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Liberté de presse à deux vitesses au Congo-Kinshasa

Kinshasa — Liberté de presse et de parole à deux vitesses en République démocratique du Congo (RDC): pour avoir dénoncé des appels haineux contre les Rwandais, lancés fin février par des membres du gouvernement sur une chaîne publique, l'ONG locale Journaliste en danger (JED) a été accusée par le ministre des Droits humains — car cela existe à Kinshasa — de jouer le jeu de la rébellion et d'être pro-rwandaise.

La logique est toujours la même, dit le directeur de JED, Donat Mbaya: on a toute liberté de parler contre le Rwanda (qui occupe l'est du Congo), et on peut s'en tirer impunément en affirmant à la limite que la fin du conflit passe par l'assassinat de tous les Tutsis, mais les journalistes et les analystes doivent faire preuve de beaucoup plus de prudence, pour ne pas dire d'autocensure, lorsqu'il s'agit de critiquer le gouvernement de Joseph Kabila.





En prison


Pour avoir contrarié les thèses officielles, 191 journalistes ont été jetés en prison au cours des cinq dernières années, selon la compilation de JED. Interpellés, intimidés, battus, jugés par des tribunaux militaires. Souvent pour des banalités: c'est ici un reporter qui a été embêté pour s'être trouvé en compagnie de quelqu'un qui avait dans sa mallette un communiqué de l'UDPS, un parti d'opposition. C'est là un journaliste interpellé pour avoir interviewé le frère du propriétaire d'une équipe de soccer qui est aussi aspirant à la présidence.


Tout étant relatif, Kabila fils a «relâché la poigne et ralenti la chasse aux journalistes» depuis son arrivée au pouvoir, en janvier 2001, affirme Hamuli Kabarhuza, de l'ONG Centre national d'aide au développement. Le JED, qui sort à peine de la clandestinité après quatre ans d'existence, a le courage de résister sur le terrain, encore que le soutien qu'il a acquis à l'échelle internationale ne soit pas étranger aux assouplissements gouvernementaux. On en est encore au point où «si Le Soir de Bruxelles critique Kabila, ça le rend malade», dit Donat Mbaya. Pour contrôler on ne sait trop quoi, les douanes congolaises interdisent aux voyageurs d'emporter des journaux locaux en quittant le pays alors que des montagnes d'information sont pourtant disponibles sur Internet.


La lutte contre l'occupation rwandaise dans l'est du Congo, vieille de quatre ans, a donné lieu à des propos haineux. Les dérives sont périphériques, nous dit-on, mais l'occupation qui n'en finit plus a tendance à les renforcer dans la population. Personne n'oublie le rôle joué au Rwanda par la Radio-Télévision libre des Mille Collines dans le génocide tutsi, qui a fait presque un million de morts en 1994. Kigali jette de l'huile sur le feu — et se rend objectivement utile à la «politique d'information» de Kabila — en persistant à soutenir qu'elle occupe l'est pour des raisons de sécurité destinées à prévenir de nouvelles attaques des «génocidaires» hutus. Personne n'y croit vraiment: de multiples renseignements montrent que l'armée rwandaise se trouve avant tout en RDC pour orchestrer le trafic des diamants.


«Le défi, c'est de faire comprendre que les causes de la perpétuation de la guerre et de l'absence d'espaces démocratiques sont liées», dit Thierry Nlandu, intellectuel et professeur à l'université de Kinshasa. Le jour où le pouvoir tiendra vraiment compte de son opinion intérieure sans l'écraser par réflexe, affirme-t-il, alors les choses changeront.


Les circuits de circulation de l'information sont partout coupés, brouillés. Il n'y a pas de quotidien national dans la RDC. L'opposition n'a pas accès à la télévision et la radio est dans un drôle d'état, caractérisé par la présence lourde de stations évangélistes portées sur la «théologie de la promesse», pour employer le mot d'une connaissance kinoise, et non sur la revendication sociale. Hamuli Kabarhuza tente depuis des années de freiner cette tendance et de créer «une radio de développement et de formation» sur le modèle des radios communautaires latino-américaines (il a fait un stage au Costa Rica), mais le gouvernement le bloque en exigeant des milliers de dollars en taxes et en permis. En se procurant de l'équipement usagé, il calcule qu'il pourrait aller de l'avant avec 25 000 $US. Il prévient: si des élections sont tenues dans les 30 mois, comme cela est théoriquement prévu, il est urgent d'agir pour «empêcher les diables de l'ethnisme de faire surface».





Lectorat diminué


À sa manière, la radio catholique Elikia — les organisations religieuses jouent un rôle capital au sein de la société civile congolaise — défend un message de promotion des droits de l'homme. Mais la critique passe surtout par quelques journaux de Kinshasa— qui, du reste, ne sont pas lus. L'effondrement catastrophique de l'économie a tué le lectorat (un journal format tabloïd coûte 1 $US) et tari toutes les sources publicitaires, sauf pour quelques créneaux institutionnels que le gouvernement utilise souvent comme levier de chantage. En dix ans, les tirages quotidiens ont chuté de 20 000 à 2000 ou 3000, parfois même à seulement quelques centaines. Les journaux publiaient de 16 à 24 pages; ils n'en font plus que huit. Triste état des lieux pour une ville de 6,5 millions d'habitants. En l'occurrence, l'effondrement économique tient lieu d'appareil de répression.


Kabila fils a lâché du lest, se félicite modérément le JED (pourtant retourné de force à la clandestinité pendant quelques semaines, début 2001), mais les journalistes s'autocensurent toujours allégrement et peuvent encore être facilement soudoyés, vu les salaires de crève-faim. «La paye ne couvre même pas le transport au travail», dit M. Mbaya. Une anecdote: sous Kabila père, un blindé faisant partie du cortège présidentiel a écrasé par accident un taxi et les occupants. On a bien rapporté la nouvelle, mais sans mentionner qu'il s'agissait du cortège du président.





Pas de changements


Dans les faits, dit Floribert Chebeya, président de La Voix des sans-voix (VSV), «la situation des droits humains ne s'est pas améliorée du tout». Et le gouvernement continue d'utiliser l'«agression rwandaise comme prétexte pour se dérober».


Le black-out et l'impunité sont complets dans le domaine judiciaire, explique-t-il. En témoigne le huis clos qui vient d'être décrété dans le procès des accusés du meurtre de Laurent Désiré Kabila.


Par exemple, VSV dit se battre contre la Cour d'ordre militaire, devant laquelle sont indistinctement traduits activistes et soldats. Il se bat aussi — on pourrait dire avec acharnement — contre les «cachots», ces lieux de détention des services de sécurité, qui échappent, affirme-t-il, à tout contrôle. Floribert Chebeya en énumère quelques-uns: ceux du palais présidentiel, ceux des camps militaires, de l'Agence nationale de détention et de la Détection militaire des activités antipatrie (la DEMIAP). En mars, le président Kabila lui a promis d'y voir, dit-il, mais rien n'a encore été fait. En attendant, VSV reçoit régulièrement des menaces. «Chaque fois, on se cache, on court. J'ai toujours un petit sac qui est prêt.»


Des ONG ont réclamé devant la Commission des droits de l'homme une enquête indépendante sur les exactions commises depuis la fin des années 90 dans la République démocratique du Congo. La requête a été rejetée, notamment par le Canada, se lamente M. Chebeya, au prétexte des insuccès du Tribunal international pour le Rwanda (TPIR), basé à Arusha et créé par l'ONU pour juger les personnes accusées de crimes de génocide dans les massacres de 1994.
 
 
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