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    Sri Lanka - Comment rétablir la paix ?

    Camp Menik Farm, où plus de 300 000 Tamouls ont été détenus.
    Photo: François Pesant - Le Devoir Camp Menik Farm, où plus de 300 000 Tamouls ont été détenus.
    Le 18 mai dernier, la mort du chef historique des Tigres tamouls, Velupillai Prabhakaran, a concrétisé la victoire de l'armée nationale du Sri Lanka et la fin de la guerre civile qui durait depuis 30 ans. Alors que ce pays déchiré par un conflit séparatiste se relève lentement, un processus de réconciliation menant à une paix durable s'impose.

    Après 30 ans de guerre, certains n'osent trop y croire. Mais la défaite du mouvement séparatiste des Tigres de libération de l'Eelam tamoul (LTTE) face à l'armée nationale semble bien avoir fait renaître des espoirs de paix. Au nord, dans la région de Vanni anciennement contrôlée par le LTTE, le paysage est dévasté et de nombreuses mines sont encore enfouies dans le sol, mais le calme est revenu. À Colombo, la capitale, les habitants peuvent depuis quelques mois circuler sans crainte d'une explosion dans un autobus ou d'un attentat suicide dans un lieu public. Et les chantiers, de plus en plus nombreux dans certaines villes du pays, témoignent du retour des investisseurs.

    Vraiment finie, la guerre? La situation post-conflit présente un beau paradoxe. En octobre, 300 millions $US ont été ajoutés au budget militaire déjà approuvé de 1,6 milliard pour 2009. L'état d'urgence a été prolongé, de même que la Loi relative à la prévention du terrorisme, qui accorde des pouvoirs spéciaux au gouvernement et lui permet de procéder à des arrestations sur la base de simples soupçons. Le recrutement des soldats n'a pas cessé, même que leur salaire a augmenté. Et le gouvernement projette d'installer deux importantes bases militaires dans l'ex-zone du LTTE et promet que la surveillance militaire s'y poursuivra bien au-delà du retour des personnes déplacées.

    Mirak Raheem, directeur de l'Unité analyse de paix et conflit au Centre for Policy Alternatives, constate que la paix au Sri Lanka est fragile et qu'il faudra se montrer patient. «Le fait que la guerre ait duré longtemps rend le défi plus grand, mais cela ne veut pas dire que la paix est impossible», a-t-il soutenu. Ce sera un processus long, mais aussi complexe, car le conflit, qui mettait aux prises des tamouls séparatistes et l'armée sri-lankaise, a des racines profondes.

    Cinghalais et Tamouls

    Quelques années après l'indépendance en 1948, un vent de nationalisme cinghalais a soufflé partout sur l'île. On facilitait les choses pour les Cinghalais qui voulaient s'installer en zone tamoule, notamment au nord et à l'est. Des lois, notamment celle sur la langue officielle, favorisaient cette majorité. La tentative de faire reconnaître le bouddhisme, culte associé aux Cinghalais, comme religion officielle, a attisé la grogne des Tamouls, qui ont ainsi été marginalisés et partiellement exclus du système d'éducation. S'attirant la sympathie de plusieurs Tamouls lésés, le mouvement de défense des droits des Tamouls s'est transformé en un mouvement politique en 1997, puis en une guérilla qui souhaitait la libération du peuple et l'indépendance par les armes. Durant plus de 30 ans, de part et d'autre, les attaques ciblées ont abondé. Jusqu'à ce que l'armée de l'actuel président, Mahinda Rajapaksa, décide d'en finir avec cette guerre.

    Les attaques de l'armée se sont intensifiées au début de l'année 2009 pour culminer, en avril et en mai, lors de sanglants affrontements dans le nord-est de l'île. Des centaines de milliers de civils ont été pris en souricière dans des feux croisés. Certains Tamouls ont fui et ont été emmenés par l'armée dans des camps entourés de barbelés sans droit de sortie, sous prétexte que certains d'entre eux pouvaient être des combattants du mouvement séparatiste. Au nord, à Manik farm, le plus important des camps, on comptait jusqu'à 280 000 personnes à la mi-mai, lorsque la guerre s'est terminée. Cette situation complique les relations post-conflit, croit Chamindra, un haut placé d'un ordre religieux qui souhaite garder l'anonymat. «L'armée a enfermé les gens dans les camps, mais c'est aujourd'hui elle qui les aide à se réinstaller. Il y a là un certain malaise», a-t-il souligné.

    Les outils pour la paix

    De l'avis de Mirak Raheem, le fait que le pays vive actuellement une situation post-guerre et non seulement post-conflit pourrait faciliter le retour de la paix. «La situation d'après-guerre, où il y a eu une victoire militaire sur un groupe séparatiste, change complètement la dynamique. C'est une incroyable occasion de résoudre le conflit en entier. Mais on doit agir vite», a-t-il avancé. Et la paix ne sera pas possible sans le retour chez eux des gens déplacés. «C'est la première des choses. Il faut que le gouvernement permette à ces gens de retourner rapidement là où ils vivaient. Il doit s'assurer que tous recouvrent leur liberté de mouvement. Il faut vider les camps», a poursuivi le chercheur. Et le retour doit s'effectuer de façon appropriée, insiste pour sa part Chamindra, qui offre un soutien aux familles tamoules déplacées. «Les programmes de réinstallation des gens devraient être dirigés par les Tamouls eux-mêmes. Ils pourraient ainsi retrouver leur dignité. Si on ne les implique pas, on reproduit le même schéma et on force les Tamouls à demeurer dépendants du gouvernement», a-t-il soutenu.

    En coulisse, dans les régions à majorité tamoule, certains pensent encore à un état indépendant. Cependant, pour le député d'opposition Mano Ganesan, chef du Front populaire occidental, les Tamouls ont plutôt besoin de développer une nouvelle forme de leadership démocratique. «On doit chercher à développer une autonomie différente, qui vise à trouver des solutions dans un Sri Lanka uni, sur la base du dialogue», soutient-il.

    Langue et territoire

    L'idéal, pour Ravi Karunanayake, député de l'UNP (United National Party), le plus grand parti d'opposition, serait de retourner à la situation qui prévalait il y a 50 ans, tout juste après l'indépendance. «À cette époque, c'était cinghalais, musulmans, tamouls... tout le monde ensemble», se rappelle-t-il. «Notre approche doit maintenant être plus compréhensive et inclure les minorités», a-t-il ajouté. «On devra certainement se pencher sur la question de la langue», a pour sa part reconnu M. Raheem en mentionnant que beaucoup de frustrations sont liées à cet enjeu. Abrogée en 1977, la Loi sur la langue officielle avait fini par reconnaître le tamoul et non plus uniquement le cinghalais. Dans les faits, très peu de communications officielles sont faites dans les deux langues et les fonctionnaires de l'État sont rarement bilingues.

    Le territoire constitue la pierre angulaire de la réconciliation. Aux quelque 300 000 déplacés qu'ont faits les affrontements du printemps dernier s'ajoute un nombre identique de «vieux déplacés» qui, victimes de violences, ont été forcés de quitter leur demeure dans les années 80 et 90. «Ces gens-là aussi attendent de retourner à leur terre. Ils veulent récupérer leur propriété», a expliqué M. Raheem.

    Dans la communauté tamoule, on craint que la distribution des terres de l'ancienne zone LTTE ne favorise les Cinghalais. Certains parlent même de «colonisation» d'une région tamoule par les Cinghalais. Certes, pour dissiper ces doutes et cette tension, il faudra repenser certaines pratiques et certaines politiques. Certaines lois aussi. «Si le gouvernement ne se penche pas sur ces questions, il risque de voir réapparaître le problème dans deux, cinq ou dix ans», avertit le chercheur. Pour M. Karunanayake, reconnaître et appliquer certaines lois serait certes un bon départ. «Il va falloir que le gouvernement montre une volonté de respecter les droits de chacun. Car certains n'oublieront pas que les lois ont été instaurées par ceux qui ont utilisé des armes contre eux», a-t-il rappelé.

    Au Parlement comme ailleurs, ils sont plusieurs à prôner l'idée d'une commission Vérité et réconciliation, semblable à celle qui s'est tenue en Afrique du Sud, post-apartheid. «Mais le contexte de l'Afrique du Sud était unique. Deux protagonistes en sont arrivés à un accord commun. Ici, c'est la défaite de l'un sur l'autre. Les rapports de force ne sont pas les mêmes», a rappelé le chercheur. Ainsi, pas de réconciliation à l'africaine, mais une démarche clairement orientée vers une paix durable. «Ce sera à nous de voir ce qu'on veut et comment ça s'organise. Il va falloir assurer la sécurité des gens qui vont parler et trouver des façons d'atteindre tout le monde dans les différentes communautés. La justice doit être réparatrice», a-t-il insisté.

    Le député Ravi Karunanayake a des doutes. «La réconciliation ne semble pas faire partie du vocabulaire du gouvernement en ce moment», a-t-il dit en admettant que ce n'était pas le sujet le plus discuté en assemblée. «Rajapakse n'est pas l'homme de la situation», a clamé cet ancien ministre du Commerce.

    Des élections présidentielles auront lieu le 26 janvier 2010, a-t-on annoncé officiellement hier. Plusieurs fondent leurs espoirs sur l'ancien général Sarath Fonseka, qui vient de démissionner de son poste de chef de l'armée pour briguer les suffrages. À ce stade-ci, nul ne saurait prédire l'issue des élections. Mais reste à savoir si un simple changement de gouvernement pourra ramener au Sri Lanka cette paix tant méritée.

    ***

    Notre journaliste a séjourné au Sri Lanka grâce à une bourse de l'Institut de recherche en santé

    du Canada












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