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L'entrevue - Plaidoyer pour des États unis d'Afrique

Homme d'État et intellectuel, Alpha Oumar Konaré compte parmi les voix les plus respectées d'Afrique. Élu président du Mali en 1992, après une longue période de dictature, puis réélu en 1997, il s'est contenté de ces deux mandats permis par la Constitution. Il a ensuite présidé la Commission de l'Union africaine (UA) de 2003 à 2008, mais n'a pas cherché à être reconduit dans ces fonctions, jugeant qu'il pourrait se rendre plus utile en faisant du « lobbying » en faveur d'une meilleure intégration de l'Afrique dans l'économie mondiale, un objectif qui passe selon lui par une intégration politique accélérée de l'Afrique elle-même.

C'est donc un retraité actif (à plusieurs titres, puisqu'il a été historien, géographe et archéologue) doté de l'autorité morale d'un ancien chef d'État qui était récemment l'invité d'honneur, à Montréal, du Forum Africa, un évènement bisannuel destiné à promouvoir les liens entre l'Afrique et le Canada.

« Il va de soi que 53 pays ne pourront s'imposer tant qu'ils ne seront pas unis, a-t-il affirmé en entrevue au Devoir. Bien sûr, il y a l'Union africaine, mais [...] on devrait donner plus de pouvoir à ses institutions. Cela se fera plus facilement si nous avons bien en vue la création des États unis d'Afrique. » Le mot est lancé. À une époque où l'Europe hésite à renforcer ses institutions communes, ce que l'ancien président du Mali appelle de ses voeux, ce n'est rien de moins que le fédéralisme appliqué à l'échelle de l'Afrique.

« Il ne s'agit pas d'effacer les États, mais bien d'effectuer plus de transferts de souveraineté à un organe fédéral qui serait exécutif, législatif et judiciaire », a-t-il précisé. M. Konaré a pris soin d'ajouter que le projet ne doit pas se faire sur une base raciale, l'Afrique étant peuplée de Noirs, de Blancs, de métis et d'un grand nombre d'Arabes. « On oublie souvent que 75 % des Arabes y vivent », a-t-il rappelé.

Si les institutions de l'UA semblent calquées sur celles de l'Union européenne, ce sont plutôt les États-Unis d'Amérique et le Canada qui inspirent Alpha Oumar Konaré. « Il y a beaucoup de similitudes entre l'UE et l'UA, mais notre lutte pour plus d'intégration n'a pas commencé avec l'Union européenne. Je peux même dire que la lutte pour le panafricanisme est beaucoup plus ancienne que le combat pour l'Europe unie », a affirmé M. Konaré.

« L'intégration européenne s'est faite autour des principes de la bonne gouvernance, de la paix et de la promotion des droits. Sur ce plan-là, nous avons intérêt à étudier l'expérience européenne, a-t-il poursuivi. Mais sur d'autres plans, nous ne pouvons suivre, et encore moins calquer, l'exemple européen: l'UE dans sa forme actuelle n'est pas fédérale, c'est un regroupement d'États-nations. Faut-il attendre que les États africains deviennent des États-nations pour aller vers l'intégration? En Afrique, l'histoire de l'État et de la nation est un legs colonial. »

Un débat devenu public

Pour M. Konaré, ce qui était « un rêve et même quelque chose d'inimaginable » il y a quelques années ne l'est plus aujourd'hui. Le débat sur les « États unis d'Afrique » est devenu « public et officiel », depuis que les chefs d'État de l'Union africaine l'ont mis à l'ordre du jour, en 2007. « Ça peut aller plus vite qu'on le croit, parce qu'aucun problème africain ne peut se régler si l'Afrique n'est pas unie, qu'il s'agisse de sécurité, d'infrastructures, d'énergie, de sécurité alimentaire ou encore de migrations et de démographie. »

Pour M. Konaré, l'intégration africaine est « freinée » par un leadership qui s'appuie trop souvent sur « l'ethnonationalisme », sur le « micronationalisme » ou sur des « réflexes liés à certains regroupements régionaux. Mais c'est aussi le fait de grandes entreprises multinationales et de grands États qui ne souhaitent pas exactement une Afrique unie, parce qu'il est plus facile de manipuler des États multiples ».

L'ancien président du Mali observe des « évolutions positives » en matière de démocratie en Afrique, mais constate qu'« on ne peut pas la limiter à ses seuls aspects formels ou institutionnels ». « Il faut de vrais partis avec de vrais programmes politiques et une éthique. Il est indispensable qu'émerge une opinion publique africaine, qu'une véritable société civile joue son rôle et que le secteur privé s'assume. »

Alpha Oumar Konaré voit dans le remplacement de l'Organisation de l'unité africaine par l'UA, en 2002, un pas dans la bonne direction. « L'UA s'affirme très clairement comme une organisation d'intégration », explique-t-il, précisant qu'elle s'est dotée d'une série d'institutions, dont une commission, un Parlement et une cour de justice « qui rappellent la gestion d'un État ».

En outre, contrairement à son ancêtre, l'UA a clairement défini dans ses statuts des valeurs telles que la démocratie et l'État de droit, ce qui l'a menée à intervenir dans certaines crises ou du moins à prendre clairement position. Et au Zimbabwe? « Je pense qu'il y a un processus de dialogue en cours, qu'il faut accompagner pour que les réformes qui seront faites confortent un véritable processus démocratique », a répondu M. Konaré.

Ce dernier croit d'autre part que, « sans négliger la langue française, la langue anglaise ou les langues nationales », il faut imposer graduellement le swahili comme langue panafricaine: « C'est une des langues les plus répandues, qui est déjà utilisée comme langue officielle par l'UA et par quelques pays. Et, surtout, c'est une langue qui n'est pas ethnique. Il existe d'autres grandes langues régionales, mais ces dernières sont identifiées à des groupes ethniques. En outre, le swahili est une langue bien outillée. »

L'intégration

L'Afrique est entrée en contact avec l'économie mondiale par la traite et la colonisation; autant dire qu'elle a été « mal intégrée ». Il ne s'agit pas de refuser l'intégration mais de cesser de la subir, croit Alpha Oumar Konaré. En clair, « il faut remettre en cause l'économie de rente découlant du pacte colonial, qui est essentiellement fondé sur l'exportation des matières premières » au profit d'un partenariat gagnant-gagnant.

C'était le sens du plaidoyer fait à Montréal par M. Konaré, qui a déploré que le Canada tende à fermer ses ambassades en Afrique, alors que plusieurs autres pays augmentent leur présence sur ce continent. Comment expliquer ce retrait? « C'est la grande interrogation, admet M. Konaré. Le Canada a une grande tradition d'engagement aux côtés de l'Afrique. C'est un pays ouvert, où l'on trouve une importante diaspora africaine. Ce qui fait le fondement de l'Afrique, c'est la diversité culturelle; vous le trouvez ici. »

Cette diversité est également un des combats de la Francophonie, dont l'avenir, selon M. Konaré, se joue en Afrique. À condition, a-t-il ajouté, que les grands pays, comme la France, s'y impliquent davantage et renoncent à entretenir des « relations bilatérales d'une autre époque ».
 
 
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  • André Michaud - Inscrit
    19 octobre 2009 09 h 50
    Divisions ethniques vs modernité
    Si les citoyens américains se définissait de façon ethnique avant de se considérer citoyen américain ce pays ne serait jamais devenu ce qu'il est aujourd'hui.

    La modernité ce sont des citoyens issus de diverses ethnies qui se définissent en premier comme citoyen partageant des valeurs communes; démocratie, droits individuels, égalité des sexes. Exactement le contraire de la situation africaine..ou les ethnies se massacrent allègrement entre elles...

    Hélas trop d'africains, comme les séparatistes québécois, veulent se définir de façon ethnique et considèrent les autres ethnies comme des ennemis potentiels. Ils considèrent aussi que chaque ethnie devrait avoir son pays !!! Cette philosophie ultra réactionnaire et sectaire est un cul de sac. Selon cette philosophie il faudrait diviser l'afrique en des centaines de pays qui voudraient avoir chacun leur petit trip..

    Si on ajoute à ces problèmes ethniques la corruption à grande échelle, il y a peu d'espoir pour les citoyens africains...Le fric qu'on donne à ces gouvernements ne va jamais entre les mains des citoyens..

    La meilleure solution pour un citoyen africain c'est hélas ..de quitter l'afrique
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  • Michel Gaudette - Inscrit
    19 octobre 2009 10 h 48
    Si cela peut aider à contrer l'emprise malsaine de la France sur l'Afrique...
    Cette idée de fédération me semble une avenue dans la bonne direction, si cela peut contrer la fort malsaine emprise de la France sur l'Afrique francophone.

    Mes trois années de coopérant en Afrique de l'ouest m'ont rendu francophobe...

    L'hypocrisie de la France en Afrique est sans borne et l'Afrique ne pourra se développer avec un colonisateur (oui la France colonise encore...) si minable, fourbe et malsain que la France...
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  • hekpazo jacqueline - Inscrite
    19 octobre 2009 12 h 49
    Kwame Nkrumah, père du panafricanisme
    Kwame Nkrumah est considéré comme le père du panafricanisme. Il fut l'un des tous premiers à rêver d'une Afrique unie, à la manière des Etats-Unis d'Amérique, une Afrique qui ne serait plus utilisée comme un réservoir de matières premières et de main d'oeuvre à bon marché pour l'Europe, mais une Afrique qui serait elle-même une puissance économique.
    Le 21 septembre dernier marquait le centième anniversaire de la naissance du ghanéen Kwame Nkrumah. Aujourd'hui encore, l'idéal panafricaniste dont il a été un des porte-étendards continue d'irriguer les pensées et les débats, même si son aboutissement tarde à franchir le pas décisif attendu au niveau des populations et des dirigeants africains.
    Nkrumah est considéré comme le père de l'indépendance du Ghana qui fut le premier état africain à conquérir son indépendance, en 1957.
    Nkrumah sera également l'un des pères-fondateurs de l'OUA (Organisation de l'Unité Africaine) qui voit le jour en 1963.
    Malgré une fin de règne controversée,Nkrumah reste pour beaucoup de gens, un visionnaire, l'un des tous premiers à avoir vu la force que pouvait représenter une Afrique unie, qui pourrait enfin devenir une puissance économique auto-dirigée, et non plus une simple pourvoyeuse de matières premières pour les riches états occidentaux.
    Il est intéressant de noter que la visite, dernièrement, du président Barack Obama au Ghana s'est avérée être une marque d'attention particulière pour ce pays, notamment en raison de cet héritage panafricain.

    Jacqueline Hekpazo
    www.raaq.net
    (Cliquer sur Histoire - Témoignage historique d'un autre panafricaniste notoire, Thomas Sankara, assassiné le 15 octobre 1987)
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  • Yves Capuano - Inscrit
    19 octobre 2009 14 h 37
    Une très bonne vision de l'Afrique...
    Monsieur Konaré a vraiment la vision pafaite de l'Afrique pour développer ce continent: Il faut en faire un état-nation à l'image des États-Unis d'Amérique. Il a très bien saisi la distinction entre l'Union européenne, sorte d'union confédérale qui devient de plus en plus un jouet de l'oligarchie financière passant par delà les état-nations européens; et une véritable fédération constituant un état-nation puissant comme les États-Unis. Je pense qu'il n'y a pas d'autres solutions pour l'Afrique. La principale difficulté demeure la langue nationale d'un tel état-nation. On connaît ici les problèmes liés aux états-nations à plusieurs langues comme le Canada où dans une tel état-nation fédéré la nation minoritaire devient forcément opprimée. Les grands états-nations de la planète ont presque tous une seule langue nationale qui les unit. Établir le swahili comme langue nationale de l'Afrique, comme le prétend M. Konaré, serait l'idéal. On peut s'attendre à une forte opposition des britanniques et du monde anglo-saxon à la formation d'un tel état-nation, préférant de loin de petits pseudo-états-nations faciles à infiltrer et à manipuler par leurs institutions économiques meurtrières comme le FMI et la banque mondiale.
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