jeudi 9 février 2012 Dernière mise à jour 17h20
fermer

Connexion au Devoir.com

Mot de passe oublié?


Chercher

Inscrivez-vous (gratuit)
Mot de passe oublié?
Abonné papier? Connexion
S'abonner au Devoir
Publicité

Tiananmen, le long tabou

Les scènes d'étudiants broyés sous les blindés le 4 juin 1989 ont toujours été cachées au public chinois

Mai 1989, quelques jours avant le terrible massacre, cette jeune étudiante chinoise manifeste avec des centaines d’autres sur la place Tiananmen.
Photo : Agence France-Presse
Mai 1989, quelques jours avant le terrible massacre, cette jeune étudiante chinoise manifeste avec des centaines d’autres sur la place Tiananmen.
Tous ceux qui ont suivi les images télévisées du «nettoyage» de la place Tiananmen en ce terrible début de juin 1989 en gardent un arrière-goût amer; encore que tout n'a pas été filmé. Le bilan le plus crédible reste celui de la Croix-Rouge chinoise: 2600 morts (malgré une rétractation). Mais les scènes d'étudiants broyés sous les blindés le jour du 4 juin ont été cachées au public chinois. Censuré aussi, ce tableau mondialement connu de L'Homme au tank.

Après deux décennies, malgré tous les témoignages et les faits s'accumulant pour expliquer le massacre, les événements de 1989 sur la place Tiananmen sont encore un sujet tabou au pays de Mao. Tabou, parce que le Parti communiste chinois refuse de réviser le «verdict officiel» contestable de «soulèvement contre-révolutionnaire» qu'il a déjà rendu. Rien de prévu pour une révision prochaine non plus.

Tabou unique dans l'histoire chinoise récente?

Pas du tout. Il y a un autre cas digne de mention, bien que généralement méconnu. Dans les années 1980, à Taiwan, des journalistes m'ont bien averti qu'il était dangereux de discuter ou de chercher à interviewer des témoins sur ce qui s'était passé le 28 février 1947, le fameux «2-28» (2e mois, 28e jour). Ce jour-là, le régime nationaliste (Kuomintang) du continent s'était lancé dans une campagne de terreur contre les Taïwanais qui se rebellaient contre les nouveaux maîtres du continent en train de s'emparer de tous les leviers économiques de l'île. Cette terreur exécutée par les partisans du généralissime Chiang Kai-shek a fait au moins 20 000 morts, estime-t-on.

Ce n'est qu'au milieu des années 1990 que les autorités du Kuomintang ont cessé de tout nier. Les vraies recherches concernant les faits et les noms des victimes du «2-28» n'ont débuté qu'après l'an 2000, lorsque le Parti souverainiste du président Chen Shui-bian (opposé au Kuomintang) a été porté au pouvoir par des élections démocratiques. Tabou d'un demi-siècle!

L'étouffement du «2-28» fait penser à la chape de plomb qui pèse actuellement sur ce qu'on appelle les «Mères de Tiananmen», un regroupement de femmes animé par la septuagénaire Ding Zilin qui persiste à demander des comptes au gouvernement central au sujet de 1989. Ex-professeure de philosophie à l'Université du Peuple, madame Ding Zilin a réussi à colliger une liste de près de 200 victimes des événements du 4 juin, appelé «6-4» (6e mois, 4e jour) par les Chinois. Son fils de 17 ans y figure, mais il faut voir la liste de vexations qu'elle subit pour faire ce travail courageux bravant le tabou.

Le brûlot qui dit tout

L'élément spectaculaire de cette 20e commémoration demeure le brûlot de l'ex-premier ministre Zhao Ziyang, intitulé Prisoner of the State (Prisonnier de l'État). Sans gadgets numériques ni cellulaire, l'homme qui passa 16 ans en résidence surveillée a méticuleusement gravé son «journal secret» sur 30 cassettes à rubans. Quatorze mille copies de la version chinoise se sont envolées en quelques heures lors de sa mise en vente le mois passé à Hong Kong. Comme d'habitude, des éditions piratées devraient bientôt apparaître dans le reste de la Chine.

La pensée de Zhao Ziyang y est structurée, les noms de ses pairs très nombreux (parfois trop pour les néophytes). Dans un chapitre, l'artisan des réformes économiques sous Deng Xiaoping explique comment il s'est opposé à l'imposition de la loi martiale tout en réfutant l'idée qu'il y avait eu vote à ce sujet au Bureau politique du parti. Il explique aussi les circonstances de son apparition très médiatisée parmi les jeunes grévistes de la faim pour tenter d'amorcer un dialogue.

Zhao Ziyang illustre bien comment les autorités politiques ont ensuite tout fait pour l'isoler. Pas de communications, pas même les plus inoffensives. Tabou subtil, mais complet jusqu'à la fin de ses jours, en janvier 2005. Par exemple, lorsque le célèbre reclus a demandé d'aller jouer au billard, la permission lui a été accordée. Une fois sur place, il s'est retrouvé à nouveau seul, car la police venait de faire déguerpir tous les autres joueurs. Billard oui, bavard, non!

«C'était atroce!»

Lundi soir à Montréal, lors d'une causerie organisée par l'organisme Droits et démocratie, trois spécialistes de la Chine se sont avoués très pessimistes quant aux idéaux du printemps de 1989. Malgré ses 35 ans d'expérience en science politique et son diplôme obtenu à Shanghai, le sinologue Charles Burton de l'Université Brock a expliqué avec humour: «Je me suis trompé chaque fois que j'ai prédit un virage démocratique.» La jeune Cantonaise Rowena Xiaoqing He, boursière à l'Université Harvard, avait la voix étranglée en parlant d'un souvenir personnel de 1989 à l'école de sa province d'origine. «Une tragédie qui continue», disait-elle.

Dans un excellent français, le dissident Cai Chongguo confiait au Devoir: «En 1989, dix ans après le début des réformes économiques et l'abandon tellement audacieux des politiques de Mao Zedong, on était contents et on a cru que le parti allait accepter notre revendication de passer aux réformes politiques. Pourquoi pas?»

Plus tard dans la soirée, devant une salle attentive, l'auteur du livre récent J'étais à Tiananmen, martèle bien cette petite phrase: «C'était atroce!» pour rendre compte de ce qu'il a vu et vécu dans sa ville de Wuhan, à Pékin, puis à Hong Kong.

Et aujourd'hui? Selon cet intellectuel aux longs cheveux grisonnants, «les jeunes étudient sous pression pour trouver un job. Plus rien n'est gratuit pour eux. Les ouvriers travaillent dans des conditions difficiles. On ne s'intéresse donc pas à la politique. On fait plutôt du commerce. Les étrangers vont chez nous aussi pour le commerce».

Légitimité économique d'abord

Bon baromètre quant à la ligne correcte à suivre en territoire chinois, Donald Tsang, chef de l'exécutif à Hong Kong (désigné avec l'assentiment de Pékin), a récemment déclaré que le temps avait passé et que les Hongkongais voulaient oublier le 4 juin 1989 à cause des progrès économiques énormes enregistrés depuis.

Mais il faut aussi voir l'angle économique de Tiananmen. Sur ce plan, la situation a beaucoup progressé en Chine depuis juin 1989, et la classe moyenne, bien informée et favorable au pouvoir, sent beaucoup moins le besoin de revenir en arrière. Bref, la tragédie de 1989 qui traumatise les Occidentaux n'est pas vue de la même façon du côté chinois.

Le Parti communiste dispose de plein de bons arguments économiques pour démontrer que les millions de citadins vivent beaucoup mieux maintenant qu'à l'époque du «6-4», alors que l'inflation était galopante. C'est indéniable. Les libertés les plus étendues (comme voyager) sont économiques. Il y a aussi les grandes fiertés nationales, comme les Jeux olympiques de l'an dernier et la conquête de l'espace. Voilà comment l'actuel président, Hu Jintao, légitime son autorité. Et les taux de croissance parlent fort dans un pays où les souvenirs de la pauvreté ne sont pas si lointains.

***

Collaboration spéciale
 
 
Édition abonné
La version longue de certains articles (environ 1 article sur 5) est réservée aux abonnés du Devoir. Ils sont signalés par le symbole suivant :
 
 












CAPTCHA Image Générer un nouveau code

Envoyer
Fermer

Haut de la page
Cet article vous intéresse?

Vous devez être connecté pour rédiger un commentaire.
ou Créer un profil
Cet article vous intéresse?
0 réaction
0 vote Voter
 
  • a Taille du texte -- ++
  • Imprimer
  • Envoyer
  • Commenter
  • Partager
  • Droits de reproduction
  • Voter
Mots-clés de l'article
Recherche complète sur le même sujet


Publicité

Les blogues du devoir

Vos commentaires

m'inscrire
 
Recherche



Exemples de recherche :
Robert Sansfaçon
"directeur général des élections"

S'abonner au Devoir
Abonnez-vous au journal papier Le Devoir ou à la version Internet.
Publicité
Vous souhaitez annoncer dans Le Devoir, contactez le service de publicité.

En savoir plus
Stratégie Web et référencement par Adviso
Design Web par Egzakt
© Le Devoir 2002-2012