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Voter, disent-ils...

Ah non! Pas encore des élections! Ils ne vont pas encore nous forcer à voter, pour la deuxième fois en 12 mois et la troisième en moins de trois ans, à des élections fédérales. Enfin, «forcer», le mot est exagéré lorsque les taux de participation s'effondrent et frisent la barre des 50 %...

L'acte de choisir périodiquement ses dirigeants et représentants fut longtemps tenu pour un rituel important, significatif et apprécié de la démocratie. On ne rechignait pas devant le fait de porter quelque attention aux affaires publiques, en plus de donner, tous les 36 ou 48 mois, peut-être une grosse heure de son temps au bureau de vote, voyage aller-retour compris... Aujourd'hui, on évoque de telles «obligations» comme un pensum infernal, ce qui sous-entend que le commun des citoyens préférerait peut-être une dictature technocratique ou populiste.

Il y a exactement vingt ans, par une révolution pacifique qui sonna le glas de l'empire soviétique en Europe de l'Est, les Polonais, Hongrois, Tchèques et autres retrouvaient le droit de voter librement, ce droit qui leur avait été refusé pendant 44 ans. Mieux: c'est une élection — celle du 4 juin 1989 en Pologne — qui symbolisa le mieux la liberté retrouvée, même si l'Histoire a davantage retenu la chute du Mur de Berlin, en novembre de la même année, comme événement emblématique de ce renversement historique.

Triste constat: vingt ans plus tard, les taux de participation aux élections (locales, nationales, européennes) en Pologne, en Hongrie, en République tchèque, figurent aujourd'hui parmi les plus bas d'Europe (dans les 20-30 % aux dernières européennes, un peu plus aux élections nationales...).

Le geste constitutif de la démocratie représentative est aujourd'hui boudé, dévalué, vilipendé, y compris dans ces endroits où les chiffres du décompte ne sont pas sujets à manipulation (encore que même aux États-Unis, en 2000, on a bien vu qu'une grande démocratie pouvait s'emberlificoter dans ses chiffres).

Si l'acte d'«exporter la démocratie» — aussi bien intentionné soit-il (et il l'est parfois) —, si cet acte semble aujourd'hui sombrer dans l'inanité ou l'effet pervers (Irak, Afghanistan, et naguère Haïti ou Cambodge), aux antipodes des objectifs officiellement visés, c'est aussi parce que la démocratie elle-même, dans les pays qui en sont les dépositaires historiques (en Europe, en Amérique du Nord), connaît des ratés importants qui mettent à mal sa prétention à donner l'exemple.

Comme le déclarait récemment le politicologue Bertrand Badie au Monde, «on a trop vite pensé que le modèle occidental de gouvernement représentatif pourrait être universalisé, alors qu'apparaissent ses faiblesses, alors même que le débat démocratique s'essouffle, voire disparaît, en Occident, alors que les manipulations médiatiques vont partout en se renforçant. L'Europe occidentale a inventé la démocratie représentative au XIXe siècle: elle n'a pas su l'adapter, l'approfondir et l'enrichir pour la rendre compatible avec les données nouvelles de la mondialisation». Désillusions de l'après-1989...

***

Chute dramatique de la participation, mais aussi corruption du processus avant le scrutin... Au coeur de la civilisation occidentale, en Italie — un pays où le vote est obligatoire mais où l'abstention progresse néanmoins —, la moitié des électeurs élit et réélit «librement» un caudillo à la sauce médiatique moderne, dont les outrances décadentes amusent, plus qu'elles ne scandalisent, une part déterminante de la population.

Pourtant, voilà un pays supposé démocratique où, «pour la première fois de l'histoire, les questions d'un journal se retrouvent devant un tribunal civil», tel que l'écrit Ezio Mauro, directeur du grand quotidien romain La Repubblica, rare bastion de la presse italienne resté indépendant du berlusconisme. Un journal aujourd'hui soumis à des poursuites judiciaires provenant du bureau du premier ministre, parce qu'il a osé poser des questions et enquêter sur les incartades répétées — et pas seulement sexuelles — du capo italiano.

Alors, lorsque les Iraniens, les Afghans, et maintenant beaucoup de Gabonais (le fils Bongo «élu» la semaine dernière pour succéder à son père, après que la machine étatique a mis le paquet pour le faire passer) demandent que l'on compte vraiment leurs votes, au lieu de bourrer les urnes ou de diffuser des résultats décidés d'avance, on sympathise... mais on se demande de plus en plus, comme le poète: «Ils ont voté, et puis après?»

***

François Brousseau est chroniqueur d'information internationale à Radio- Canada. On peut l'entendre tous les jours à l'émission Désautels à la Première Chaîne radio et lire ses carnets dans www.radio-canada.ca/nouvelles/carnets.

***

francobrousso@hotmail.com
 
 
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