La raison du plus fort
Il arrive que la force l'emporte, et que le plus faible n'ait qu'à ruminer son malheur. Ce n'est pas ce que l'on souhaite aujourd'hui aux Tamouls sri-lankais et aux opposants birmans. Mais c'est malheureusement ce qui menace ceux qui — au Sri Lanka ou en Birmanie — sont aujourd'hui priés de remballer leurs rêves de démocratie, de liberté ou d'émancipation nationale.
Il arrive que le faible soit, en partie, l'artisan de son malheur. Ce n'est pas le cas d'Aung San Suu Kyi, Prix Nobel de la Paix, dont la résistance non violente se poursuit — 18 ans après sa victoire électorale, volée par la dictature — au moment où une histoire abracadabrante de «mystérieux» visiteur à son domicile fournit au régime un prétexte pour la maintenir aux arrêts.
Pourquoi, en Birmanie, une sombre junte militaire se perpétue-t-elle depuis bientôt 50 ans? Est-ce un certain fatalisme bouddhiste? Pourtant, à l'automne 2007, les moines eux-mêmes avaient tenté une révolte... Est-ce le parti pris pacifiste de la «madone de Rangoon»? Ou l'éclatement ethnique du pays, qui empêcherait un regroupement de l'opposition? Ou encore, l'appui stratégique de la Chine, qui maintient en l'état ce vaste et commode réservoir de ressources?
Oui, il arrive que la force l'emporte durablement face au droit.
**
Et maintenant, le Sri Lanka. Là, on peut se demander si le «petit» n'a pas aggravé son malheur, par ses choix politiques...
Il y a plus de trois décennies, les Tamouls, minorité ethnique, confessionnelle et linguistique du Sri Lanka — 15 % de la population de l'île — remettaient leur destin, pour l'essentiel, entre les mains d'une seule organisation: les Tigres de l'Eelam tamoul, apôtres d'un pays indépendant au nord de l'île.
À partir des années 80, les Tigres, sous la gouverne de Vellupillaï Prabhakaran — légende locale, mélange de Che Guevara et de Pol Pot —, allaient devenir l'une des guérillas les plus sectaires et les plus efficaces au monde. À leur apogée en 2000, ils contrôlaient presque un tiers du Sri Lanka; disposaient de banques — alimentées par une partie de la diaspora — et de fonds à même de soutenir une marine et une flotte aérienne. Pendant le quart de siècle qu'a duré la sanglante équipée de Prabhakaran, le «faible» est provisoirement devenu «fort».
Entre 1987 et 1990, l'Inde avait envoyé une «force de paix». Avec comme résultat l'assassinat, en 1991, du premier ministre Rajiv Gandhi par les Tigres tamouls — en plein territoire indien! Plus tard, des négociations ont été tentées, sous médiation norvégienne, sans résultats. On a aussi vu des Canadiens comme Bob Rae — invités comme conseillers — tenter d'exporter leur modèle fédéral, comme clé de la «réconciliation»: toujours en vain.
Les Tigres étaient certes peu enclins à négocier ou à transiger sur leur objectif d'une indépendance totale. Mais, dans cette affaire, ils n'avaient pas le monopole de la brutalité, de l'intolérance et du mépris. C'est particulièrement vrai du président actuel, Mahinda Rajapakse, artisan forcené de la «guerre à outrance» contre la guérilla, qui triomphe aujourd'hui.
Mais à quel prix? Les victimes civiles de cette guerre — 70 000 au moins depuis 1983, sept ou huit mille depuis quatre mois — sont très majoritairement tamoules.
Vrai: on a vu des Tigres utiliser certains des leurs comme «boucliers humains». Vrai également: les Tigres ont éliminé sans ménagement ceux des Tamouls qui ne voulaient pas les suivre. Mais la majorité des morts civiles ont été le fait des bombardements de l'armée sri-lankaise — ou plutôt: l'armée cinghalaise — qui frappaient indistinctement civils et combattants. Et que dire de ces camps de détention où l'armée parque dans des conditions inhumaines plus d'un quart de millions de personnes... toutes Tamouls? Que penser du refus obstiné du gouvernement à laisser entrer les ONG étrangères, ou à permettre une enquête sur les responsabilités des deux camps en guerre?
Les Tamouls ont plus que leur part de griefs historiques et légitimes, face à une majorité cinghalaise qui, souvent, les a considérés comme des sous-hommes et des violents congénitaux. Il y aura beaucoup à faire pour qu'après cette défaite écrasante de l'indépendance par les armes, les Tamouls puissent trouver le chemin de l'autonomie par la négociation.
Sinon, chez les Cinghalais triomphants, ce sera plutôt: vae victis, malheur aux vaincus.
*****
François Brousseau est chroniqueur d'information internationale à Radio-Canada. On peut l'entendre tous les jours à l'émission Désautels à la Première Chaîne radio et lire ses carnets dans www.radio-canada.ca/nouvelles/carnets.
francobrousso@hotmail.com
Il arrive que le faible soit, en partie, l'artisan de son malheur. Ce n'est pas le cas d'Aung San Suu Kyi, Prix Nobel de la Paix, dont la résistance non violente se poursuit — 18 ans après sa victoire électorale, volée par la dictature — au moment où une histoire abracadabrante de «mystérieux» visiteur à son domicile fournit au régime un prétexte pour la maintenir aux arrêts.
Pourquoi, en Birmanie, une sombre junte militaire se perpétue-t-elle depuis bientôt 50 ans? Est-ce un certain fatalisme bouddhiste? Pourtant, à l'automne 2007, les moines eux-mêmes avaient tenté une révolte... Est-ce le parti pris pacifiste de la «madone de Rangoon»? Ou l'éclatement ethnique du pays, qui empêcherait un regroupement de l'opposition? Ou encore, l'appui stratégique de la Chine, qui maintient en l'état ce vaste et commode réservoir de ressources?
Oui, il arrive que la force l'emporte durablement face au droit.
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Et maintenant, le Sri Lanka. Là, on peut se demander si le «petit» n'a pas aggravé son malheur, par ses choix politiques...
Il y a plus de trois décennies, les Tamouls, minorité ethnique, confessionnelle et linguistique du Sri Lanka — 15 % de la population de l'île — remettaient leur destin, pour l'essentiel, entre les mains d'une seule organisation: les Tigres de l'Eelam tamoul, apôtres d'un pays indépendant au nord de l'île.
À partir des années 80, les Tigres, sous la gouverne de Vellupillaï Prabhakaran — légende locale, mélange de Che Guevara et de Pol Pot —, allaient devenir l'une des guérillas les plus sectaires et les plus efficaces au monde. À leur apogée en 2000, ils contrôlaient presque un tiers du Sri Lanka; disposaient de banques — alimentées par une partie de la diaspora — et de fonds à même de soutenir une marine et une flotte aérienne. Pendant le quart de siècle qu'a duré la sanglante équipée de Prabhakaran, le «faible» est provisoirement devenu «fort».
Entre 1987 et 1990, l'Inde avait envoyé une «force de paix». Avec comme résultat l'assassinat, en 1991, du premier ministre Rajiv Gandhi par les Tigres tamouls — en plein territoire indien! Plus tard, des négociations ont été tentées, sous médiation norvégienne, sans résultats. On a aussi vu des Canadiens comme Bob Rae — invités comme conseillers — tenter d'exporter leur modèle fédéral, comme clé de la «réconciliation»: toujours en vain.
Les Tigres étaient certes peu enclins à négocier ou à transiger sur leur objectif d'une indépendance totale. Mais, dans cette affaire, ils n'avaient pas le monopole de la brutalité, de l'intolérance et du mépris. C'est particulièrement vrai du président actuel, Mahinda Rajapakse, artisan forcené de la «guerre à outrance» contre la guérilla, qui triomphe aujourd'hui.
Mais à quel prix? Les victimes civiles de cette guerre — 70 000 au moins depuis 1983, sept ou huit mille depuis quatre mois — sont très majoritairement tamoules.
Vrai: on a vu des Tigres utiliser certains des leurs comme «boucliers humains». Vrai également: les Tigres ont éliminé sans ménagement ceux des Tamouls qui ne voulaient pas les suivre. Mais la majorité des morts civiles ont été le fait des bombardements de l'armée sri-lankaise — ou plutôt: l'armée cinghalaise — qui frappaient indistinctement civils et combattants. Et que dire de ces camps de détention où l'armée parque dans des conditions inhumaines plus d'un quart de millions de personnes... toutes Tamouls? Que penser du refus obstiné du gouvernement à laisser entrer les ONG étrangères, ou à permettre une enquête sur les responsabilités des deux camps en guerre?
Les Tamouls ont plus que leur part de griefs historiques et légitimes, face à une majorité cinghalaise qui, souvent, les a considérés comme des sous-hommes et des violents congénitaux. Il y aura beaucoup à faire pour qu'après cette défaite écrasante de l'indépendance par les armes, les Tamouls puissent trouver le chemin de l'autonomie par la négociation.
Sinon, chez les Cinghalais triomphants, ce sera plutôt: vae victis, malheur aux vaincus.
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François Brousseau est chroniqueur d'information internationale à Radio-Canada. On peut l'entendre tous les jours à l'émission Désautels à la Première Chaîne radio et lire ses carnets dans www.radio-canada.ca/nouvelles/carnets.
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