à soutenir la reconstruction du pays.

Or au-delà des clichés que porte comme un fardeau Haïti, pays le plus pauvre sur le plan économique de l'hémisphère Nord, sait-on que le milieu rural recèle des succès dont on ne parle malheureusement pas assez? Sait-on qu'au cours des quinze dernières années, des organisations paysannes se sont rendues maîtresses dans tout le pays de la filière café — historiquement «l'or noir» d'Haïti — depuis sa production jusqu'à sa commercialisation alors que ces familles ont fait historiquement l'objet d'une extorsion permanente de la valeur ajoutée produite de la part de quelques exportateurs en position monopolistique?


Produits laitiers

Sait-on que des organisations de petits éleveurs ont pu développer une filière nationale d'approvisionnement en produits laitiers d'origine paysanne, disponibles dans tout le pays, à partir d'un réseau de mini-laiteries, alors que l'importation de lait en poudre représentait en 2008 le deuxième poste d'importation budgétaire du pays? En dépit de l'incapacité financière de l'État d'assurer l'entretien des systèmes irrigués, sait-on que les familles paysannes ont souvent réussi au cours des vingt dernières années à maintenir et à entretenir au moins partiellement ces infrastructures pour assurer leur sécurité alimentaire et conserver une capacité d'alimentation du pays en produits vivriers? Autant de succès promus et appuyés par des ONG haïtiennes dynamiques et innovantes, et plusieurs avec le concours d'Agronomes et vétérinaires sans frontières.

On ne peut donc pas parler de reconstruction sans considérer l'appui immédiat au secteur rural au cours des toutes prochaines semaines: il est fondamental et urgent dans cette phase qui doit dès maintenant commencer. C'est aussi là l'un des enseignements de précédentes catastrophes comme le tsunami en Indonésie. L'enjeu à court terme est d'appuyer et financer de manière volontaire la consolidation de ces initiatives dans les zones touchées par le séisme, mais également sur l'ensemble du territoire national. L'exode depuis la capitale vers la province bouleverse déjà les économies locales, en particulier sur les conditions d'accès à l'alimentation de même que sur l'emploi rural. Au moins 500 000 personnes ont déjà quitté ou quitteront prochainement Port-au-Prince. Comment les nourrira-t-on demain?


Des partenaires

Ces initiatives dans les campagnes sont portées par une société civile haïtienne intelligente et active: de grandes organisations paysannes comme le MPP1 sur le Plateau Central (Hinche) ou CROSE2 dans le département du sud-est (Jacmel), des associations et coopératives de petits paysans regroupées aujourd'hui en union ou fédération sur des produits alimentaires et d'exportation stratégique (lait, riz, café, cacao, mangues, autres fruits), enfin des ONG haïtiennes.

Ce sont nos partenaires. Cette société civile s'est mobilisée dans l'urgence, ils ont été les premiers sauveteurs de leurs compatriotes et, malgré le traumatisme et la douleur, elle est déjà à l'oeuvre pour la reconstruction. Ce sont ces organisations, déjà opérationnelles, que la communauté internationale devrait avoir l'intelligence d'écouter et sur lesquelles elle devrait s'appuyer pour répondre au mieux aux besoins du pays et reconstruire une réelle capacité de production pour la sécurité alimentaire des populations rurales et urbaines, pour la création d'emploi en milieu rural et la production de richesse pour Haïti..

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Frédéric Apollin - Directeur des opérations pour Agronomes et vétérinaires sans frontières
 
 
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