Passer à la version normale du sitePasser à la version large du siteTaille d'écran
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • Abonnez-vous!
    Connectez-vous

    Complètement troc, ces Argentins

    Sur cette photo prise en mars 2003, pendant la grave crise qui a affecté l’Argentine, une femme fait le tri de matériaux qu’elle a récupérés dans un dépotoir de Buenos Aires. Cette crise  a précipité près de 10 millions d’Argentins dans un
    Photo: Agence Reuters Sur cette photo prise en mars 2003, pendant la grave crise qui a affecté l’Argentine, une femme fait le tri de matériaux qu’elle a récupérés dans un dépotoir de Buenos Aires. Cette crise a précipité près de 10 millions d’Argentins dans un
    Durant son âge d'or, en pleine crise économique de 2002, près de trois millions de personnes ont intégré les clubs de troc de l'Argentine. À l'origine, une poignée d'idéalistes, des biens et services à échanger, une bonne dose d'énergie du désespoir et la poursuite d'un but commun: trouver un système d'échange différent de celui qui avait plongé le pays dans la pire crise économique de son histoire.

    Fin 2001. Après deux ans de récession et de mauvaise gestion, l'économie de l'Argentine s'effondre. Le Fonds monétaire international ne consent plus de prêts. La dette publique s'enlise. La fuite des capitaux devient vite incontrôlable. Les retraits sont bloqués. Les économies de la classe moyenne s'évaporent. Le peso est dévalué. Dans les rues des grandes villes, c'est le chaos. Au plus fort de la crise, le taux de chômage atteint 23 % et celui de la pauvreté, 57 %. «Les institutions qui traditionnellement fournissaient une aide aux plus démunis n'offraient plus aucune réponse», se rappelle Rúben Ravera, cofondateur du Réseau global des clubs de troc.

    Sans emploi ni revenus, les Argentins furent contraints de chercher une façon de s'approvisionner sans avoir à utiliser le peso comme monnaie d'échange. Plusieurs se sont alors «convertis» aux clubs de trueque. Cette initiative avait germé dans l'esprit de trois hommes qui dirigeaient le Programme d'autosuffisance régionale, un projet de gestion écologique du potager. Ensemble, ils inaugurèrent leur premier club de troc le 1er mai 1995, dans la petite ville de Bernal, en banlieue de Buenos Aires. Selon le mythe fondateur, l'idée leur est venue après que l'un d'eux eut proposé à ses voisins, à la suite d'une abondante récolte, de leur échanger des courgettes contre d'autres produits.

    Ce système basé sur des échanges de biens et services allait peu à peu servir de paratonnerre à la crise économique qui frappait les Argentins de plein fouet. Au pire de la crise, le nombre d'adhérents à ce réseau global des clubs de troc a décuplé pour grimper à près de trois millions. «C'était notre refuge. On dit qu'il n'y a pas eu de guerre civile grâce à ce système alternatif qui a nuancé l'impact de la crise», a dit M. Ravera, enseignant de formation.

    Veston contre nourriture

    Un pain contre un veston, un gâteau d'anniversaire contre... une consultation psychologique. Les échanges de biens et services se faisaient entre un petit groupe de personnes réunies su sein d'un club de troc qui fleurissait à l'ombre des hypermarchés Carrefour.

    Bien sûr, un tel système ne permet pas de construire des voitures ou des centrales hydroélectriques, admet-il. N'empêche, un petit club de 30 personnes permet de satisfaire plus de 80 % des besoins d'un individu, assure Rúben Ravera. Et de rebâtir la confiance d'une société qui avait été durement ébranlée. «Les gens se sont réapproprié les rues de leur quartier; ils ont tissé des liens avec leurs voisins. Dans une communauté solidaire, la délinquance et la criminalité diminuent, note-t-il. Ç'a rebranché les gens sur les bénéfices de la consommation locale.»

    Les règles de ce jeu de «Monopoly solidaire», basé sur le modèle qu'avait développé le théoricien de la monnaie franche Silvio Gesell, étaient fort simples: chacun était responsable de ce qu'il apportait et les transactions, toujours accompagnées d'une facture, devaient se faire dans le respect. Les échanges de médicaments, d'armes, de stupéfiants et les produits de mauvaise qualité étaient interdits. Des bons de troc, appelés crédito, pouvaient être émis, mais ils ne pouvaient pas être accumulés. Enfin, toutes ces consignes étaient enchâssées dans une déclaration signée par le membre.

    Dérapages et déclin

    Imparfait comme bien d'autres, ce système a connu quelques dérapages. «Le réseau a pris de l'ampleur et c'est difficile d'avoir le contrôle sur tout. Il y a eu des falsifications de créditos et il y a eu des plaintes pour dénoncer des personnes qui demandaient trop cher pour leurs produits», a indiqué Rúben Ravera.

    Même s'il voulait prévenir les effets pervers d'un système économique basé sur la monnaie, qui avait fini par montrer des signes de déchéance, au fur et à mesure qu'il gagnait en popularité, le réseau de troc a gonflé comme une bulle qui a fini par éclater. Dès le milieu de l'année 2002, à cause de ces problèmes liés à des conflits dans le réseau et à des défaillances dans l'émission du crédito, le nombre de clubs baisse, et il n'y en a plus que 1500 fin 2002. Selon Lucie Gémonet, qui s'est penchée sur le sujet lorsqu'elle était étudiante au département d'anthropologie de l'Université Laval, le retour du pays à une certaine stabilité politique et économique en 2003 est aussi une des raisons pouvant expliquer le déclin des clubs de troc.

    «Le cas argentin doit donc être replacé dans une perspective sociale et historique: il s'agissait d'une petite initiative locale qui s'est étendue de façon importante, en grande partie en raison de la crise qui a secoué le pays», analyse-t-elle.












    Envoyer
    Fermer

    Articles les plus : Commentés|Aimés
    Abonnez-vous à notre infolettre. Recevez l'actualité du jour, vue par Le Devoir.