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    Les cicatrices du tsunami

    Cinq ans plus tard, des appels à l'aide restent sans réponse au Sri Lanka

    Des pêcheurs sri-lankais, durement éprouvés par le tsunami dévastateur d’il y a cinq ans, ramènent leurs filets sur la plage. La mer leur rappelle chaque jour la mort tragique de plusieurs de leurs proches.
    Photo: François Pesant Des pêcheurs sri-lankais, durement éprouvés par le tsunami dévastateur d’il y a cinq ans, ramènent leurs filets sur la plage. La mer leur rappelle chaque jour la mort tragique de plusieurs de leurs proches.
    Cinq ans après la vague meurtrière qui a fauché la vie de plus de 225 000 personnes dans quelque 13 pays de l'océan Indien, le Sri Lanka a quasi pansé ses plaies. Mais nous avons constaté sur le terrain que certaines cicatrices physiques et psychologiques tardent à guérir. Et ce qui n'arrange rien: les bailleurs de fonds, estimant leur travail terminé, ont levé le camp.

    Kalmunai, Sri Lanka — Le soleil s'est levé comme un rideau de plomb sur la plage de Kalumnai, jonchée de ruines et de détritus: des maisons sans toit ni murs, des coques de bateaux éventrées, des palmiers déracinés... Le Sri Lanka a certes été le théâtre d'une guerre civile qui a duré plus de 30 ans, mais ce ne sont pas les bombes qui ont balafré ce paysage. Le grand responsable de ce décor de tragédie porte un nom japonais: tsunami.

    C'est arrivé le 26 décembre 2004. Une puissante vague déclenchée par un tremblement de terre de 9,3 à l'échelle de Richter a frappé les côtes de 13 pays de l'océan Indien. À la vitesse d'un Boeing, le raz-de-marée meurtrier a mis 1 heure 37 à atteindrele Sri Lanka et lessiver 800 kilomètres de littoral. Cinq ans plus tard, encore largement défiguré, le pays voit ses plaies se cicatriser: quelque 95 % des familles sinistrées ont reçu une aide quelconque pour tout recommencer à zéro. Même si les habitants de l'ancienne Ceylan n'ont pas fini de tourner la page.

    Selon les plus récents chiffres du Bureau de coordination des affaires humanitaires des Nations unies, ils seraient plus de 25 000 à croupir dans des camps de réfugiés, dans des abris de tôle. «On nous a abandonnés», maugrée Mohamed Hanifa, qui habite avec toute sa famille dans un shack de tôle d'à peine 150 pieds carrés tout près de Kalmunai. Infesté d'insectes et de serpents, dépourvu d'eau potable et d'un nombre suffisant de toilettes, l'endroit, appelé Gran Mosque, est suffocant et insalubre. En cette saison des pluies, les égouts débordent, souillant tout le bidonville.

    Dans son bureau climatisé, Mohamed Saleem, secrétaire de la division de Sainthamaruthu, tout près de Kalmunai, s'explique. Si le relogement de ces gens tarde, c'est qu'il a fallu trouver des terrains inoccupés où bâtir. Des rizières ont finalement été remblayées. Mais si quelque 300 maisons ont été reconstruites, 1300 familles attendent toujours un logement. M. Saleem ne cache pas son embarras. À la dernière réunion du district, il n'y avait plus que 15 ONG, contre une cinquantaine il y a deux ans. «Maintenant qu'on a les terrains, qui va construire?», s'interroge-t-il tout haut.

    Grâce à la médiatisation de l'événement, la plus grande catastrophe humanitaire de l'histoire selon l'ONU, la réponse de la communauté internationale avait pourtant été la plus forte et la plus rapide jamais vue. Dans un élan de générosité sans précédent, plus de 13,5 milliards de dollars ont été amassés au total, soit plus de 7100 dollars par personne touchée par le tsunami. On est loin des trois dollars par personne qu'avaient reçus les victimes des inondations au Bengladesh la même année, souligne le rapport de la Tsunami Evaluation Coalition.

    Au Sri Lanka, plus de deux milliards de dollars de dons ont servi à reconstruire ou réparer la très grande majorité des 100 000 maisons détruites ou gravement endommagées. À Ambalagoda, dans le sud-ouest de l'île, la Croix-Rouge canadienne a participé à la reconstruction d'une centaine de maisons coquettes juchées sur une colline garnie d'arbres et de bougainvilliers. Vilpulindra est ravi de sa nouvelle demeure de deux étages en béton coloré, lui qui vivait dans une bicoque au toit de paille. Certes, relogé à 10 kilomètres à l'intérieur des terres, ce pêcheur sur échasses est loin de la mer et de son profit. Mais pour rien au monde il ne reviendrait à la situation dans laquelle il se trouvait avant le tsunami.


    Absence de consultation

    Toutefois, par endroits, les maisons ont été construites à la hâte, sans que les ONG aient le temps de consulter les communautés. À Santhiveli, un village sur la côte est reconstruit par la Croix-Rouge canadienne, les habitants se plaignent de ne toujours pas avoir d'électricité ni d'installations pour cuisiner à l'extérieur. À l'intérieur, la cuisinière au gaz coûte cher à alimenter pour ces familles qui peinent à joindre les deux bouts. «Beaucoup d'ONG et d'organismes de reconstruction se sont plaints d'avoir été poussés à reconstruire trop rapidement», notait Rukshana Nanayakkara, directeur adjoint de la section sri-lankaise de Transparency international (TI), un organisme indépendant de lutte contre la corruption.

    Avec son équipe, le jeune avocat a enquêté sur le processus de reconstruction. Allégations de vols, de corruption et de malversations des autorités chargées d'administrer ces fonds. La liste des récriminations est longue. En cinq ans, le gouvernement n'a produit qu'un seul rapport d'audit. Les plaintes et les recommandations pour améliorer la transparence du processus transmises par TI sont demeurées lettre morte. «Les gens ont le droit de savoir comment a été dépensé l'argent, par qui, qui a fourni les matériaux et combien ils ont coûté», insiste M. Nanayakkara.


    L'impossible oubli

    Au plus fort de la crise humanitaire, près de 300 ONG oeuvraient sur le terrain. Mais depuis la fin de la guerre, en mai dernier, leurs fonds ont été redirigés vers des projets de reconstruction post-conflit. Le 31 mars dernier, l'ACDI a elle-même mis fin à son programme spécial d'aide aux victimes du tsunami. Et l'Agence fondée par le gouvernement sri-lankais pour s'occuper de la reconstruction et du développement n'existe plus depuis 2007. Beaucoup de bailleurs de fonds ont rangé leur portefeuille. «Cinq ans plus tard, le tsunami n'est plus la mode», croit pour sa part Constant Ragel. Le jeune charpentier tamoul constate déjà un ralentissement des activités dans son secteur.

    Il y a pourtant encore beaucoup à faire, surtout pour panser les blessures à l'âme, les séquelles psychologiques. «C'est tout simplement impossible à oublier», laisse tomber Suda, travailleur social de Tirai Madhu, une petite banlieue de Batticaloa, ville importante de la côte est, où 2000 familles ont été relogées après avoir tout perdu.

    Le jeune Tamoul de 28 ans était chez lui lorsque la vague a fracassé le rivage sous les cris de panique. Il a été traîné, inconscient, sur plusieurs centaines de mètres. Souffrant de fractures dans tout le corps, il a été mis dans une pile de cadavres avant d'être emmené à l'hôpital. À la sortie de son coma, le jeune «miraculé» a mis des mois à reconnaître sa mère, les membres de sa famille... et à faire le deuil de plusieurs d'entre eux. «Le problème, c'est que beaucoup de survivants ne peuvent pas enterrer leurs proches, ne sachant même pas où sont leurs corps», note le psychiatre Judy Jeyakumar, évoquant les nombreux cas de trouble de stress post-traumatique. «Ils vivent avec des fantômes.» Il fait allusion au cas de cette mère qui a perdu ses six enfants dans le tsunami meurtrier. Jour et nuit, elle les voit qui lui tendent les bras, entend leurs cris qui la supplient de les secourir. «Mais je suis heureux de constater que dans plusieurs cas, la vie a malgré tout repris son cours», a-t-il souligné.

    Avec les élections présidentielles qui auront lieu fin janvier, le président sortant multiplie les promesses d'aide. À Kalmunai, dans son petit shack, Hanifa et les autres familles de naufragés du tsunami l'attendent de pied ferme. Et espèrent que seront enfin entendus les appels à l'aide qu'ils n'ont cessé de lancer, comme des bouteilles à la mer.
    Des pêcheurs sri-lankais, durement éprouvés par le tsunami dévastateur d’il y a cinq ans, ramènent leurs filets sur la plage. La mer leur rappelle chaque jour la mort tragique de plusieurs de leurs proches. Sur la plage de Kalmunai gît ce bateau de pêcheur, un triste rappel du tsunami.












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