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    Le moment Haïti

    Photo: Agence Reuters Jorge Silva
    J'arrive à Port-au-Prince le 6 janvier pour la deuxième édition d'Étonnants Voyageurs en Haïti. Cette édition s'annonce excitante car les écrivains haïtiens ont remporté en 2009 pas moins de 13 prix littéraires sur la scène internationale. Pour la première fois la littérature supplante le discours politique dans la faveur populaire. Les écrivains sont invités à la télé plus souvent que les députés, ce qui est assez rare dans ce pays à forte teneur politique. La littérature retrouve ici de nouveau sa place.

    Déjà en 1929, Paul Morand note dans son vif essai Hiver caraïbe que tout finit en Haïti par un recueil de poèmes. Plus tard, Malraux parlera, lors de son dernier voyage à Port-au-Prince en 1975, d'un peuple qui peint. Étonnant pays d'artistes.

    La vie semble reprendre son cours normal après des décennies de turbulence. Des jeunes filles rieuses se promènent dans les rues tard le soir. Le banditisme semble reculer d'un pas. Dans les quartiers populaires, comme le Bel-Air, le crime n'est plus toléré. Les peintres primitifs bavardent avec les marchandes de mangue et d'avocat au coin des rues poussiéreuses.

    C'est si calme que certains s'inquiètent déjà. On n'a pas l'habitude d'une si longue accalmie à Port-au-Prince. Pour ce jeune homme au visage à moitié caché par un chapeau de paille un danger nouveau nous guettait. On se demandait ce que cela pouvait être puisqu'on a déjà tout connu: les dictatures héréditaires, les coups d'État militaires, les cyclones à répétition et les kidnappings à l'aveuglette.

    Me voilà au restaurant de l'hôtel avec mon ami Rodney Saint-Eloi, éditeur de Mémoire d'encrier, qui vient tout juste d'arriver de Montréal. Deux grosses valises remplies de ses dernières parutions (Saison de porcs de Gary Victor) au pied de la table. J'attendais cette langouste (sur la carte c'est écrit homard) et Saint-Eloi, un poisson gros sel, quand j'ai entendu une terrible explosion.

    La seconde d'après on s'est retrouvés tous à plat ventre sous les grands arbres de la cour. Ce tremblement de terre est d'une telle puissance qu'il a secoué la terre comme s'il s'agissait d'un simple drap qu'on essayait d'étendre.

    Les gens étaient, à cette heure, éparpillés un peu partout: dans les écoles, les supermarchés, au travail, ou encore pris dans ces embouteillages monstres qui paralysent Port-au-Prince aux heures de pointe. Toute cette agitation s'est brusquement arrêtée. La minute fatale qui coupe le temps haïtien en deux.

    Le temps de reprendre ses esprits, une bonne partie des gens se trouvaient déjà sous les décombres. Des cris nous parvenaient du fond de la terre. Durant cette nuit tragique, couchés à même le sol, on allait ressentir, jusqu'au plus profond de nous, 43 secousses sismiques — certaines fortes, d'autres à peine perceptibles. Cet événement si radical aura un impact profond sur la société haïtienne. La classe politique aura de la difficulté à continuer son petit théâtre de marionnettes.

    Un fait nouveau saute aux yeux. La ville, durant ces premières nuits, était occupée par une foule disciplinée, généreuse et discrète. Des gens déambulant sans cesse, avec une étrange détermination. Et qui semblaient indifférents à cette douleur qu'ils portaient avec cette élégance qui a suscité l'admiration universelle. La planète est encore vissée devant le petit écran. On a l'impression d'assister à une étrange cérémonie qui impliquait les vivants et les morts.

    Si Malraux, à la veille de mourir, s'était rendu en Haïti, c'est qu'il avait l'impression que les peintres de Saint-Soleil avaient découvert intuitivement quelque chose qui rend futile toute agitation face à la mort. Un chemin secret. On s'étonne que des gens puissent rester si longtemps, sous les décombres, sans boire ni manger. C'est qu'ils ont l'habitude de manger peu. Comment peut-on prendre la route en laissant tout derrière soi? C'est qu'ils possèdent si peu de choses. Moins on possède d'objets inutiles, plus on est libre, et je ne fais pas là un éloge de la pauvreté.

    Ce n'est pas le malheur d'Haïti qui a ému le monde à ce point, mais la façon dont ce peuple fait face à son malheur. Ce désastre aura fait apparaître, sous nos yeux éblouis, une forêt de gens remarquables que les institutions (l'État, l'Église, la police et la bourgeoisie) nous cachaient. Il a fallu qu'elles disparaissent momentanément pour qu'on voie apparaître ce peuple à la fois discret et fier.

    Du côté de l'Occident je sens monter un souffle nouveau. Comme si Haïti était en train de devenir une vraie préoccupation pour tous ces jeunes gens qui venaient de faire sortir l'environnement de la pénombre où les États l'avaient relégué. L'impression qu'il n'y aura bientôt plus de distance entre ces jeunes gens habités par une vision planétaire et Haïti. Plus de cet exotisme qui fait voir l'autre d'une manière à la fois désuète et fausse.

    J'imagine que la rencontre de ces deux groupes (la foule haïtienne et les jeunes environnementalistes) pourrait provoquer une explosion continue. Le chemin secret consisterait-il à contourner les institutions trop archaïques? Quelque chose qui éviterait toute forme d'aide pour entrer dans un dialogue permanent où personne ne doit rien à personne.

    ***

    Dany Laferrière - Écrivain bien connu au Québec, qui vient de remporter le prix Médicis












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