Inde mouvante
Le Devoir à New Delhi
La présente chronique inaugure une collaboration régulière de notre journaliste Guy Taillefer, maintenant basé à New Delhi. D'entrée de jeu, notre correspondant se penche sur le capharnaüm qu'est le système démocratique de l'Inde.
Dans l'autobus Ajmer-Jaipur, le nez collé à l'afficheur de son téléphone cellulaire, s'est assis à côté de moi un jeune homme qui allait dans sa famille pour assister au mariage de son frère. Me dirait plus tard qu'il tentait désespérément de joindre sa copine qui, apparemment, le boudait. Typiquement, il étudiait en technologie de l'information. Son père et sa mère enseignaient le sanscrit dans une université du Rajasthan. Ce gamin moderne et de caste dominante me fit clairement savoir qu'il réprouvait copieusement le système de castes indien. Peut-être me disait-il ce que je voulais entendre. J'en déduis donc, ai-je dit, que tu as voté pour le Parti du Congrès (et son idéologie séculière) aux dernières législatives du printemps dernier. «Non, pour le BJP, répondit-il. Je ne peux pas blairer Sonia Gandhi [la chef tutélaire du parti].» Le BJP? Parti des hautes castes urbaines et du nationalisme hindou et antimusulman? «Je sais, fit-il en esquissant un sourire, c'est un peu contradictoire.»
L'Inde n'a pas le monopole des comportements politiques incohérents, tant s'en faut. Sauf que c'est ici comme si les effets pervers de la vie démocratique étaient exacerbés à la puissance mille. Il ne nous vient pas spontanément à l'esprit de dire des Indiens qu'ils pèchent par discrétion. Vu le poids du nombre. Le système indien est, en simples termes quantitatifs, un gigantesque capharnaüm, un incroyable dédale dans lequel se marient, s'affrontent et se défont des centaines de partis politiques. À l'échelle nationale, ils sont si nombreux, les Indiens (qui du reste ne se font pas prier, eux, pour se rendre aux urnes), que les 700 millions d'électeurs sont invités à voter en quatre phases et sur plusieurs jours. Démocratie monumentale!
Mais plus fascinante encore que cette démesure numérique est l'hallucinante complexité de la culture politique et de la société indienne, produit des traces indélébiles laissées par l'empire britannique, mais surtout de soixante ans d'une indépendance nationale née dans le sang et l'exode de la Partition. En un mot comme en mille, les Indiens ont une démocratie bien à eux, qui ne doit rien à personne pour ses victoires — dont la moindre n'est pas de tenir ensemble un pays aux régionalismes identitaires si catégoriquement diversifiés. Pareillement, l'Inde n'a qu'elle à blâmer pour ses défaites.
***
Que devient l'Inde et qu'est-ce qu'être Indien? Qu'a à voir l'Indien du Bengale occidental avec celui du Kerala? Se rencontrent-ils en voyage qu'ils utiliseront probablement l'anglais, plutôt que l'hindi, pour se parler. Vous n'imaginez pas à quel point les librairies de New Delhi, de Bombay et de Calcutta débordent d'ouvrages sondant, avec une résilience toute indienne, la nature de la personnalité collective. Sans complaisance. C'est l'écrivain Rohinton Mistry, avec son Équilibre du monde. C'est l'écrivaine et essayiste Arundhati Roy (Le dieu des petits riens), l'une des critiques les plus virulentes de la course au développement néolibéral qui balaie le pays. Pour ne nommer que deux des plus connus chez nous.
La société indienne serait tellement plus facile à comprendre si elle n'était pas aussi pragmatique, relativiste, en même temps que hiérarchisée jusque dans les moindres détails. Rien, en Inde, me disait une connaissance québécoise qui habite Delhi depuis six ans, n'est jamais tout à fait blanc ni tout à fait noir.
L'une des contributions les plus stimulantes au débat, du moins du point de vue de l'étranger qui débarque, est peut-être celle de l'ancien diplomate Pavan K. Varma, auteur de Being Indian (Le Défi indien, Acte sud, 2005), dans lequel il se lance dans une entreprise franchement iconoclaste de démythification de cette Inde spirituelle et de son aura d'intemporalité qui subjuguent tant les touristes. Formidable travail d'introspection. Comment la plupart des Indiens, s'interroge M. Karma, arrivent-ils à concilier leur invraisemblable indifférence à la souffrance des pauvres et à l'iniquité du système de castes (que l'essayiste considère comme «l'un des systèmes d'exclusion les plus rigides au monde») et leur adhésion enthousiaste à la démocratie parlementaire et à ses principes égalitaires?
Il répond crûment que «les Indiens ne sont pas démocratiques d'instinct ou par tempérament». La démocratie, écrit-il, a survécu et fleuri en Inde parce que les Indiens, du plus humble au plus puissant, ont vite compris qu'il s'agissait avant tout «de l'instrument le plus efficace d'ascension sociale, d'acquisition de pouvoir personnel et de richesse.» Le nouvel ordre démocratique ne les a pas rendus tellement plus égalitaristes, prétend-il, mais au contraire plus sensibles encore aux calculs du pouvoir, qui est devenu plus aléatoire et plus changeant. Si donc les Indiens continuent d'obéir à une vision du monde fondée sur le respect pointu des hiérarchies sociales, il reste que, la décrispation économique des vingt dernières années aidant, les «vieilles rigidités», comme dit Varma, tendent à se diluer. Ainsi s'explique, par exemple, que Mayawati, une dalit (intouchable), soit devenue première ministre de l'Uttar Pradesh, l'État le plus peuplé de l'Union indienne.
Ce qui fait que l'Inde n'a peut-être jamais été aussi mouvante, si subtile que soit cette mouvance. À une autre époque, Gandhi avait fait cette réponse à un disciple qui lui reprochait de changer trop souvent d'opinion, d'une semaine à l'autre: «Ah!, avait répondu le Mahatma, c'est que j'ai beaucoup appris depuis la semaine dernière.»
Dans l'autobus Ajmer-Jaipur, le nez collé à l'afficheur de son téléphone cellulaire, s'est assis à côté de moi un jeune homme qui allait dans sa famille pour assister au mariage de son frère. Me dirait plus tard qu'il tentait désespérément de joindre sa copine qui, apparemment, le boudait. Typiquement, il étudiait en technologie de l'information. Son père et sa mère enseignaient le sanscrit dans une université du Rajasthan. Ce gamin moderne et de caste dominante me fit clairement savoir qu'il réprouvait copieusement le système de castes indien. Peut-être me disait-il ce que je voulais entendre. J'en déduis donc, ai-je dit, que tu as voté pour le Parti du Congrès (et son idéologie séculière) aux dernières législatives du printemps dernier. «Non, pour le BJP, répondit-il. Je ne peux pas blairer Sonia Gandhi [la chef tutélaire du parti].» Le BJP? Parti des hautes castes urbaines et du nationalisme hindou et antimusulman? «Je sais, fit-il en esquissant un sourire, c'est un peu contradictoire.»
L'Inde n'a pas le monopole des comportements politiques incohérents, tant s'en faut. Sauf que c'est ici comme si les effets pervers de la vie démocratique étaient exacerbés à la puissance mille. Il ne nous vient pas spontanément à l'esprit de dire des Indiens qu'ils pèchent par discrétion. Vu le poids du nombre. Le système indien est, en simples termes quantitatifs, un gigantesque capharnaüm, un incroyable dédale dans lequel se marient, s'affrontent et se défont des centaines de partis politiques. À l'échelle nationale, ils sont si nombreux, les Indiens (qui du reste ne se font pas prier, eux, pour se rendre aux urnes), que les 700 millions d'électeurs sont invités à voter en quatre phases et sur plusieurs jours. Démocratie monumentale!
Mais plus fascinante encore que cette démesure numérique est l'hallucinante complexité de la culture politique et de la société indienne, produit des traces indélébiles laissées par l'empire britannique, mais surtout de soixante ans d'une indépendance nationale née dans le sang et l'exode de la Partition. En un mot comme en mille, les Indiens ont une démocratie bien à eux, qui ne doit rien à personne pour ses victoires — dont la moindre n'est pas de tenir ensemble un pays aux régionalismes identitaires si catégoriquement diversifiés. Pareillement, l'Inde n'a qu'elle à blâmer pour ses défaites.
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Que devient l'Inde et qu'est-ce qu'être Indien? Qu'a à voir l'Indien du Bengale occidental avec celui du Kerala? Se rencontrent-ils en voyage qu'ils utiliseront probablement l'anglais, plutôt que l'hindi, pour se parler. Vous n'imaginez pas à quel point les librairies de New Delhi, de Bombay et de Calcutta débordent d'ouvrages sondant, avec une résilience toute indienne, la nature de la personnalité collective. Sans complaisance. C'est l'écrivain Rohinton Mistry, avec son Équilibre du monde. C'est l'écrivaine et essayiste Arundhati Roy (Le dieu des petits riens), l'une des critiques les plus virulentes de la course au développement néolibéral qui balaie le pays. Pour ne nommer que deux des plus connus chez nous.
La société indienne serait tellement plus facile à comprendre si elle n'était pas aussi pragmatique, relativiste, en même temps que hiérarchisée jusque dans les moindres détails. Rien, en Inde, me disait une connaissance québécoise qui habite Delhi depuis six ans, n'est jamais tout à fait blanc ni tout à fait noir.
L'une des contributions les plus stimulantes au débat, du moins du point de vue de l'étranger qui débarque, est peut-être celle de l'ancien diplomate Pavan K. Varma, auteur de Being Indian (Le Défi indien, Acte sud, 2005), dans lequel il se lance dans une entreprise franchement iconoclaste de démythification de cette Inde spirituelle et de son aura d'intemporalité qui subjuguent tant les touristes. Formidable travail d'introspection. Comment la plupart des Indiens, s'interroge M. Karma, arrivent-ils à concilier leur invraisemblable indifférence à la souffrance des pauvres et à l'iniquité du système de castes (que l'essayiste considère comme «l'un des systèmes d'exclusion les plus rigides au monde») et leur adhésion enthousiaste à la démocratie parlementaire et à ses principes égalitaires?
Il répond crûment que «les Indiens ne sont pas démocratiques d'instinct ou par tempérament». La démocratie, écrit-il, a survécu et fleuri en Inde parce que les Indiens, du plus humble au plus puissant, ont vite compris qu'il s'agissait avant tout «de l'instrument le plus efficace d'ascension sociale, d'acquisition de pouvoir personnel et de richesse.» Le nouvel ordre démocratique ne les a pas rendus tellement plus égalitaristes, prétend-il, mais au contraire plus sensibles encore aux calculs du pouvoir, qui est devenu plus aléatoire et plus changeant. Si donc les Indiens continuent d'obéir à une vision du monde fondée sur le respect pointu des hiérarchies sociales, il reste que, la décrispation économique des vingt dernières années aidant, les «vieilles rigidités», comme dit Varma, tendent à se diluer. Ainsi s'explique, par exemple, que Mayawati, une dalit (intouchable), soit devenue première ministre de l'Uttar Pradesh, l'État le plus peuplé de l'Union indienne.
Ce qui fait que l'Inde n'a peut-être jamais été aussi mouvante, si subtile que soit cette mouvance. À une autre époque, Gandhi avait fait cette réponse à un disciple qui lui reprochait de changer trop souvent d'opinion, d'une semaine à l'autre: «Ah!, avait répondu le Mahatma, c'est que j'ai beaucoup appris depuis la semaine dernière.»
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