L'entrevue - Du chaos à la guerre froide asiatique
Le reporter Robert D. Kaplan se dit moins pessimiste aujourd'hui que dans les années qui ont suivi la chute du mur de Berlin
Photo : - Le Devoir
Robert D Kaplan
Profondément sceptique devant le triomphalisme qui a gagné l'Occident peu après la chute du mur de Berlin, le grand reporter américain Robert D. Kaplan était l'un des rares à appréhender les pires calamités. Pandémies, catastrophes écologiques, guerres interethniques... l'anarchie s'en venait, comme il intitulait d'ailleurs son article incontournable écrit en 1994, The Coming Anarchy. Quinze ans plus tard, il se dit moins pessimiste, même si le triomphe de la démocratie libérale n'est toujours pas dans ses cartes. On assistera plutôt à un retour des grandes rivalités entre États-nations, non plus en Europe, mais en Asie.
Sillonnant l'Afrique de l'Ouest pendant les années qui ont suivi la fin de la guerre froide, Robert D. Kaplan voyait le chaos gagner progressivement le Liberia, la Sierra Leone, la Côte d'Ivoire et les autres pays de la région. Le premier sombra dans la guerre civile en 1989, suivi deux années plus tard par le second. La Côte d'Ivoire, dont le succès économique et la stabilité politique en avaient fait un «miracle» après son indépendance en 1960, devait aussi connaître un jour le même sort, prédisait Kaplan. La guerre civile y éclata en 2002.
Pour le collaborateur de The Atlantic et membre du Center for a New American Security, un think tank proche de l'administration Obama, le chaos allait remplacer le communisme comme défi stratégique des États-Unis et de ses alliés après la guerre froide. L'Afrique de l'Ouest était «une prémonition», «une métaphore peinte avec des couleurs extrêmes de ce qui pourrait se produire ailleurs», explique Kaplan en entrevue au Devoir.
Concrètement, la croissance démographique rapide, l'urbanisation anarchique et d'autres phénomènes, comme la raréfaction des ressources naturelles dans les pays du tiers-monde, allaient pousser les tribus, les groupes ethnoreligieux et les nations les uns contre les autres. «Une guerre pourrait éclater entre l'Égypte et l'Éthiopie à propos de l'eau du Nil», donnait-il en exemple en 1994.
Sans abjurer sa pensée, Robert D. Kaplan, également membre du Defense Policy Board, sorte de cellule-conseil du Pentagone, l'a toutefois revue. «Si vous regardez un peu partout dans le monde, en Afghanistan, en Irak et dans d'autres pays aussi variés que le Bangladesh et la Somalie, plusieurs problèmes que j'ai soulevés au cours de la dernière décennie sont toujours d'actualité, explique-t-il. Mais pour l'Afrique, les perspectives sont meilleures aujourd'hui. Elle connaît des taux de croissance économique bien plus élevés [que dans les années 90], avec des investissements massifs provenant du golfe Persique, de l'Inde et de la Chine.»
Le siècle de l'Asie
La provenance de ces investissements n'est pas anecdotique, car, selon Kaplan, la «grande région de l'océan Indien» est en voie de devenir le centre de gravité stratégique mondial du XXIe siècle.
«La grande région de l'océan Indien comprend tout l'arc de l'Islam, du désert du Sahara jusqu'à l'archipel indonésien, explique-t-il. Il inclut surtout la rivalité économique et militaire croissante entre l'Inde et la Chine, mais il s'agit aussi d'une voie stratégique pour le commerce et les ressources énergétiques entre le golfe Persique et l'Asie de l'Est.»
Dans un récent article paru dans Foreign Affairs, Kaplan rappelle que 70 % des produits pétroliers et environ la moitié des conteneurs convoyés par mer — qui comptent pour 90 % du commerce mondial — passent par l'océan Indien. L'importance stratégique de cette zone maritime est appelée à croître bien davantage, puisque la demande pour les hydrocarbures augmentera de 45 % d'ici 2030, et la moitié de cette hausse viendra de la demande chinoise et indienne.
La Chine et l'Inde l'ont compris. À preuve, elles ont entamé une course aux alliances dans la région afin de s'assurer un accès à la mer. Pendant que la Chine construit bases navales, ports et canaux au Pakistan, au Bangladesh, au Sri Lanka, en Birmanie et en Thaïlande, l'Inde, qui craint l'encerclement, fait de même et consolide ses liens avec l'Afghanistan, l'Iran et aussi la Birmanie.
Au large, elles gonflent leurs marines de guerre respectives à vitesse grand V, au point que, indique Kaplan, elles formeront au cours de la prochaine décennie, avec les États-Unis, les trois plus grandes forces navales au monde. La marine chinoise devrait même surpasser l'américaine au cours de la prochaine décennie!
Contenir la Chine
Pour la première puissance mondiale, qui amorce un «élégant déclin» à l'instar des Britanniques à la fin du XIXe siècle, il faudra s'en remettre à un système d'alliances, estime le grand reporter. Les Américains auraient intérêt à consolider leurs relations avec l'Inde et avec d'autres puissances «amies», comme le Japon, pense-t-il, pour contrebalancer une Chine qui, avec la longueur d'avance qu'elle possède déjà sur ses rivaux, cherchera à contrôler davantage la région et à y réduire la présence américaine.
«Nous vivrons dans un monde de plus en plus multipolaire, résume Kaplan. [Et] l'idée que nous ne jouerons plus la joute "cynique" de la politique de la puissance est illusoire.»
Déjà, les Chinois disputent à leur façon cette joute avec les Américains. En Afghanistan même, le voisin du nord suit froidement ses intérêts en exploitant l'une des plus riches mines de cuivre au monde, à Aynak, au sud de Kaboul, tout en laissant les Américains payer le prix élevé de la sécurité. «Le problème est que, pendant que les États-Unis sacrifient leur sang et leurs fonds publics, les Chinois encaissent les profits», écrivait récemment Kaplan dans le New York Times.
Comme toute puissance émergente, la Chine se fera agressive dans la poursuite de ses intérêts, prévient-il. Le défi pour les États-Unis et leurs alliés sera de la contenir dans ce qui pourrait prendre l'allure d'une longue guerre froide.
**
Collaboration spéciale
Sillonnant l'Afrique de l'Ouest pendant les années qui ont suivi la fin de la guerre froide, Robert D. Kaplan voyait le chaos gagner progressivement le Liberia, la Sierra Leone, la Côte d'Ivoire et les autres pays de la région. Le premier sombra dans la guerre civile en 1989, suivi deux années plus tard par le second. La Côte d'Ivoire, dont le succès économique et la stabilité politique en avaient fait un «miracle» après son indépendance en 1960, devait aussi connaître un jour le même sort, prédisait Kaplan. La guerre civile y éclata en 2002.
Pour le collaborateur de The Atlantic et membre du Center for a New American Security, un think tank proche de l'administration Obama, le chaos allait remplacer le communisme comme défi stratégique des États-Unis et de ses alliés après la guerre froide. L'Afrique de l'Ouest était «une prémonition», «une métaphore peinte avec des couleurs extrêmes de ce qui pourrait se produire ailleurs», explique Kaplan en entrevue au Devoir.
Concrètement, la croissance démographique rapide, l'urbanisation anarchique et d'autres phénomènes, comme la raréfaction des ressources naturelles dans les pays du tiers-monde, allaient pousser les tribus, les groupes ethnoreligieux et les nations les uns contre les autres. «Une guerre pourrait éclater entre l'Égypte et l'Éthiopie à propos de l'eau du Nil», donnait-il en exemple en 1994.
Sans abjurer sa pensée, Robert D. Kaplan, également membre du Defense Policy Board, sorte de cellule-conseil du Pentagone, l'a toutefois revue. «Si vous regardez un peu partout dans le monde, en Afghanistan, en Irak et dans d'autres pays aussi variés que le Bangladesh et la Somalie, plusieurs problèmes que j'ai soulevés au cours de la dernière décennie sont toujours d'actualité, explique-t-il. Mais pour l'Afrique, les perspectives sont meilleures aujourd'hui. Elle connaît des taux de croissance économique bien plus élevés [que dans les années 90], avec des investissements massifs provenant du golfe Persique, de l'Inde et de la Chine.»
Le siècle de l'Asie
La provenance de ces investissements n'est pas anecdotique, car, selon Kaplan, la «grande région de l'océan Indien» est en voie de devenir le centre de gravité stratégique mondial du XXIe siècle.
«La grande région de l'océan Indien comprend tout l'arc de l'Islam, du désert du Sahara jusqu'à l'archipel indonésien, explique-t-il. Il inclut surtout la rivalité économique et militaire croissante entre l'Inde et la Chine, mais il s'agit aussi d'une voie stratégique pour le commerce et les ressources énergétiques entre le golfe Persique et l'Asie de l'Est.»
Dans un récent article paru dans Foreign Affairs, Kaplan rappelle que 70 % des produits pétroliers et environ la moitié des conteneurs convoyés par mer — qui comptent pour 90 % du commerce mondial — passent par l'océan Indien. L'importance stratégique de cette zone maritime est appelée à croître bien davantage, puisque la demande pour les hydrocarbures augmentera de 45 % d'ici 2030, et la moitié de cette hausse viendra de la demande chinoise et indienne.
La Chine et l'Inde l'ont compris. À preuve, elles ont entamé une course aux alliances dans la région afin de s'assurer un accès à la mer. Pendant que la Chine construit bases navales, ports et canaux au Pakistan, au Bangladesh, au Sri Lanka, en Birmanie et en Thaïlande, l'Inde, qui craint l'encerclement, fait de même et consolide ses liens avec l'Afghanistan, l'Iran et aussi la Birmanie.
Au large, elles gonflent leurs marines de guerre respectives à vitesse grand V, au point que, indique Kaplan, elles formeront au cours de la prochaine décennie, avec les États-Unis, les trois plus grandes forces navales au monde. La marine chinoise devrait même surpasser l'américaine au cours de la prochaine décennie!
Contenir la Chine
Pour la première puissance mondiale, qui amorce un «élégant déclin» à l'instar des Britanniques à la fin du XIXe siècle, il faudra s'en remettre à un système d'alliances, estime le grand reporter. Les Américains auraient intérêt à consolider leurs relations avec l'Inde et avec d'autres puissances «amies», comme le Japon, pense-t-il, pour contrebalancer une Chine qui, avec la longueur d'avance qu'elle possède déjà sur ses rivaux, cherchera à contrôler davantage la région et à y réduire la présence américaine.
«Nous vivrons dans un monde de plus en plus multipolaire, résume Kaplan. [Et] l'idée que nous ne jouerons plus la joute "cynique" de la politique de la puissance est illusoire.»
Déjà, les Chinois disputent à leur façon cette joute avec les Américains. En Afghanistan même, le voisin du nord suit froidement ses intérêts en exploitant l'une des plus riches mines de cuivre au monde, à Aynak, au sud de Kaboul, tout en laissant les Américains payer le prix élevé de la sécurité. «Le problème est que, pendant que les États-Unis sacrifient leur sang et leurs fonds publics, les Chinois encaissent les profits», écrivait récemment Kaplan dans le New York Times.
Comme toute puissance émergente, la Chine se fera agressive dans la poursuite de ses intérêts, prévient-il. Le défi pour les États-Unis et leurs alliés sera de la contenir dans ce qui pourrait prendre l'allure d'une longue guerre froide.
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Collaboration spéciale
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