Huit ans de guerre en Afghanistan - Kaboul: destination peur
Voyage au coeur de la réalité afghane
Photo : Pedro Ruiz - Le Devoir
Une rue du centre-ville de Kaboul
Au-delà des statistiques alarmistes qui dépeignent un pays qui s'enfonce et des histoires de torture dans les prisons, il y a la vie quotidienne en Afghanistan. Celle des militaires et celle des civils. Le Devoir vous y emmène. D'abord avec le récit exclusif de l'écrivain D. Y. Béchard, qui raconte son aventure de samedi dernier dans la capitale afghane, où il enseigne.
Kaboul — Le taxi avait une heure de retard. Il était déjà 17h30 et nous attendions dans la nuit froide, à l'extérieur de la barrière qui entoure l'immeuble où j'habite. Le répartiteur venait d'appeler pour nous dire que notre chauffeur était presque arrivé, mais que la circulation était quasi bloquée. Plusieurs rues avaient été fermées, possiblement à cause d'un accident, ou bien à cause des fêtes d'Aïd qui avaient commencé tôt. Il n'était pas certain.
Nous vivons à Karte Seh, un quartier tranquille de Kaboul qui se trouve à quelques kilomètres du centre-ville, bien qu'avec la congestion quotidienne, entre 17h et 19h, nous devons appeler les taxis une heure à l'avance et calculer une heure supplémentaire pour le trajet. Louise et moi — Louise est une collègue à l'école où je donne des cours de rédaction anglaise — allions rencontrer une amie au restaurant.
Le taxi est enfin arrivé. Après nous avoir fait monter, le chauffeur ne s'est pas dirigé vers la rue principale mais — pour la première fois depuis mon arrivée ici un mois plus tôt — a emprunté les petites rues transversales, esquivant les fondrières et les amas de pierres, les pneus glissant dans les ornières. Dix minutes plus tard, l'auto a enfin franchi le remblai de gravier qui nous séparait de la rue principale en construction.
Kaboul est très peu éclairée. Les phares des voitures surgissent de la nuit, soudains et aveuglants. La noirceur autour paraît absolue. Dans un ballet frénétique, les véhicules se précipitent sur des chaussées sans démarcations, les conducteurs luttant les uns contre les autres, manoeuvrant pour gagner la voie centrale. Notre chauffeur, un homme dans la vingtaine, manipulait le volant avec aplomb, freinant et accélérant en saccades. À l'approche du centre-ville, la circulation est devenue plus dense: cinq rangs de véhicules se disputaient deux voies. En raison des gaz d'échappement et de la poussière, tellement abondante dans les rues kaboulies, les immeubles ne nous apparaissaient qu'une fois juste devant, montagnes sombres émergeant des nuages.
Des dizaines, sinon des centaines d'hommes qui venaient de terminer leur journée de travail marchaient entre les autos, comme on se faufile entre les chaises dans une salle à manger trop étroite. Ils tapotaient sur les vitres des fourgonnettes en demandant s'il y avait une place de libre, ou encore parlaient avec les chauffeurs des omniprésentes Corolla, ciblant ceux qui n'avaient pas de passagers. Les cyclistes et motocyclistes chancelaient en se frayant un chemin entre les nids de poules et les véhicules, leurs visages entièrement couverts, ne laissant visibles que leurs yeux.
Nous avons longé la rivière Kaboul et pris à gauche à la hauteur de l'hôtel Serena. Quarante-cinq minutes s'étaient déjà écoulées depuis notre départ. Louise était assise derrière, un voile masquant son visage, accessoire obligé pour toute femme ici, Occidentales y compris. J'étais devant, vêtu d'un manteau foncé à capuchon et d'une tuque noire. Je n'avais jamais vu une route congestionnée à ce point. La ville me parut si singulièrement sinistre, si refermée sur elle-même; j'ai été gagné par un début de claustrophobie, aussitôt repoussé. J'ai appelé notre amie, qui arrivait bientôt au restaurant et me dit qu'elle nous enverrait un texto lorsqu'elle serait attablée. Les autos avançaient à peine, séparées l'une l'autre d'à peine quinze centimètres.
La détonation
Un son perçant — je ne savais pas d'où il venait — s'est mué en un cri étrange. En face de l'hôtel, provenant des toits, une flamme rougeâtre a déchiré le ciel et est descendue en diagonale tandis que j'essayais encore d'identifier le son. Devant nous, du côté de l'hôtel dont la vue demeurait cachée, une vive lumière blanche a illuminé la ville avec l'intensité d'un flash de caméra. Des feux montèrent, rouges comme des braises, fulgurants, pour s'estomper aussitôt. La détonation a résonné dans ma poitrine et fait vibrer le châssis de l'auto.
Le bruit, les flammes, les réverbérations — la boule de feu, sa lumière blanche — aucun raccord; il n'y avait pas de séquence. Et puis chaque impression s'est placée dans la chronologie: la flamme était descendue dans un bruit strident et avait heurté le flanc de l'hôtel; l'explosion avait inondé la nuit de lumière. Quelques bruits de tirs ont suivi, sans que je puisse distinguer d'où ils provenaient.
Curieusement, la suite a évoqué pour moi le mouvement d'un océan nocturne, la fluidité de la marée qui se retire pour dévoiler la rive. Toutes les autos devant nous ont disparu, se faufilant dans les rues environnantes. Une grande étendue d'asphalte est apparue dans la pénombre, qui m'a fait penser à une place vidée de ses badauds.
Quelque part derrière nous, courant en sens inverse de la circulation paralysée, les piétons criaient. Notre chauffeur a hésité, puis a enfoncé l'accélérateur et les freins presque simultanément. L'auto a donné une secousse sans se déplacer. Nous ne pouvions pas rester là. Nous ne pouvions pas non plus faire demi-tour.
«Non!», ai-je crié à l'instant où j'ai compris qu'il avait raison — au moment où nous nous sommes tous rendu compte, comme si nos pensées s'étaient synchronisées en un léger son de cliquet dans le silence de l'auto.
La rue était vide, sombre, étonnamment calme. Or la roquette avait traversé cet espace. Quelqu'un — un gardien terrifié ou bien un insurgé — avait tiré des coups de feu, juste devant nous. Néanmoins, le chauffeur a enfoncé de nouveau l'accélérateur, les bras rigides, la tête balancée en arrière.
J'ai plaqué mes pieds au plancher comme si j'étais dans des montagnes russes, au moment de franchir la première cime. La peau de mes jambes fourmillait. J'avais l'estomac en boule. «Baissez-vous!», ai-je eu le temps de crier.
Louise s'est laissée tomber et s'est cachée dans l'espace derrière les sièges. Je me suis penché de côté, en m'éloignant de la fenêtre. Le moteur a gémi, l'auto a bondi en avant. Les immeubles obscurs se sont mis à défiler. L'asphalte cassé dessinait des rayures sous nos phares. Une autre voiture roulait à côté de la nôtre, comme si nous faisions la course.
La tête en vrille
Les quelques secondes suivantes — au milieu de ce même espace que venaient de trouer une roquette et des balles — m'ont paru être des minutes. Mes pensées tournaient, systématiques. Je tentais d'évaluer la vélocité, la force d'impact d'une balle; le temps écoulé, la probabilité d'une deuxième roquette. J'étais en suspension, me perdant en réflexions. Mes idées se bousculaient pendant que l'auto fendait la noirceur. Des feux d'autos se sont allumés devant nous. Notre chauffeur a freiné brusquement et braqué le volant à droite, puis à gauche. «Cachez vos visages!», nous a-t-il ordonné. «Vos visages, cachez-les!»
Je calculais toujours à quelle distance du taxi était tombée la roquette. Bien moins de cinquante mètres. J'essayais de deviner qui avait tiré des coups et où. Je me demandais — en tentant de me rassurer — si nous étions suffisamment loin. Mais la circulation était dense de nouveau, nous n'avions pas avancé beaucoup. L'hôtel Serena était non loin derrière.
Les autos, avec leur halo de lumière, me semblaient être des cibles mobiles. La poussière tournoyait, les gaz d'échappement s'élevaient. Comme s'il émergeait de la fumée, un homme déambulait avec une lenteur inquiétante, son foulard attaché dessous les yeux. Il passait entre les voitures et regardait par les vitres. Notre chauffeur nous a dit de demeurer penchés. Il avait deux portables et un walkie-talkie. Les portables sonnaient en même temps et le walkie-talkie crépitait. Tandis que nous avancions petit à petit, il parlait à voix haute dans un appareil puis un autre, son dari ponctué par les mots «roquette» et «bombe». La police et les militaires afghans nous croisaient en courant, ou attendaient sur le bord de la route, incertains de ce qu'ils devaient faire.
Les voitures ont franchi quelques centaines de mètres de plus et le sentiment de danger a diminué en moi. Trois costauds marchaient en riant, des ombres dans leurs yeux, les jambes de leurs pantalons renvoyant la lumière des phares. L'auto qui nous précédait a soudain stoppé, bien que les autres circulaient de part et d'autre. Notre chauffeur a ouvert la porte subitement, a couru devant et commencé à frapper sur le toit du véhicule immobilisé. Rassemblés sur le trottoir, des hommes nous regardaient, leurs visages sans expression.
«Je n'aime pas ça, pas du tout», a chuchoté Louise derrière moi. Notre chauffeur est revenu et a claqué la porte. Il s'est assuré que toutes les quatre étaient verrouillées puis a débrayé. Pendant tout ce temps, j'avais eu mon portable en main. Il y avait un nouveau texto.
«Je suis ici... prends ton temps...» C'était notre amie au restaurant. J'ai répondu. «Presque frappé par une roquette.» Quinze secondes plus tard, j'ai reçu un autre texto. «QUOI!!?? Tu blagues!» J'essayais de répondre «No» mais mon pouce insistait pour écrire «On», pour une raison que je n'arrive pas à saisir. Le portable a sonné.
«Tu blagues», a-t-elle dit. «Non.» J'ai décrit le tracé de la roquette et l'explosion sans être trop sûr de ce que je racontais. Puis il y a eu un court silence. «C'est moi qui paie le souper, a-t-elle ajouté. Je vous attends.» J'ai coupé la communication.
Des groupes d'hommes sont passés, des bruits de sirènes se sont rapprochés. Des soldats se déployaient tout autour, donnant des claques aux ailes des autos comme s'ils étaient en train de déplacer un troupeau de bouvillons. Ils ont ouvert un canal étroit et une douzaine de camionnettes blanches, remplies de soldats en noir agrippés à leurs fusils, ont défilé en sens inverse de la circulation. Lorsque le premier camion est arrivé à notre hauteur, je suis devenu anxieux. J'ai évalué une fois encore la distance entre nous et l'attaque; je me suis rendu compte que les seuls militaires en vue, prochaine cible logique, étaient à quelques centimètres de notre voiture.
«Passez, passez, passez!», me suis-je dit en moi-même. Assis à l'arrière de l'une des camionnettes, des hommes regardaient par les fenêtres des autos. J'ai eu l'impression d'attirer trop l'attention, aplati comme je l'étais sur mon siège. Un soldat me fixait. «Passez...» Je me suis redressé, j'ai essayé de paraître calme. L'homme continuait de me dévisager. Son fusil pointait juste au-dessus du toit. Puis la camionnette a passé sa route et le canal ouvert entre les voitures s'est refermé aussitôt. Je me suis tapi de nouveau.
«Je vous ramène chez vous», m'a alors dit notre chauffeur. «Non», ai-je répondu, avant de me retourner vers Louise pour lui dire, histoire de détendre un peu l'atmosphère: «On a de la chance. Le souper est gratuit ce soir.» «Tu es certain?», est intervenu le chauffeur. «Absolument certain!» J'étais soudainement affamé.
D'ailleurs, le restaurant était proche et fortifié, tandis que le trajet jusqu'à chez nous prendrait des heures. «Pourquoi le ciel est-il rouge?», a chuchoté Louise. Elle était toujours recroquevillée au fond de l'habitacle.
«Quoi?»
«Il y a une lumière rouge là-haut. Qu'est-ce que c'est?»
«Les feux des autos», ai-je répondu.
Hors de danger
Un peu plus tard, après que je lui eus assuré que la ville n'était pas en train de brûler et alors que nos dos commençaient à nous faire diablement souffrir, nous nous sommes mis d'accord: nous n'étions plus en danger. Une autre heure s'est écoulée avant que l'embouteillage ne se résorbe.
Pendant ce temps, elle et moi — et le chauffeur, quand il n'était pas en train de recevoir des appels de sa famille — discutions de ce qui était arrivé. Nous échangions nos perceptions et, repensant à cette flamme rouge dans le ciel au-dessus de la rue, je me suis tourné vers le chauffeur.
«Roquette?» Une partie de moi s'attendait à ce qu'il me dise que je n'avais pas raison. Mais il a répondu simplement, d'une voix blanche: «Roquette.»
Mon souvenir était déjà vague. Nous parlions de l'événement comme s'il appartenait déjà à un lointain passé, nos impressions étaient vives mais avec des variantes d'une personne à l'autre. Louise n'avait pas vu la roquette ni les flammes, elle avait seulement entendu l'explosion. Elle avait pensé que c'était un attentat suicide. Le chauffeur et moi avions saisi la descente de la flamme rouge. Mais tous trois, nous avions connu la même terreur en traversant peu après l'étendue vide, à la merci des tirs.
Pendant les pauses, durant notre échange, mes pensées continuaient à reconstituer ce qui s'était produit, liant la fulgurance au son perçant. Au fil des minutes, je distinguais de nouveaux détails dans mon esprit. Je revoyais distinctement l'espace ouvert devant nous, avant que notre chauffeur n'enfonce l'accélérateur — l'asphalte poussiéreux, constellé de fissures et de trous, jonché de pierres et d'ordures.
«Est-ce que ça t'est déjà arrivé?», lui ai-je demandé.
«C'est la troisième fois, m'a-t-il dit. Les autres fois, c'étaient des bombes.»
«De quelle explosion étais-tu le plus proche?»
«Celle-ci.»
Puis il s'est présenté. «Idris.»
Nous nous sommes serré la main.
Nouveau ralentissement. J'ai appelé notre amie pour le lui dire et pour lui demander si le restaurant était toujours ouvert. Elle m'a dit que oui, que tout semblait normal, puis je me suis demandé comment seraient relatés les événements de ce soir s'ils en venaient à figurer dans l'actualité. Les Afghans enduraient de telles attaques depuis des décennies; ils avaient connu les bombes américaines, infiniment plus dévastatrices que ce que pouvait faire comme dommages un lance-roquette à la portée d'à peu près n'importe qui.
J'étais venu ici non seulement pour enseigner en tant que bénévole, mais aussi pour répondre à des questionnements au sujet de cette guerre et de ce que les Afghans en pensaient; je m'interdisais donc d'extraire une quelconque morale de ce chaos simplement parce que je l'avais aujourd'hui fréquenté d'un peu plus près.
Nous avons franchi les barrages routiers du quartier des ambassades, puis nous nous sommes bientôt trouvés devant l'entrée étroite du restaurant. Idris a franchi deux portails et dirigé la voiture entre des blocs de béton échelonnés. Nous lui avons donné quatre fois le prix de la course.
À la porte, des gardiens nous ont fouillés, puis nous ont conduits vers le détecteur de métal. À l'intérieur, des dizaines d'Occidentaux décontractés buvaient du vin, parlaient et riaient. L'ambiance n'était nullement différente de celle d'un resto montréalais un jeudi soir.
***
Collaboration spéciale
***
Né d'un père gaspésien et d'une mère américaine, D. Y. Béchard, 35 ans, est notamment l'auteur de Vandal Love ou Perdus en Amérique (Québec Amérique), pour lequel il a reçu le prestigieux Commonwealth Writers' Prize 2007, traduit de l'anglais par Tristan Malavoy-Racine.
Kaboul — Le taxi avait une heure de retard. Il était déjà 17h30 et nous attendions dans la nuit froide, à l'extérieur de la barrière qui entoure l'immeuble où j'habite. Le répartiteur venait d'appeler pour nous dire que notre chauffeur était presque arrivé, mais que la circulation était quasi bloquée. Plusieurs rues avaient été fermées, possiblement à cause d'un accident, ou bien à cause des fêtes d'Aïd qui avaient commencé tôt. Il n'était pas certain.
Nous vivons à Karte Seh, un quartier tranquille de Kaboul qui se trouve à quelques kilomètres du centre-ville, bien qu'avec la congestion quotidienne, entre 17h et 19h, nous devons appeler les taxis une heure à l'avance et calculer une heure supplémentaire pour le trajet. Louise et moi — Louise est une collègue à l'école où je donne des cours de rédaction anglaise — allions rencontrer une amie au restaurant.
Le taxi est enfin arrivé. Après nous avoir fait monter, le chauffeur ne s'est pas dirigé vers la rue principale mais — pour la première fois depuis mon arrivée ici un mois plus tôt — a emprunté les petites rues transversales, esquivant les fondrières et les amas de pierres, les pneus glissant dans les ornières. Dix minutes plus tard, l'auto a enfin franchi le remblai de gravier qui nous séparait de la rue principale en construction.
Kaboul est très peu éclairée. Les phares des voitures surgissent de la nuit, soudains et aveuglants. La noirceur autour paraît absolue. Dans un ballet frénétique, les véhicules se précipitent sur des chaussées sans démarcations, les conducteurs luttant les uns contre les autres, manoeuvrant pour gagner la voie centrale. Notre chauffeur, un homme dans la vingtaine, manipulait le volant avec aplomb, freinant et accélérant en saccades. À l'approche du centre-ville, la circulation est devenue plus dense: cinq rangs de véhicules se disputaient deux voies. En raison des gaz d'échappement et de la poussière, tellement abondante dans les rues kaboulies, les immeubles ne nous apparaissaient qu'une fois juste devant, montagnes sombres émergeant des nuages.
Des dizaines, sinon des centaines d'hommes qui venaient de terminer leur journée de travail marchaient entre les autos, comme on se faufile entre les chaises dans une salle à manger trop étroite. Ils tapotaient sur les vitres des fourgonnettes en demandant s'il y avait une place de libre, ou encore parlaient avec les chauffeurs des omniprésentes Corolla, ciblant ceux qui n'avaient pas de passagers. Les cyclistes et motocyclistes chancelaient en se frayant un chemin entre les nids de poules et les véhicules, leurs visages entièrement couverts, ne laissant visibles que leurs yeux.
Nous avons longé la rivière Kaboul et pris à gauche à la hauteur de l'hôtel Serena. Quarante-cinq minutes s'étaient déjà écoulées depuis notre départ. Louise était assise derrière, un voile masquant son visage, accessoire obligé pour toute femme ici, Occidentales y compris. J'étais devant, vêtu d'un manteau foncé à capuchon et d'une tuque noire. Je n'avais jamais vu une route congestionnée à ce point. La ville me parut si singulièrement sinistre, si refermée sur elle-même; j'ai été gagné par un début de claustrophobie, aussitôt repoussé. J'ai appelé notre amie, qui arrivait bientôt au restaurant et me dit qu'elle nous enverrait un texto lorsqu'elle serait attablée. Les autos avançaient à peine, séparées l'une l'autre d'à peine quinze centimètres.
La détonation
Un son perçant — je ne savais pas d'où il venait — s'est mué en un cri étrange. En face de l'hôtel, provenant des toits, une flamme rougeâtre a déchiré le ciel et est descendue en diagonale tandis que j'essayais encore d'identifier le son. Devant nous, du côté de l'hôtel dont la vue demeurait cachée, une vive lumière blanche a illuminé la ville avec l'intensité d'un flash de caméra. Des feux montèrent, rouges comme des braises, fulgurants, pour s'estomper aussitôt. La détonation a résonné dans ma poitrine et fait vibrer le châssis de l'auto.
Le bruit, les flammes, les réverbérations — la boule de feu, sa lumière blanche — aucun raccord; il n'y avait pas de séquence. Et puis chaque impression s'est placée dans la chronologie: la flamme était descendue dans un bruit strident et avait heurté le flanc de l'hôtel; l'explosion avait inondé la nuit de lumière. Quelques bruits de tirs ont suivi, sans que je puisse distinguer d'où ils provenaient.
Curieusement, la suite a évoqué pour moi le mouvement d'un océan nocturne, la fluidité de la marée qui se retire pour dévoiler la rive. Toutes les autos devant nous ont disparu, se faufilant dans les rues environnantes. Une grande étendue d'asphalte est apparue dans la pénombre, qui m'a fait penser à une place vidée de ses badauds.
Quelque part derrière nous, courant en sens inverse de la circulation paralysée, les piétons criaient. Notre chauffeur a hésité, puis a enfoncé l'accélérateur et les freins presque simultanément. L'auto a donné une secousse sans se déplacer. Nous ne pouvions pas rester là. Nous ne pouvions pas non plus faire demi-tour.
«Non!», ai-je crié à l'instant où j'ai compris qu'il avait raison — au moment où nous nous sommes tous rendu compte, comme si nos pensées s'étaient synchronisées en un léger son de cliquet dans le silence de l'auto.
La rue était vide, sombre, étonnamment calme. Or la roquette avait traversé cet espace. Quelqu'un — un gardien terrifié ou bien un insurgé — avait tiré des coups de feu, juste devant nous. Néanmoins, le chauffeur a enfoncé de nouveau l'accélérateur, les bras rigides, la tête balancée en arrière.
J'ai plaqué mes pieds au plancher comme si j'étais dans des montagnes russes, au moment de franchir la première cime. La peau de mes jambes fourmillait. J'avais l'estomac en boule. «Baissez-vous!», ai-je eu le temps de crier.
Louise s'est laissée tomber et s'est cachée dans l'espace derrière les sièges. Je me suis penché de côté, en m'éloignant de la fenêtre. Le moteur a gémi, l'auto a bondi en avant. Les immeubles obscurs se sont mis à défiler. L'asphalte cassé dessinait des rayures sous nos phares. Une autre voiture roulait à côté de la nôtre, comme si nous faisions la course.
La tête en vrille
Les quelques secondes suivantes — au milieu de ce même espace que venaient de trouer une roquette et des balles — m'ont paru être des minutes. Mes pensées tournaient, systématiques. Je tentais d'évaluer la vélocité, la force d'impact d'une balle; le temps écoulé, la probabilité d'une deuxième roquette. J'étais en suspension, me perdant en réflexions. Mes idées se bousculaient pendant que l'auto fendait la noirceur. Des feux d'autos se sont allumés devant nous. Notre chauffeur a freiné brusquement et braqué le volant à droite, puis à gauche. «Cachez vos visages!», nous a-t-il ordonné. «Vos visages, cachez-les!»
Je calculais toujours à quelle distance du taxi était tombée la roquette. Bien moins de cinquante mètres. J'essayais de deviner qui avait tiré des coups et où. Je me demandais — en tentant de me rassurer — si nous étions suffisamment loin. Mais la circulation était dense de nouveau, nous n'avions pas avancé beaucoup. L'hôtel Serena était non loin derrière.
Les autos, avec leur halo de lumière, me semblaient être des cibles mobiles. La poussière tournoyait, les gaz d'échappement s'élevaient. Comme s'il émergeait de la fumée, un homme déambulait avec une lenteur inquiétante, son foulard attaché dessous les yeux. Il passait entre les voitures et regardait par les vitres. Notre chauffeur nous a dit de demeurer penchés. Il avait deux portables et un walkie-talkie. Les portables sonnaient en même temps et le walkie-talkie crépitait. Tandis que nous avancions petit à petit, il parlait à voix haute dans un appareil puis un autre, son dari ponctué par les mots «roquette» et «bombe». La police et les militaires afghans nous croisaient en courant, ou attendaient sur le bord de la route, incertains de ce qu'ils devaient faire.
Les voitures ont franchi quelques centaines de mètres de plus et le sentiment de danger a diminué en moi. Trois costauds marchaient en riant, des ombres dans leurs yeux, les jambes de leurs pantalons renvoyant la lumière des phares. L'auto qui nous précédait a soudain stoppé, bien que les autres circulaient de part et d'autre. Notre chauffeur a ouvert la porte subitement, a couru devant et commencé à frapper sur le toit du véhicule immobilisé. Rassemblés sur le trottoir, des hommes nous regardaient, leurs visages sans expression.
«Je n'aime pas ça, pas du tout», a chuchoté Louise derrière moi. Notre chauffeur est revenu et a claqué la porte. Il s'est assuré que toutes les quatre étaient verrouillées puis a débrayé. Pendant tout ce temps, j'avais eu mon portable en main. Il y avait un nouveau texto.
«Je suis ici... prends ton temps...» C'était notre amie au restaurant. J'ai répondu. «Presque frappé par une roquette.» Quinze secondes plus tard, j'ai reçu un autre texto. «QUOI!!?? Tu blagues!» J'essayais de répondre «No» mais mon pouce insistait pour écrire «On», pour une raison que je n'arrive pas à saisir. Le portable a sonné.
«Tu blagues», a-t-elle dit. «Non.» J'ai décrit le tracé de la roquette et l'explosion sans être trop sûr de ce que je racontais. Puis il y a eu un court silence. «C'est moi qui paie le souper, a-t-elle ajouté. Je vous attends.» J'ai coupé la communication.
Des groupes d'hommes sont passés, des bruits de sirènes se sont rapprochés. Des soldats se déployaient tout autour, donnant des claques aux ailes des autos comme s'ils étaient en train de déplacer un troupeau de bouvillons. Ils ont ouvert un canal étroit et une douzaine de camionnettes blanches, remplies de soldats en noir agrippés à leurs fusils, ont défilé en sens inverse de la circulation. Lorsque le premier camion est arrivé à notre hauteur, je suis devenu anxieux. J'ai évalué une fois encore la distance entre nous et l'attaque; je me suis rendu compte que les seuls militaires en vue, prochaine cible logique, étaient à quelques centimètres de notre voiture.
«Passez, passez, passez!», me suis-je dit en moi-même. Assis à l'arrière de l'une des camionnettes, des hommes regardaient par les fenêtres des autos. J'ai eu l'impression d'attirer trop l'attention, aplati comme je l'étais sur mon siège. Un soldat me fixait. «Passez...» Je me suis redressé, j'ai essayé de paraître calme. L'homme continuait de me dévisager. Son fusil pointait juste au-dessus du toit. Puis la camionnette a passé sa route et le canal ouvert entre les voitures s'est refermé aussitôt. Je me suis tapi de nouveau.
«Je vous ramène chez vous», m'a alors dit notre chauffeur. «Non», ai-je répondu, avant de me retourner vers Louise pour lui dire, histoire de détendre un peu l'atmosphère: «On a de la chance. Le souper est gratuit ce soir.» «Tu es certain?», est intervenu le chauffeur. «Absolument certain!» J'étais soudainement affamé.
D'ailleurs, le restaurant était proche et fortifié, tandis que le trajet jusqu'à chez nous prendrait des heures. «Pourquoi le ciel est-il rouge?», a chuchoté Louise. Elle était toujours recroquevillée au fond de l'habitacle.
«Quoi?»
«Il y a une lumière rouge là-haut. Qu'est-ce que c'est?»
«Les feux des autos», ai-je répondu.
Hors de danger
Un peu plus tard, après que je lui eus assuré que la ville n'était pas en train de brûler et alors que nos dos commençaient à nous faire diablement souffrir, nous nous sommes mis d'accord: nous n'étions plus en danger. Une autre heure s'est écoulée avant que l'embouteillage ne se résorbe.
Pendant ce temps, elle et moi — et le chauffeur, quand il n'était pas en train de recevoir des appels de sa famille — discutions de ce qui était arrivé. Nous échangions nos perceptions et, repensant à cette flamme rouge dans le ciel au-dessus de la rue, je me suis tourné vers le chauffeur.
«Roquette?» Une partie de moi s'attendait à ce qu'il me dise que je n'avais pas raison. Mais il a répondu simplement, d'une voix blanche: «Roquette.»
Mon souvenir était déjà vague. Nous parlions de l'événement comme s'il appartenait déjà à un lointain passé, nos impressions étaient vives mais avec des variantes d'une personne à l'autre. Louise n'avait pas vu la roquette ni les flammes, elle avait seulement entendu l'explosion. Elle avait pensé que c'était un attentat suicide. Le chauffeur et moi avions saisi la descente de la flamme rouge. Mais tous trois, nous avions connu la même terreur en traversant peu après l'étendue vide, à la merci des tirs.
Pendant les pauses, durant notre échange, mes pensées continuaient à reconstituer ce qui s'était produit, liant la fulgurance au son perçant. Au fil des minutes, je distinguais de nouveaux détails dans mon esprit. Je revoyais distinctement l'espace ouvert devant nous, avant que notre chauffeur n'enfonce l'accélérateur — l'asphalte poussiéreux, constellé de fissures et de trous, jonché de pierres et d'ordures.
«Est-ce que ça t'est déjà arrivé?», lui ai-je demandé.
«C'est la troisième fois, m'a-t-il dit. Les autres fois, c'étaient des bombes.»
«De quelle explosion étais-tu le plus proche?»
«Celle-ci.»
Puis il s'est présenté. «Idris.»
Nous nous sommes serré la main.
Nouveau ralentissement. J'ai appelé notre amie pour le lui dire et pour lui demander si le restaurant était toujours ouvert. Elle m'a dit que oui, que tout semblait normal, puis je me suis demandé comment seraient relatés les événements de ce soir s'ils en venaient à figurer dans l'actualité. Les Afghans enduraient de telles attaques depuis des décennies; ils avaient connu les bombes américaines, infiniment plus dévastatrices que ce que pouvait faire comme dommages un lance-roquette à la portée d'à peu près n'importe qui.
J'étais venu ici non seulement pour enseigner en tant que bénévole, mais aussi pour répondre à des questionnements au sujet de cette guerre et de ce que les Afghans en pensaient; je m'interdisais donc d'extraire une quelconque morale de ce chaos simplement parce que je l'avais aujourd'hui fréquenté d'un peu plus près.
Nous avons franchi les barrages routiers du quartier des ambassades, puis nous nous sommes bientôt trouvés devant l'entrée étroite du restaurant. Idris a franchi deux portails et dirigé la voiture entre des blocs de béton échelonnés. Nous lui avons donné quatre fois le prix de la course.
À la porte, des gardiens nous ont fouillés, puis nous ont conduits vers le détecteur de métal. À l'intérieur, des dizaines d'Occidentaux décontractés buvaient du vin, parlaient et riaient. L'ambiance n'était nullement différente de celle d'un resto montréalais un jeudi soir.
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Collaboration spéciale
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Né d'un père gaspésien et d'une mère américaine, D. Y. Béchard, 35 ans, est notamment l'auteur de Vandal Love ou Perdus en Amérique (Québec Amérique), pour lequel il a reçu le prestigieux Commonwealth Writers' Prize 2007, traduit de l'anglais par Tristan Malavoy-Racine.
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