Sans issue?
Il faut user du point d'interrogation, résister au point d'exclamation et se refuser au point tout simple si l'on ne veut pas reconnaître que l'Afghanistan est le lieu et la métaphore de l'impuissance humaine. Il n'y a pas de victoire militaire possible face aux assauts des talibans. Il n'y a pas de victoire politique au sens où nous l'entendons en Occident face aux structures archaïques, claniques, tribales, où le mot «corruption» est synonyme d'exercice du pouvoir. Alors, que faisons-nous en Afghanistan?
Nos soldats y meurent, plusieurs en reviendront meurtris dans le corps, tous conserveront de façon indélébile les images croisées de la désolation, de la pauvreté, de la sujétion des femmes, de la haine et de l'espoir dans le regard des enfants. Nous sommes présents par naïveté. Celle de croire que quelques valeurs, telles la dignité, l'égalité des sexes, la paix au quotidien, ont une portée universelle. Nous sommes là par intérêts, bien sûr. Mais il faut être naïf aussi pour croire que ces intérêts méritent de vivre dans cet enfer montagneux où se terrent des gens pour qui mourir est une façon de vivre. Nous sommes là par solidarité avec nos alliés même si nous doutons de la pureté de leurs intentions. Nous sommes là, mais nous pourrions être ailleurs. Les missions de paix actuelles sont des traquenards partout où règne l'horreur, où triomphent les barbares, où souffrent les peuples exsangues.
Nous quitterons donc l'Afghanistan. Afin que d'autres, parmi nos alliés, prennent le relais tout en sachant que nulle victoire n'est en vue. Que le pire succède au pire. Que les chacals illuminés qui se réclament du dieu vengeur, tapis dans leurs cavernes, assistent triomphants à un remake de la défaite des Russes, jadis. Tout cela sur fond de pétrole et d'opium, le cocktail le plus apocalyptique qui puisse exister. Nous quitterons le pays sous la pression de notre opinion publique formatée pour l'efficacité, laquelle est indissociable de l'obligation de résultats positifs. Or, non seulement nous n'avons rien gagné à notre présence en Afghanistan mais, au contraire, elle nous a plongés dans un sentiment de l'inutilité d'agir. Elle nous entraîne à penser que rester chez soi, se désoler publiquement des malheurs des autres, organiser des forums de sensibilisation, aux menaces terroristes modernes, participent des actions en faveur de la paix sur terre. Vivons donc, pas nécessairement heureux mais à l'écart des tragédies lointaines.
Entre le régime Karzaï et les talibans, plusieurs croient que le choix est impossible. Entre la corruption financière et la corruption de l'esprit, que choisir sinon se retirer? Comment comprendre des moeurs aussi étrangères à ce que nous sommes, disent plusieurs. Comme si avec des intensités moindres et des nuances de taille nous ne savions pas que chez nous existent la corruption financière comme celle de l'esprit. Il nous faut utiliser tous les instruments de la répression légale pour contrer les désirs de corruption de plusieurs de nos dirigeants et il faut se battre sans relâche contre les offensives de nos barbares culturels. Affirmer que l'Afghanistan est pour nous une terra incognita relève de la cécité. Des fous de Dieu, des fourbes, des tyrans, rien de cela nous est étranger.
Retrait
Nous allons donc nous retirer de ce pays devenu maudit. Chacun son tour de sauter sur les mines, d'être la cible des tueurs, d'incarner l'ennemi impérial, occidental. Nous allons nous retirer après avoir rapatrié durant des années les corps de nos soldats, qui ont choisi le combat comme métier, en pensant tout de même que la mort n'arrive qu'aux autres. La plupart des Canadiens se disent qu'ils sont morts pour rien, comme si le piéton happé par un chauffard mourait pour une cause. Comme si mourir de maladie avait un but peut-être.
Notre engagement en Afghanistan portait l'espoir que cesse la mise à mort progressive de la moitié de la population, en l'occurrence les femmes. Sans accès aux soins médicaux, sans scolarisation, sans existence publique, ombres recouvertes de la tête aux pieds, gantées, le regard enfoui derrière le grillage du tissu, les femmes afghanes nous ont paru justifier notre présence. Durant ces années, des femmes ont été soignées, des filles ont fréquenté l'école, d'autres ont évité la lapidation ou la mort sous les coups des mâles. Le bilan, hélas, n'est pas reluisant. Les talibans qu'on s'acharne à départager entre modérés et immodérés, comme s'il existait de la modération chez un taliban, ces derniers donc, de nouveau victorieux, vont remettre de l'ordre dans la place en ordonnant aux femmes, ces privilégiées qui avaient bénéficié des retombées des pressions occidentales, de retourner là où elles existent, c'est-à-dire entre les murs de leur demeure.
Bien sûr, d'autres soldats, américains entre autres, vont prendre pied sur le territoire. Sans espoir de victoire, par devoir, par intérêt et pour démontrer après nous et avant d'autres l'insoutenable impuissance à vouloir faire le bien.
***
denbombardier@videotron.ca
Nos soldats y meurent, plusieurs en reviendront meurtris dans le corps, tous conserveront de façon indélébile les images croisées de la désolation, de la pauvreté, de la sujétion des femmes, de la haine et de l'espoir dans le regard des enfants. Nous sommes présents par naïveté. Celle de croire que quelques valeurs, telles la dignité, l'égalité des sexes, la paix au quotidien, ont une portée universelle. Nous sommes là par intérêts, bien sûr. Mais il faut être naïf aussi pour croire que ces intérêts méritent de vivre dans cet enfer montagneux où se terrent des gens pour qui mourir est une façon de vivre. Nous sommes là par solidarité avec nos alliés même si nous doutons de la pureté de leurs intentions. Nous sommes là, mais nous pourrions être ailleurs. Les missions de paix actuelles sont des traquenards partout où règne l'horreur, où triomphent les barbares, où souffrent les peuples exsangues.
Nous quitterons donc l'Afghanistan. Afin que d'autres, parmi nos alliés, prennent le relais tout en sachant que nulle victoire n'est en vue. Que le pire succède au pire. Que les chacals illuminés qui se réclament du dieu vengeur, tapis dans leurs cavernes, assistent triomphants à un remake de la défaite des Russes, jadis. Tout cela sur fond de pétrole et d'opium, le cocktail le plus apocalyptique qui puisse exister. Nous quitterons le pays sous la pression de notre opinion publique formatée pour l'efficacité, laquelle est indissociable de l'obligation de résultats positifs. Or, non seulement nous n'avons rien gagné à notre présence en Afghanistan mais, au contraire, elle nous a plongés dans un sentiment de l'inutilité d'agir. Elle nous entraîne à penser que rester chez soi, se désoler publiquement des malheurs des autres, organiser des forums de sensibilisation, aux menaces terroristes modernes, participent des actions en faveur de la paix sur terre. Vivons donc, pas nécessairement heureux mais à l'écart des tragédies lointaines.
Entre le régime Karzaï et les talibans, plusieurs croient que le choix est impossible. Entre la corruption financière et la corruption de l'esprit, que choisir sinon se retirer? Comment comprendre des moeurs aussi étrangères à ce que nous sommes, disent plusieurs. Comme si avec des intensités moindres et des nuances de taille nous ne savions pas que chez nous existent la corruption financière comme celle de l'esprit. Il nous faut utiliser tous les instruments de la répression légale pour contrer les désirs de corruption de plusieurs de nos dirigeants et il faut se battre sans relâche contre les offensives de nos barbares culturels. Affirmer que l'Afghanistan est pour nous une terra incognita relève de la cécité. Des fous de Dieu, des fourbes, des tyrans, rien de cela nous est étranger.
Retrait
Nous allons donc nous retirer de ce pays devenu maudit. Chacun son tour de sauter sur les mines, d'être la cible des tueurs, d'incarner l'ennemi impérial, occidental. Nous allons nous retirer après avoir rapatrié durant des années les corps de nos soldats, qui ont choisi le combat comme métier, en pensant tout de même que la mort n'arrive qu'aux autres. La plupart des Canadiens se disent qu'ils sont morts pour rien, comme si le piéton happé par un chauffard mourait pour une cause. Comme si mourir de maladie avait un but peut-être.
Notre engagement en Afghanistan portait l'espoir que cesse la mise à mort progressive de la moitié de la population, en l'occurrence les femmes. Sans accès aux soins médicaux, sans scolarisation, sans existence publique, ombres recouvertes de la tête aux pieds, gantées, le regard enfoui derrière le grillage du tissu, les femmes afghanes nous ont paru justifier notre présence. Durant ces années, des femmes ont été soignées, des filles ont fréquenté l'école, d'autres ont évité la lapidation ou la mort sous les coups des mâles. Le bilan, hélas, n'est pas reluisant. Les talibans qu'on s'acharne à départager entre modérés et immodérés, comme s'il existait de la modération chez un taliban, ces derniers donc, de nouveau victorieux, vont remettre de l'ordre dans la place en ordonnant aux femmes, ces privilégiées qui avaient bénéficié des retombées des pressions occidentales, de retourner là où elles existent, c'est-à-dire entre les murs de leur demeure.
Bien sûr, d'autres soldats, américains entre autres, vont prendre pied sur le territoire. Sans espoir de victoire, par devoir, par intérêt et pour démontrer après nous et avant d'autres l'insoutenable impuissance à vouloir faire le bien.
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