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    Les vrais pilleurs

    Cette semaine, le quotidien Le Monde publiait un article passionnant sur la façon de construire des maisons résistantes dans les pays sujets aux tremblements de terre. Le texte concluait qu'il n'en coûtait pas tellement plus cher d'adapter les bâtiments, mais qu'il fallait respecter certains principes de base. Et l'ingénieur de conclure que le problème le plus grave était ailleurs: «La plupart des gens compétents sont partis d'Haïti. Il y a peu d'architectes et d'ingénieurs sur place pour construire bien.»

    Illustrant cette réalité dramatique, Libération publiait deux jours plus tard une entrevue avec l'un de ces meilleurs experts internationaux de ces questions. Diplômé des grandes universités nord-américaines, Patrick Paultre dirige le Centre de recherche en génie parasismique de l'Université de Sherbrooke. Comble d'ironie, il est haïtien!

    Lorsque j'entends des calculs savants concernant le coût de l'aide canadienne à Haïti, j'éprouve toujours un sentiment étrange. Je ne comprends pas pourquoi cet effort n'est pas comptabilisé dans la colonne du remboursement de la dette. A-t-on pensé un seul instant au nombre d'ingénieurs, de chimistes, d'enseignants et d'écrivains qu'Haïti nous a offerts sur un plateau d'argent depuis un demi-siècle?

    Haïti n'a pas de mines et encore moins de pétrole. Mais il a des cerveaux. Comme le disait Dany Laferrière, «la culture est la seule chose que Haïti a produite». Son élite est même l'une des plus brillantes au monde, comme en témoignait de façon éloquente le géographe Georges Anglade, mort la semaine dernière à Port-au-Prince et qui fut l'un des fondateurs de l'Université du Québec à Montréal.

    Le Canada se pavane à l'étranger en se vantant d'avoir une gouverneure générale haïtienne. Mais sait-on qu'il est l'un des principaux bénéficiaires du pillage des cerveaux haïtiens? C'est sans vergogne que nos universités s'arrachent ces experts souvent formés à l'étranger. Résultat: en Haïti, «il y a un déficit criant de professionnels de la santé, car beaucoup de médecins haïtiens ont émigré vers le Canada ou les États-Unis», confirmait cette semaine la responsable de la mission de Médecins du monde en Haïti, Anne Artubia.

    S'il fallait calculer ce que nous a rapporté cet exode, on arriverait probablement à des chiffres supérieurs à ceux établis il y a quelques années par le Dr Edward Mills. Ce médecin du British Columbia Center for Excellence in HIV avait conclu que le Royaume-Uni avait économisé

    126 millions de dollars grâce au seul recrutement de médecins ghanéens entre 1998 et 2002. Selon le même chercheur, ce recrutement intensif contribue à la crise sanitaire que connaissent les pays les plus pauvres. Or, selon une étude de l'ONU publiée en 2007, Haïti est le pays pauvre où le taux d'exode des professionnels qualifiés est le plus élevé. Quatre personnes qualifiées sur cinq quittent le pays. Cela veut dire que, pour obtenir un médecin, Haïti doit en former cinq. Du bonbon pour le Canada!

    Certains prétendront que cette perte de capital humain peut être compensée par des transferts de technologie, d'argent et d'expertise vers le pays d'origine. Or la même étude de l'ONU montre bien que ces avantages n'existent pas pour les pays les plus miséreux. À l'exception de l'argent qu'envoient les Haïtiens expatriés dans leur pays, il s'agit d'une perte sèche.

    Le Canada prétend être à la pointe en matière d'immigration, pourtant il s'est rarement interrogé sur le tort qu'il pouvait causer aux pays les plus pauvres en pillant ainsi leurs cerveaux. Il faut dire que l'immigration est un tel tabou chez nous que le seul fait de poser des questions suffit à vous faire traiter d'affreux réactionnaire. Je me souviens de l'embarras de la ministre de l'Immigration du Québec, Yolande James, lorsque je lui avais demandé si le Québec ne contribuait pas au pillage des pays pauvres en sélectionnant les travailleurs les plus qualifiés. Elle s'était contentée de répondre que le Québec n'avait pas le choix devant la concurrence.

    Il se peut que le Québec n'ait pas le choix, mais cela devrait-il pour autant nous empêcher de réfléchir? Il y a longtemps que les partis sociaux-démocrates européens dénoncent les politiques d'immigration, calquées sur celle du Canada, qui donnent préséance aux immigrants jeunes, instruits et fortunés quitte à piller certains pays. Malgré la concurrence féroce, le Royaume-Uni a interdit le recrutement permanent de personnels médicaux en Afrique australe et dans les Caraïbes afin de ne pas appauvrir un peu plus ces régions. Plusieurs pays européens n'accordent que des visas temporaires aux étudiants africains afin de s'assurer qu'ils rentrent chez eux une fois leurs études terminées. Certains ont même expérimenté des aides au retour afin d'aider les professionnels africains à créer des entreprises dans leur pays d'origine. Le retour au pays est un des principes clés des politiques d'immigration de l'Union européenne, qui serait seule en mesure d'imposer un semblant de règle internationale dans un monde où le pillage éhonté demeure la règle.

    Ce n'est certainement pas le jour où tous les Haïtiens seront à Montréal que le pays se portera mieux.












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