Il n'y aura pas un Irakien pour défendre Saddam Hussein
En Irak, seuls les Américains peuvent défaire le monstre qu'ils ont fabriqué, dit Jean-Pierre Luizard
Paris - S'il avait suivi ses premiers réflexes, Pierre-Jean Luizard serait lui aussi allé marcher avec les milliers de manifestants qui ont envahi les rues des grandes capitales du monde depuis deux semaines. Lui aussi avait le goût de dénoncer l'action des Américains en Irak. Mais ce chercheur au CNRS fréquente l'Irak depuis trop longtemps pour ne pas savoir que les Irakiens ne peuvent pas, aujourd'hui, se passer d'une intervention armée.
«Tous ces manifestants antiguerre sont bien gentils, mais ils méconnaissent complètement ce que subit la population irakienne depuis dix ans. Je sais bien que la guerre nous plonge dans l'inconnu et que ça peut être tragique. Mais je sais aussi que les Irakiens n'ont pas le choix. Ils sont unanimes à dire que la communauté internationale doit aujourd'hui défaire ce qu'elle a fait. La France ne propose que la reconduction du statu quo. Une fois que Saddam Hussein sera désarmé, ça continuera pendant combien de temps encore?»
La réalité que rencontre Luizard lors de ses nombreux voyages en Irak est celle d'un pays en ruines où, à part quelques mercenaires étrangers, dit-il, pas un seul habitant ne voudra risquer sa vie pour défendre Saddam Hussein. Luizard est convaincu que la guerre ne durera que quelques jours car le régime de Saddam Hussein n'a plus aucune base sociale.
Dans un ouvrage qui tente d'éclairer le contexte de cette guerre annoncée (La Question irakienne, Fayard), ce passionné de l'islam explique comment les États-Unis ont largement contribué à la situation actuelle en armant Saddam Hussein contre l'Iran (dans les années 80), en refusant de le renverser lors de la première guerre du Golfe (en 1991) et en imposant finalement un embargo qui n'a fait que renforcer son pouvoir.
«C'est comme demander à son bourreau les clefs pour se libérer. Les Irakiens le font sans illusions. Ils savent que le maintien du régime a été la conséquence d'un choix politique américain. Mais ils savent aussi que l'opposition irakienne seule n'aura jamais les moyens de faire bouger les choses et que, sans intervention américaine, ils sont condamnés à vivre une situation insupportable.»
Délabrement de la société
C'est l'état de délabrement de sa société qui explique la faiblesse de l'opposition irakienne. Ses forces ont pratiquement disparu de la partie arabe du pays, qui s'est progressivement repliée sur les solidarités locales, tribales et claniques.
«Les jeunes Irakiens sont incapables de citer le nom d'un opposant. Ils n'ont aucune idée des engagements politiques de leurs parents et grands-parents. Ce vide politique empêche tout mouvement de révolte. Ce n'était pas le cas en 1991, lorsqu'une intifada a éclaté spontanément après l'intervention américaine.»
L'opposition irakienne se résume aujourd'hui à quelques organisations en exil, généralement coupées de la population et souvent devenues l'instrument des pays voisins. C'est pourquoi, dit Luizard, les Américains pourraient hériter d'un pays ingérable. L'Irak n'a à peu près jamais connu de courants démocratiques, sauf quelques mouvements très marginaux, dans les années 50, et généralement associés à l'Occident.
«Le discours américain sur la démocratisation apparaît comme une mauvaise farce. Les Irakiens savent que les États-Unis n'ont jamais encouragé la démocratie dans la région. Pour les Irakiens, la démocratie est liée à la souveraineté. Ils n'imaginent pas une démocratie sous mandat international. Les grandes forces politiques qui pourraient être à sa base ont une tradition antioccidentale. Il s'agit du mouvement religieux chiite, des partis nationalistes arabes et du parti communiste.»
L'armée américaine pourrait donc connaître le sort des troupes israéliennes qui avaient envahi le Sud-Liban en 1982. La population chiite avait d'abord accueilli avec joie ceux qui la libéraient de la mainmise palestinienne. Mais ça n'a pas duré.
C'est sans compter les pressions des pays voisins. «Plus le temps passe, plus il sera difficile aux Américains d'entrer en guerre sans partager le butin avec leurs alliés régionaux, qui vont exiger un droit de regard sur l'Irak. Ça se fera nécessairement aux dépens des Kurdes et des chiites. La Turquie fera tout pour faire avorter l'autonomie kurde en Irak. L'Arabie Saoudite fera la même chose pour empêcher un rééquilibrage du pouvoir en faveur des chiites.»
Si les Américains cèdent aux pressions de l'Arabie Saoudite, la majorité chiite risque d'être écartée du pouvoir, comme elle l'a été depuis la création de l'Irak. «Ma peur, c'est que les Américains fassent du Saddam Hussein sans Saddam Hussein, qu'ils gardent l'appareil gouvernemental et continuent à en exclure les deux plus grandes communautés du pays que sont les Kurdes (20 % de la population) et les chiites (55 %). S'ils choisissent cette voie, ils vont tout droit au casse-pipe. Après une entrée triomphale à Bagdad, il suffira de quelques semaines pour que le vent tourne.»
Leur seule chance, dit Luizard, serait de saisir la «planche de salut iranienne». On sait que l'Iran souhaite normaliser ses relations avec les États-Unis et que ses représentants ont déjà participé à des réunions patronnées par le département d'État.
Or les chiites irakiens ont toujours eu des liens très étroits avec leurs coreligionnaires iraniens. L'ayatollah Khomeiny a longtemps vécu en exil à Najaf, une ville sainte d'Irak. De nombreux Irakiens se sont exilés en Iran. Le troisième homme du gouvernement de Téhéran, le ministre de la Justice, Sayyid Mahmoud al-Hashimi, est un chiite irakien qui avait créé l'Assemblée suprême de la révolution islamique irakienne.
«Si les Américains associent les chiites au pouvoir, il sera peut-être possible d'éviter la catastrophe. Mais il faudrait qu'ils le fassent avant que la population ne s'insurge contre l'occupation du pays.»
Contrairement aux chiites, qui n'ont rien à perdre dans cette guerre, les Kurdes pourraient perdre le peu d'autonomie conquis par la région autonome kurde créée en 1991 dans le nord du pays. Tout dépendra de ce que les Américains négocieront avec la Turquie.
«Le gouvernement turc n'acceptera pas cette guerre sans contrepartie politique, dit Luizard. Il pourrait obtenir des privilèges sur le pétrole de Kirkouk. La ville pourrait être exclue d'une éventuelle zone d'autonomie kurde. Cette autonomie pourrait aussi être vidée de son contenu et les milices kurdes désarmées.»
Les contours d'une fédération
Sous les pressions américaines, les groupes d'opposition irakiens qui se sont réunis à Londres il y a quelques semaines se sont prononcés pour la création d'une fédération. Mais personne ne sait encore à quoi cela pourrait ressembler. La majorité arabe a toujours été opposée au fédéralisme ethnique. Tracer une frontière entre Kurdes et Arabes pourrait vite devenir une tâche impossible. À Kirkouk, par exemple, les Kurdes, les Arabes et les Turkmènes sont presque à égalité.
Pierre-Jean Luizard favorise plutôt la décentralisation sur la base des vilayets, les anciennes provinces ottomanes. En faisant de Mossoul la capitale du vilayet du nord, on donnerait indirectement aux Kurdes un gouvernement où ils seraient majoritaires.
«La nouvelle constitution, contrairement à celle de 1920, devrait reconnaître que l'Irak est composé des nations kurde et arabe. Elle devrait accorder l'autonomie culturelle aux Kurdes partout où ils vivent. La décentralisation permettrait aussi aux villes saintes chiites de jouir d'une autonomie sans pour autant remettre en cause l'unité du pays à laquelle les chiites sont très attachés.»
Les sunnites, qui ont toujours défendu un gouvernement central fort, devront bien un jour accepter leur caractère minoritaire. Mais pour cela, encore faut-il que les Américains ne plient pas devant des exigences de leur allié saoudien.
«Tous ces manifestants antiguerre sont bien gentils, mais ils méconnaissent complètement ce que subit la population irakienne depuis dix ans. Je sais bien que la guerre nous plonge dans l'inconnu et que ça peut être tragique. Mais je sais aussi que les Irakiens n'ont pas le choix. Ils sont unanimes à dire que la communauté internationale doit aujourd'hui défaire ce qu'elle a fait. La France ne propose que la reconduction du statu quo. Une fois que Saddam Hussein sera désarmé, ça continuera pendant combien de temps encore?»
La réalité que rencontre Luizard lors de ses nombreux voyages en Irak est celle d'un pays en ruines où, à part quelques mercenaires étrangers, dit-il, pas un seul habitant ne voudra risquer sa vie pour défendre Saddam Hussein. Luizard est convaincu que la guerre ne durera que quelques jours car le régime de Saddam Hussein n'a plus aucune base sociale.
Dans un ouvrage qui tente d'éclairer le contexte de cette guerre annoncée (La Question irakienne, Fayard), ce passionné de l'islam explique comment les États-Unis ont largement contribué à la situation actuelle en armant Saddam Hussein contre l'Iran (dans les années 80), en refusant de le renverser lors de la première guerre du Golfe (en 1991) et en imposant finalement un embargo qui n'a fait que renforcer son pouvoir.
«C'est comme demander à son bourreau les clefs pour se libérer. Les Irakiens le font sans illusions. Ils savent que le maintien du régime a été la conséquence d'un choix politique américain. Mais ils savent aussi que l'opposition irakienne seule n'aura jamais les moyens de faire bouger les choses et que, sans intervention américaine, ils sont condamnés à vivre une situation insupportable.»
Délabrement de la société
C'est l'état de délabrement de sa société qui explique la faiblesse de l'opposition irakienne. Ses forces ont pratiquement disparu de la partie arabe du pays, qui s'est progressivement repliée sur les solidarités locales, tribales et claniques.
«Les jeunes Irakiens sont incapables de citer le nom d'un opposant. Ils n'ont aucune idée des engagements politiques de leurs parents et grands-parents. Ce vide politique empêche tout mouvement de révolte. Ce n'était pas le cas en 1991, lorsqu'une intifada a éclaté spontanément après l'intervention américaine.»
L'opposition irakienne se résume aujourd'hui à quelques organisations en exil, généralement coupées de la population et souvent devenues l'instrument des pays voisins. C'est pourquoi, dit Luizard, les Américains pourraient hériter d'un pays ingérable. L'Irak n'a à peu près jamais connu de courants démocratiques, sauf quelques mouvements très marginaux, dans les années 50, et généralement associés à l'Occident.
«Le discours américain sur la démocratisation apparaît comme une mauvaise farce. Les Irakiens savent que les États-Unis n'ont jamais encouragé la démocratie dans la région. Pour les Irakiens, la démocratie est liée à la souveraineté. Ils n'imaginent pas une démocratie sous mandat international. Les grandes forces politiques qui pourraient être à sa base ont une tradition antioccidentale. Il s'agit du mouvement religieux chiite, des partis nationalistes arabes et du parti communiste.»
L'armée américaine pourrait donc connaître le sort des troupes israéliennes qui avaient envahi le Sud-Liban en 1982. La population chiite avait d'abord accueilli avec joie ceux qui la libéraient de la mainmise palestinienne. Mais ça n'a pas duré.
C'est sans compter les pressions des pays voisins. «Plus le temps passe, plus il sera difficile aux Américains d'entrer en guerre sans partager le butin avec leurs alliés régionaux, qui vont exiger un droit de regard sur l'Irak. Ça se fera nécessairement aux dépens des Kurdes et des chiites. La Turquie fera tout pour faire avorter l'autonomie kurde en Irak. L'Arabie Saoudite fera la même chose pour empêcher un rééquilibrage du pouvoir en faveur des chiites.»
Si les Américains cèdent aux pressions de l'Arabie Saoudite, la majorité chiite risque d'être écartée du pouvoir, comme elle l'a été depuis la création de l'Irak. «Ma peur, c'est que les Américains fassent du Saddam Hussein sans Saddam Hussein, qu'ils gardent l'appareil gouvernemental et continuent à en exclure les deux plus grandes communautés du pays que sont les Kurdes (20 % de la population) et les chiites (55 %). S'ils choisissent cette voie, ils vont tout droit au casse-pipe. Après une entrée triomphale à Bagdad, il suffira de quelques semaines pour que le vent tourne.»
Leur seule chance, dit Luizard, serait de saisir la «planche de salut iranienne». On sait que l'Iran souhaite normaliser ses relations avec les États-Unis et que ses représentants ont déjà participé à des réunions patronnées par le département d'État.
Or les chiites irakiens ont toujours eu des liens très étroits avec leurs coreligionnaires iraniens. L'ayatollah Khomeiny a longtemps vécu en exil à Najaf, une ville sainte d'Irak. De nombreux Irakiens se sont exilés en Iran. Le troisième homme du gouvernement de Téhéran, le ministre de la Justice, Sayyid Mahmoud al-Hashimi, est un chiite irakien qui avait créé l'Assemblée suprême de la révolution islamique irakienne.
«Si les Américains associent les chiites au pouvoir, il sera peut-être possible d'éviter la catastrophe. Mais il faudrait qu'ils le fassent avant que la population ne s'insurge contre l'occupation du pays.»
Contrairement aux chiites, qui n'ont rien à perdre dans cette guerre, les Kurdes pourraient perdre le peu d'autonomie conquis par la région autonome kurde créée en 1991 dans le nord du pays. Tout dépendra de ce que les Américains négocieront avec la Turquie.
«Le gouvernement turc n'acceptera pas cette guerre sans contrepartie politique, dit Luizard. Il pourrait obtenir des privilèges sur le pétrole de Kirkouk. La ville pourrait être exclue d'une éventuelle zone d'autonomie kurde. Cette autonomie pourrait aussi être vidée de son contenu et les milices kurdes désarmées.»
Les contours d'une fédération
Sous les pressions américaines, les groupes d'opposition irakiens qui se sont réunis à Londres il y a quelques semaines se sont prononcés pour la création d'une fédération. Mais personne ne sait encore à quoi cela pourrait ressembler. La majorité arabe a toujours été opposée au fédéralisme ethnique. Tracer une frontière entre Kurdes et Arabes pourrait vite devenir une tâche impossible. À Kirkouk, par exemple, les Kurdes, les Arabes et les Turkmènes sont presque à égalité.
Pierre-Jean Luizard favorise plutôt la décentralisation sur la base des vilayets, les anciennes provinces ottomanes. En faisant de Mossoul la capitale du vilayet du nord, on donnerait indirectement aux Kurdes un gouvernement où ils seraient majoritaires.
«La nouvelle constitution, contrairement à celle de 1920, devrait reconnaître que l'Irak est composé des nations kurde et arabe. Elle devrait accorder l'autonomie culturelle aux Kurdes partout où ils vivent. La décentralisation permettrait aussi aux villes saintes chiites de jouir d'une autonomie sans pour autant remettre en cause l'unité du pays à laquelle les chiites sont très attachés.»
Les sunnites, qui ont toujours défendu un gouvernement central fort, devront bien un jour accepter leur caractère minoritaire. Mais pour cela, encore faut-il que les Américains ne plient pas devant des exigences de leur allié saoudien.
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