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Comment dire l'indicible?

À Montrouis, des miraculés du séisme reviennent dans leur village en sachant qui ne reviendra pas, qui est resté là-bas. Enseveli.

Une femme et ses deux enfants se reposent sur un banc après avoir reçu des soins dans une clinique de l’ONU.
Photo : Agence Reuters Logan Abassi
Une femme et ses deux enfants se reposent sur un banc après avoir reçu des soins dans une clinique de l’ONU.
Montrouis — Chaque matin depuis mon arrivée en Haïti, dans le village de Montrouis, dans la commune de Saint-Marc, je prends mon café sur le bord de la route nationale 1 dans un petit kiosque. C'est Mania Rosiclair qui m'accueille avec son grand sourire. Ensemble, on regarde passer les tap-taps et les autobus provenant de Port-au-Prince en direction des Gonaïves. Son plaisir est de m'apprendre quelques mots en créole.

Ce matin, Mania Rosiclair ne m'a pas adressé la parole. Elle ne souriait pas non plus. Très tôt dans la matinée, elle voyait passer des tap-taps et des camions de construction où des corps et des cercueils se mélangeaient aux passagers. Comme un cortège funèbre qui n'avait plus de fin.

Voir passer ces véhicules transportant ces corps souvent à demi-recouverts glace le sang. Le visage des passagers assis près d'un défunt rappelle la tragédie. Ce tremblement de terre dont les gens de Montrouis, à moins de 70 km du séisme, ne réalisent pas encore l'ampleur. Ils ne savent pas.

Partout dans le village des petits groupes de citoyens s'organisent pour aller à Port-au-Prince voir si l'information est véridique, si leur capitale a perdu son visage et son âme. Ils doutent. Les cellulaires ne fonctionnent pas. Ils n'ont aucun moyen de savoir. Des gens se promènent, une petite radio à la main. Mais ils n'ont pas d'argent pour acheter des piles afin de la faire fonctionner. Dans certaines rues du village, on entend des bribes d'informations. Trop découpées pour qu'elles soient comprises. Et ceux qui réalisent l'ampleur de la catastrophe ne veulent pas le dire. Ils s'en remettent à Dieu.

Les plus fortunés sont revenus au village dans la matinée en tap-tap ou en autobus scolaire. Ils reviennent en désirant y trouver la paix et le calme. Ils sont porteurs de mauvaises nouvelles. Les miraculés savent qui dans la famille ne reviendra pas. Ceux qui sont restés. Ceux que Dieu a rappelés.

En revenant de Port-au-Prince, les gens qui ont vu le désastre ont passé le reste de la journée à aller à la rencontre des familles de ceux qu'ils ont croisés sur leur chemin. Ils apportent la bonne nouvelle de la vie. Une nouvelle lourde d'angoisse. Les familles savent, maintenant, qu'elles doivent trouver l'argent nécessaire pour sortir leurs proches de la capitale. Les 100 gourdes du prix du transport (environ deux dollars canadiens), c'est une somme qu'ils ne possèdent pas. Quand l'auront-elles?

Les premiers cadavres de Montrouis sont arrivés vers 16h dans le village. Le calme et le silence régnaient dans les rues. Ce qui est triste, c'est que plusieurs familles n'ont pas les moyens d'enterrer leurs morts convenablement. Dans les pires cas, ils garderont le corps entouré de glace en attendant qu'il puisse reposer en paix. Pour les plus fortunés, ils paieront entre 25 000 et 250 000 gourdes.

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