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    Téhéran, 1979 - L'ambassadeur Taylor, antenne d'une CIA désemparée

    25 janvier 2010 |Claude Lévesque, Alec Castonguay | Actualités internationales
    Ken Taylor à l’époque de la crise iranienne
    Photo: Archives Le Devoir Ken Taylor à l’époque de la crise iranienne
    Ken Taylor, le célèbre ambassadeur canadien qui avait aidé six diplomates américains à échapper à une prise d'otages à Téhéran, il y a trente ans, a «espionné» pour le compte de la CIA, devenant même le «chef de station de facto» de cette agence devernue hors jeu dans cette ville, révèle un livre publié le week-end dernier.

    Notre homme à Téhéran, un ouvrage écrit par l'historien Robert Wright de l'Université Trent, donne un nouvel éclairage sur l'occupation de l'ambassade américaine et sur la façon dont Ken Taylor a réussi à cacher pendant trois mois les six Américains qui y avaient échappé, jusqu'à leur fuite hors d'Iran munis de vrais passeports canadiens et de faux visas iraniens.

    L'ouvrage, dont Le Devoir et le quotidien torontois The Globe and Mail ont publié en exclusivité des extraits samedi, souligne par ailleurs les piètres connaissances dont ladite CIA disposait sur la société iranienne, malgré l'importance stratégique de ce pays pour les États-Unis.

    Les activités d'espionnage de M. Taylor avaient toujours été gardées secrètes en vertu d'une entente entre Ottawa et Washington, même si l'étroite collaboration entre les deux capitales pendant la crise était de notoriété publique.

    Le 30 novembre 1979, vingt-six jours après la prise de l'ambassade par des étudiants, le président américain Jimmy Carter s'entretient au téléphone avec le premier ministre du Canada, Joe Clark. Washington a besoin de renseignements pour préparer la libération de ses otages et mener des opérations dans un pays devenu hostile depuis le départ du shah.

    C'est Ken Taylor, ambassadeur du Canada à Téhéran depuis un an, qui s'en charge. Il devient officiellement espion de la CIA après l'appel téléphonique de Jimmy Carter qui scelle l'entente secrète, selon l'historien Robert Wright.

    «Je ne sais pas s'il faut parler d'un espion de la CIA. L'important à retenir, c'est que Ken Taylor a été scandalisé de voir qu'on prenait des diplomates en otages au mépris des conventions internationales», a dit hier au Devoir le journaliste Jean Pelletier qui, à titre de correspondant de La Presse à Washington, avait rapporté en primeur la nouvelle de la fuite des six Américains en 1980. «Carter voulait utiliser tous les recours possibles [pour aider les diplomates]. Taylor collaborait avec le gouvernement américain. La CIA était sans doute mêlée à cela», a ajouté M. Pelletier, qui dirige aujourd'hui le service des affaires publiques, des documentaires et des grands reportages de la SRC.

    Ken Taylor était véritablement chargé des activités d'espionnage des États-Unis en Iran, au point d'exercer un droit de veto sur certaines décisions du quartier général de la CIA en Virginie, selon Robert Wright.

    Les renseignements qu'il a fournis aux États-Unis ont notamment servi à la tentative avortée de libération de la cinquantaine d'otages, l'opération Eagle Claw, en avril 1980.

    Selon l'auteur de Notre Homme à Téhéran, Ken Taylor a accepté l'invitation des Américains «sans hésiter». «Il savait qu'il avait le soutien de ses plus proches collègues à Ottawa, de l'establishment du renseignement canadien et du premier ministre lui-même. À partir de ce moment, le nombre des Canadiens qui surent que Taylor avait accepté de recueillir et de transmettre de l'information aux États-Unis ne se compta jamais à peine plus que sur les doigts d'une main», écrit Robert Wright.

    Dans une entrevue au Globe and Mail parue samedi, Ken Taylor a confirmé les propos du livre. Il a dit vouloir «contribuer modestement à une solution» à la crise. Et ce, malgré les risques: s'il avait été pris en flagrant délit d'espionnage, «les Iraniens ne l'auraient pas toléré». et «les conséquences auraient pu être importantes», croit-il.

    Quand M. Taylor a présenté ses lettres de créance au shah d'Iran en 1977, l'Occident ne réalisait ni l'ampleur des mouvements qui agitaient la population iranienne ni le ressentiment à l'égard du monarque. À Washington, l'aveuglement a duré jusqu'à la fin. «L'incapacité de la CIA à juger de l'ampleur des forces qui se constituaient en opposition au régime du chah est aujourd'hui considérée par la plupart des observateurs comme l'un des pires échecs du service de renseignement avant le 11-Septembre», écrit l'historien Robert Wright.

    Dans les années 1970, pourtant, on comptait jusqu'à 54 000 Américains en Iran, dont 10 000 conseillers militaires.

    En février 1979, l'ambassade américaine à Téhéran avait déjà été prise d'assaut, brièvement, par des communistes. Ken Taylor avait alors compris que les missions diplomatiques n'étaient plus en sécurité. «La première chose qui me soit venue en tête a été qu'à partir de maintenant, la protection de l'immunité diplomatique n'était plus qu'une abstraction de notre imagination», a-t-il affirmé plus tard.

    Le directeur de la CIA de l'époque, Stansfield Turner, avouera, lui, que son agence a négligé de préparer un plan d'urgence au cas où l'ambassade serait de nouveau attaquée.

    L'embauche d'un diplomate canadien dans un rôle d'espion pour une nation étrangère est exceptionnelle, sinon unique. Aussi le rôle de Ken Taylor comme agent de la CIA n'avait-il jamais été révélé. En entrevue au Globe and Mail, l'intéressé a dit être le premier surpris que cette histoire sorte aujourd'hui. «Ça fait 30 ans que c'est secret, et je pensais que ce serait encore secret pendant 30 ans!», a-t-il affirmé.












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