De l'ACCT à l'OIF - Au coeur de la diversité
«Il y a des disparités énormes entre les pays»
Photo : Agence Reuters
Scène de rue dans un village du Sénégal. Tous deux membres de l’Organisation internationale de la Francophonie, le Sénégal et le Mali adhèrent depuis peu au principe de l’alternance politique.
D'abord un ensemble d'aires géographiques se réclamant toutes de la langue française, la Francophonie est aussi un regroupement d'États et de gouvernements qui partagent certaines valeurs universelles. Depuis l'utilisation du terme pour la première fois vers 1880 par le géographe Onésime Reclus, la Francophonie a beaucoup évolué. Aujourd'hui engagée dans la protection des droits de l'homme et de la démocratie en tant qu'organisation internationale et certes plus diversifiée d'un point de vue culturel, elle revêt de multiples visages.
C'est en 1970 que la Francophonie est devenue plus qu'un concept. Lors de la création de l'Agence de coopération culturelle et technique (ACCT), ensuite nommée Agence de la Francophonie en 1995 et désormais Organisation internationale de la Francophonie (OIF), l'organisme avait pour objectif principal l'affirmation et le développement d'une coopération multilatérale entre ses membres.
«À l'origine, c'étaient l'essor de la langue française et le rapprochement des peuples par le dialogue qui étaient à la base de l'ACCT. L'OIF est devenue une organisation nettement plus politique à partir du Sommet d'Hanoï en 1997, lors de l'adoption de la charte constitutive de la Francophonie. En devenant plus politique, elle a élargi ses champs de préoccupations. L'OIF s'est transformée en une instance plus généraliste, où démocratie et droits de l'homme occupent une place officiellement fondamentale», explique Pierre Bosset, professeur et chercheur au département des sciences juridiques de l'UQAM.
Hétérogène
Aujourd'hui, sur cinq continents, la Francophonie regroupe sous l'OIF 56 États et gouvernements membres, en plus de 14 observateurs. Bien que partageant le français et des valeurs communes comme la diversité culturelle, la paix, la gouvernance démocratique et la protection de l'environnement, les mem-bres de l'organisme n'observent pas toujours les mêmes politiques lorsqu'il est question de droits humains.
«Dans la déclaration de Bamako qui a été signée en 2000, on note la volonté de l'OIF d'unifier ses objectifs et son action auprès des 56 États membres. Dans la réalité, toutefois, on sait bien qu'il y a des disparités énormes entre les pays», souligne M. Bosset.
Il suffit de citer le Cambodge à titre d'exemple, où des paysans ont été expulsés de leurs maisons et de leurs terres en raison de projets de développement et de l'absence d'un réel État de droit, ou encore la Mauritanie, où a eu lieu un coup d'État militaire en 2008, pour comprendre que la réalité de ces pays ne colle pas vraiment à celle d'États comme la France, la Belgique ou le Canada.
Selon l'universitaire, parmi les problématiques les plus préoccupantes en matière de droits humains au sein de la Francophonie figurent actuellement l'alternance politique et la liberté d'expression: «Par exemple, dans certains pays, la liberté d'expression est très souvent limitée au nom de la réputation, notamment celle des personnages politiques. En utilisant cette arme comme une limite à la liberté, on empêche en fait l'expression d'une certaine dissidence politique. L'OIF a souvent dénoncé cette pratique, qui est malheureusement encore répandue dans plusieurs pays de la Francophonie.»
Toutefois, la situation générale tendrait à s'améliorer. M. Bosset souligne notamment les exemples du Sénégal et du Mali, des démocraties à peu près fonctionnelles qui, depuis peu, adhèrent au principe de l'alternance politique.
«Globalement, on ne peut pas dire qu'il y a une régression. On progresse du point de vue de la volonté institutionnelle et politique. Mais, au-delà du discours des bonnes pratiques en matière de droits de l'homme, il faut surtout une volonté politique au niveau national. N'oublions pas que l'OIF, comme l'ONU, est avant tout une association d'États. L'OIF ne peut pas aller plus loin que ce que ses États membres la laisseront faire.»
Agir
Pour protéger les droits humains au sein de la Francophonie, l'OIF a essentiellement mis en place des mécanismes d'observation reposant sur les informations transmises à l'OIF par un ensemble de partenaires, lesquels sont des organisations de défense des droits de l'homme, comme des ONG, ou encore des réseaux institutionnels ayant été créés au sein même de l'OIF.
Pour Pierre Bosset, ces mécanismes ne sont pas encore tout à fait au point, car ils dépendent de la crédibilité de l'information transmise et donc aussi du dynamisme des partenaires de l'OIF, lequel varie d'un pays à l'autre selon la liberté politique observée dans ces pays.
Lors de situations plus gra-ves, l'OIF a toutefois prévu de se donner les moyens de suspendre, voire d'expulser, un membre. Mais, comme dans toutes les organisations internationales, la chose reste relativement rare. Au cours des dernières années, l'OIF n'a eu recours à cette mesure qu'à la suite de coups d'État, au Togo et en Mauritanie.
«Une organisation internationale peut être un instrument, un forum et un acteur. Pour agir en tant qu'acteur, elle doit être autonome. La Francophonie a été un acteur autonome dans au moins un dossier, celui de la diversité culturelle. Elle aimerait être un acteur dans des dossiers autres que culturels et linguistiques, notamment ceux des droits fondamentaux et de la démocratie, mais, pour le moment, on ne peut pas dire que, dans ces autres dossiers, elle soit devenue un acteur majeur. Je pense qu'il faut continuer de miser sur d'autres organisations internationales pour ce qui est des droits de l'homme», dit Pierre Bosset.
Une langue, diverses couleurs
À une époque où l'anglais occupe une place prépondérante et où les langues chinoises, l'arabe et l'espagnol sont beaucoup plus parlés que le français, Sophie Piron, professeure au département de linguistique et de didactique des langues de l'UQAM, croit que, au plan linguistique, la Francophonie se porte bien.
«Aujourd'hui, la société est internationalisée, basée sur des rapports commerciaux et internationaux, et la langue vernaculaire, servant aux échanges, est avant tout l'anglais. À partir du moment où vous voulez communiquer à l'échelle internationale, que vous souhaitez propager vos idées, la langue de référence est forcément l'anglais. Mais, à côté de cette prédominance, ce qu'il y a de positif aujourd'hui, c'est une certaine reconnaissance de la diversité et c'est sur elle qu'il faut miser», souligne-t-elle.
Elle rappelle que, longtemps, tout ce qui ne relevait pas d'un français parisien présentait des caractéristiques qu'il fallait absolument balayer et que, aujourd'hui, on tend à regarder d'un oeil nouveau ces différences pour leur attribuer un statut et les mettre en valeur.
«À l'heure actuelle, on travaille beaucoup sur toutes les spécificités du français, son évolution, ses particularités géographiques, la définition de la norme en français, etc., précise Mme Piron. On a quand même toute une réflexion sur la langue française elle-même et sur sa pluralité. Prendre conscience d'une diversité et de son droit à l'existence, je pense que ça, c'est une des grandes avancées de la Francophonie contemporaine.»
***
Collaboratrice du Devoir
C'est en 1970 que la Francophonie est devenue plus qu'un concept. Lors de la création de l'Agence de coopération culturelle et technique (ACCT), ensuite nommée Agence de la Francophonie en 1995 et désormais Organisation internationale de la Francophonie (OIF), l'organisme avait pour objectif principal l'affirmation et le développement d'une coopération multilatérale entre ses membres.
«À l'origine, c'étaient l'essor de la langue française et le rapprochement des peuples par le dialogue qui étaient à la base de l'ACCT. L'OIF est devenue une organisation nettement plus politique à partir du Sommet d'Hanoï en 1997, lors de l'adoption de la charte constitutive de la Francophonie. En devenant plus politique, elle a élargi ses champs de préoccupations. L'OIF s'est transformée en une instance plus généraliste, où démocratie et droits de l'homme occupent une place officiellement fondamentale», explique Pierre Bosset, professeur et chercheur au département des sciences juridiques de l'UQAM.
Hétérogène
Aujourd'hui, sur cinq continents, la Francophonie regroupe sous l'OIF 56 États et gouvernements membres, en plus de 14 observateurs. Bien que partageant le français et des valeurs communes comme la diversité culturelle, la paix, la gouvernance démocratique et la protection de l'environnement, les mem-bres de l'organisme n'observent pas toujours les mêmes politiques lorsqu'il est question de droits humains.
«Dans la déclaration de Bamako qui a été signée en 2000, on note la volonté de l'OIF d'unifier ses objectifs et son action auprès des 56 États membres. Dans la réalité, toutefois, on sait bien qu'il y a des disparités énormes entre les pays», souligne M. Bosset.
Il suffit de citer le Cambodge à titre d'exemple, où des paysans ont été expulsés de leurs maisons et de leurs terres en raison de projets de développement et de l'absence d'un réel État de droit, ou encore la Mauritanie, où a eu lieu un coup d'État militaire en 2008, pour comprendre que la réalité de ces pays ne colle pas vraiment à celle d'États comme la France, la Belgique ou le Canada.
Selon l'universitaire, parmi les problématiques les plus préoccupantes en matière de droits humains au sein de la Francophonie figurent actuellement l'alternance politique et la liberté d'expression: «Par exemple, dans certains pays, la liberté d'expression est très souvent limitée au nom de la réputation, notamment celle des personnages politiques. En utilisant cette arme comme une limite à la liberté, on empêche en fait l'expression d'une certaine dissidence politique. L'OIF a souvent dénoncé cette pratique, qui est malheureusement encore répandue dans plusieurs pays de la Francophonie.»
Toutefois, la situation générale tendrait à s'améliorer. M. Bosset souligne notamment les exemples du Sénégal et du Mali, des démocraties à peu près fonctionnelles qui, depuis peu, adhèrent au principe de l'alternance politique.
«Globalement, on ne peut pas dire qu'il y a une régression. On progresse du point de vue de la volonté institutionnelle et politique. Mais, au-delà du discours des bonnes pratiques en matière de droits de l'homme, il faut surtout une volonté politique au niveau national. N'oublions pas que l'OIF, comme l'ONU, est avant tout une association d'États. L'OIF ne peut pas aller plus loin que ce que ses États membres la laisseront faire.»
Agir
Pour protéger les droits humains au sein de la Francophonie, l'OIF a essentiellement mis en place des mécanismes d'observation reposant sur les informations transmises à l'OIF par un ensemble de partenaires, lesquels sont des organisations de défense des droits de l'homme, comme des ONG, ou encore des réseaux institutionnels ayant été créés au sein même de l'OIF.
Pour Pierre Bosset, ces mécanismes ne sont pas encore tout à fait au point, car ils dépendent de la crédibilité de l'information transmise et donc aussi du dynamisme des partenaires de l'OIF, lequel varie d'un pays à l'autre selon la liberté politique observée dans ces pays.
Lors de situations plus gra-ves, l'OIF a toutefois prévu de se donner les moyens de suspendre, voire d'expulser, un membre. Mais, comme dans toutes les organisations internationales, la chose reste relativement rare. Au cours des dernières années, l'OIF n'a eu recours à cette mesure qu'à la suite de coups d'État, au Togo et en Mauritanie.
«Une organisation internationale peut être un instrument, un forum et un acteur. Pour agir en tant qu'acteur, elle doit être autonome. La Francophonie a été un acteur autonome dans au moins un dossier, celui de la diversité culturelle. Elle aimerait être un acteur dans des dossiers autres que culturels et linguistiques, notamment ceux des droits fondamentaux et de la démocratie, mais, pour le moment, on ne peut pas dire que, dans ces autres dossiers, elle soit devenue un acteur majeur. Je pense qu'il faut continuer de miser sur d'autres organisations internationales pour ce qui est des droits de l'homme», dit Pierre Bosset.
Une langue, diverses couleurs
À une époque où l'anglais occupe une place prépondérante et où les langues chinoises, l'arabe et l'espagnol sont beaucoup plus parlés que le français, Sophie Piron, professeure au département de linguistique et de didactique des langues de l'UQAM, croit que, au plan linguistique, la Francophonie se porte bien.
«Aujourd'hui, la société est internationalisée, basée sur des rapports commerciaux et internationaux, et la langue vernaculaire, servant aux échanges, est avant tout l'anglais. À partir du moment où vous voulez communiquer à l'échelle internationale, que vous souhaitez propager vos idées, la langue de référence est forcément l'anglais. Mais, à côté de cette prédominance, ce qu'il y a de positif aujourd'hui, c'est une certaine reconnaissance de la diversité et c'est sur elle qu'il faut miser», souligne-t-elle.
Elle rappelle que, longtemps, tout ce qui ne relevait pas d'un français parisien présentait des caractéristiques qu'il fallait absolument balayer et que, aujourd'hui, on tend à regarder d'un oeil nouveau ces différences pour leur attribuer un statut et les mettre en valeur.
«À l'heure actuelle, on travaille beaucoup sur toutes les spécificités du français, son évolution, ses particularités géographiques, la définition de la norme en français, etc., précise Mme Piron. On a quand même toute une réflexion sur la langue française elle-même et sur sa pluralité. Prendre conscience d'une diversité et de son droit à l'existence, je pense que ça, c'est une des grandes avancées de la Francophonie contemporaine.»
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