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    Le fantasme du mur

    26 octobre 2009 |Élisabeth Vallet, Charles-Philippe David | Actualités internationales
    Mur de Berlin
    Photo: Alexandra Novosseloff Mur de Berlin
    Mur de la honte, mur de la séparation, mur de l'indifférence, mur de l'argent, mur tarifaire: chaque fois qu'une société ne parvient plus à penser l'Autre, elle en vient à élever des parois qu'elle voudrait étanches...

    Une frontière n'est pas nécessairement un mur, une ligne hermétique, puisqu'elle est un point de contact, une interface: son tracé est en principe bilatéral, régi par des conventions, établi par les États frontaliers, tandis que le tracé d'un mur est — à de rares exceptions près — unilatéral et exclusif.

    Ces murs prennent alors la forme de clôtures, dotées d'une structure maçonnée, parfois cernées de routes d'enceinte et de chemins de garde, ourlées de câbles reliés à des capteurs de bruits et de mouvements, parsemées de chevaux de frise ou encore ponctuées par des postes de surveillance, des champs de mines, des caméras à infrarouge, des dispositifs d'éclairage, des mesures biométriques, des capteurs, le tout se doublant, dans certains cas, d'un arsenal de défenses législatives (droit d'asile, permis de séjour, visa).

    Pour sophistiqués que les murs puissent paraître, leur étanchéité demeure hypothétique. Tout au plus déplacent-ils les flux migratoires.

    Parfois, ils provoquent même l'effet inverse: la construction du mur séparant le Mexique et les États-Unis a, en rendant plus difficile le passage de la frontière, conduit les immigrants illégaux à s'installer durablement aux États-Unis, par crainte de ne pas pouvoir revenir s'ils en sortaient: le mur est donc en train de modifier durablement le profil démographique des États-Unis.

    Plus encore, les murs isolent. Ils isolent dans des enclaves, coincées entre le mur et la frontière, des populations qui peinent à sortir de ce no man's land pour accéder aux services ou simplement à leur emploi, comme en Cisjordanie, au Cachemire et même au Texas.

    Ils isolent également des écosystèmes entiers et modifient durablement leur environnement, comme l'a constaté en 2003 une équipe du laboratoire de l'Université de Pékin, qui a enregistré des évolutions génétiques dissociées parmi la flore située de part et d'autre de la Grande Muraille de Chine.

    Peut-être alors construit-on des murs moins pour ce qu'ils font que pour ce qu'ils sont: les murs rassurent. Ils sont le témoin tangible, la démonstration manifeste que les dirigeants agissent: une opération de relations publiques qui, parfois, atteint son objectif officiel, même si ce n'est pas là l'essentiel.

    C'est sans doute pourquoi, depuis la Grande Muraille de Chine, la digue d'Offa au pays de Galles ou le mur d'Antonin érigé en Écosse par les Romains pour appuyer le mur d'Hadrien à partir du IIe siècle avant J.-C., le «mur» est au coeur des relations internationales. À tel point que l'un d'entre eux, le mur de Berlin, a même défini l'état du monde pendant toute la deuxième moitié du vingtième siècle.

    Avec la chute du mur de Berlin et la recomposition du monde s'est ouverte une ère où la mondialisation condamnait irrémédiablement les États à l'obsolescence, ce monde sans frontières consacré par Kenichi Omae.

    Pourtant, après le 11 septembre 2001, dans un réflexe pluriséculaire, nombre d'États ont éprouvé le besoin de s'enfermer derrière des murs. En Afrique, le Botswana a établi en 2003 une barrière électrique de 500 kilomètres le long de sa frontière avec le Zimbabwe, en utilisant des arguments sanitaires réfutés par le régime d'Harare. En Asie, le sultanat de Brunei a érigé une barrière de sécurité le long de sa frontière avec le Limbang en invoquant des problèmes de contrebande et d'immigration clandestine.

    La Chine érige, depuis octobre 2006, une clôture de sécurité du côté de la Corée du Nord pour faire face aux flots de réfugiés. La Thaïlande a élevé un mur de béton le long de sa frontière avec la Malaisie pour couper les militants islamistes de leurs bases. La construction par l'Inde de deux clôtures de sécurité, l'une au Cachemire pour s'isoler du Pakistan et l'autre autour du Bangladesh pour limiter la contrebande et l'immigration, tandis que le Pakistan et l'Afghanistan veulent fortifier la ligne Durand, va dans le même sens.

    En Afrique du Nord, le Maroc, qui avait érigé un mur dans le Sahara occidental pour isoler le Front Polisario, voit l'Espagne construire deux barrières autour des enclaves de Melilla et de Ceuta pour enrayer l'hémorragie migratoire (alors que, dans la péninsule Ibérique, depuis 1908, une barrière isole le territoire de Gibraltar du reste de l'Espagne).

    En Asie centrale, l'Ouzbékistan, à la suite d'un différend territorial, a élevé une barrière barbelée le long de sa frontière avec le Kirghizistan et l'Afghanistan, en raison de l'infiltration de terroristes islamistes, tandis que, sur son flanc occidental, c'est le Turkménistan qui déploie une clôture de barbelés.

    Dans le Golfe, les Émirats arabes unis réalisent une barrière de sécurité le long de leur frontière avec le sultanat d'Oman, tandis que les Nations Unies, dès la fin de la première guerre du Golfe, ont construit un mur le long de la frontière koweïtienne pour éviter que l'Irak ne soit tenté de l'envahir de nouveau.

    De son côté, depuis 2006, l'Arabie saoudite a entamé la construction d'une barrière de sécurité le long de ses 900 kilomètres de frontières avec l'Irak, a amorcé la construction d'une fortification similaire le long de sa frontière avec le Yémen et vient d'attribuer les contrats pour la réalisation d'un mur virtuel et réel sur le reste de ses frontières — avec le Qatar et les Émirats arabes unis.

    La Jordanie a également suivi le mouvement, tandis que, en décembre 2005, Israël a proposé à l'Égypte de restaurer la vieille barrière qui avait été construite dans le désert du Sinaï.

    Enfin, deux symboles attestent la vitalité du retour du mur en relations internationales. D'une part, les États-Unis sont en train d'allonger, de renforcer et de fortifier le mur qui les sépare déjà du Mexique. D'autre part, Israël a prolongé le mur qui le séparait de la Cisjordanie jusqu'à la fameuse «ligne verte» de 1967. Long de 730 kilomètres, il est équipé — tout comme le mur mexicano-américain — d'un système sophistiqué de détection électronique.

    Cette résurgence des murs rend donc bien difficile d'imaginer qu'on peut donner raison à la morale du poème de Robert Frost: il n'est pas certain que de bonnes barrières fassent vraiment de bons voisins.

    *****

    Respectivement professeure associée en géographie et professeur titulaire en sciences politiques, les auteurs dirigent le groupe de recherche sur «Le retour des murs en relations internationales», appuyé par le Conseil de recherche en sciences humaines du Canada, à la Chaire Raoul-Dandurand de l'Université du Québec à Montréal.
    Mur de Berlin Mur de Berlin












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